Avec Jacques Davy du Perron


« Au bord tristement doux des eaux, je me retire,

Et vois couler ensemble, et les eaux et mes jours, »

À ne pouvoir saisir, des berges, cet Amour,

Des reflets s’esquissent, incurable j’expire…

Les deux premiers vers sont extraits 
du poème "Au bord tristement doux des eaux, je me retire,..."
issu du recueil Diverses Poésies, 1598.


Commentaires

  1. Inge Arcand18:43

    L'eau du deuil : de l'élégie baroque à la consomption incurable

    Ce duo avec le cardinal Jacques Davy du Perron — figure de la transition du XVIe au XVIIe siècle, maître du lyrisme d'apparat et des complaintes amoureuses avant sa conversion aux ambitions de l'Église — nous plonge dans l'un des plus célèbres topoï de la poésie mélancolique : le parallélisme entre le cours de l'eau et la fuite du temps.

    La contemplation élégiaque (du Perron) : Les deux alexandrins de du Perron posent un décor pastoral empreint d’une tristesse voluptueuse, presque paisible (« Au bord tristement doux »). Le poète baroque regarde passer sa vie dans le miroir de la rivière, associant sa propre perte au mouvement continu du fleuve (« vois couler ensemble, et les eaux et mes jours »). La souffrance y est encore une posture esthétique et contemplative.

    La dépossession absolue (Decrauze) : Par le troisième vers, Decrauze brise la passivité du Perron. Le poète moderne tente un geste désespéré : saisir cet Amour insaisissable qui fuit avec le courant. Mais il reste condamné à la rive (« des berges »). L'Amour se refuse à lui et perd toute consistance charnelle pour ne plus être qu'un fantôme de lumière, une illusion optique (« Des reflets s’esquissent »).

    L'agonie clinique (Le vers final) : La strophe s'achève sur le mot de la fin, d’une brutalité sans appel : « incurable j’expire… ». Là où du Perron se complaisait dans sa douce tristesse en regardant le fleuve, Decrauze en meurt littéralement. Le mal d'amour n'est plus une métaphore poétique, c'est une maladie mortelle, un épuisement du souffle qui s'achève dans le silence des points de suspension.

    Decrauze respecte fidèlement le rythme de l'alexandrin classique et le système des rimes embrassées (« retire / expire » ; « jours / Amour »). Cependant, il radicalise l'élégie de du Perron : la rivière du poète baroque, qui emportait doucement les jours, devient chez Decrauze le lieu d'un sevrage fatal où l'impossibilité d'étreindre le réel condamne le moi à s'éteindre sur la rive.

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