Avec Patrice de La Tour du Pin

 


"Moi que la lente fièvre des marais démange,

Qui voudrais m'enfoncer plus avant dans l'oubli,"

J'emprisonne les basses et fuis l'hymne à la lie,

Alors que se signe la trace à l'aube orange.

Commentaires

  1. Izabella Antonacci16:43

    Une tension spirituelle entre enlisement et élévation

    Le dialogue avec Patrice de La Tour du Pin met en présence deux poétiques de l’intériorité et de la claustration. Le point de départ textuel (les deux vers de La Tour du Pin) est marqué par une langueur presque morbide : la « lente fièvre des marais » et la tentation de l’enlisement volontaire (« m’enfoncer plus avant dans l’oubli »). Le poète chrétien y exprime la fascination pour le dépouillement et la dissolution de l'être.

    La réponse de Decrauze s’articule autour d’un sursaut technique et d’une quête de clarté qui refuse la complaisance du désespoir :

    Le refus de la dégradation : Par le vers « J’emprisonne les basses et fuis l’hymne à la lie », Decrauze opère un redressement immédiat. Face à la stagnation physique des « marais » et à la tentation de la « lie » (le fond, le dépôt, la déchéance), il choisit la maîtrise. Le vocabulaire acoustique (« emprisonne les basses ») évoque un contrôle des fréquences sombres de l’âme, un refus de se laisser submerger par la mélancolie rampante.

    La quête de la transcendance chromatique : L'alexandrin final (« Alors que se signe la trace à l'aube orange ») réintroduit la lumière et le mouvement là où La Tour du Pin cherchait l’obscurité de l’oubli. L’aube orange n'est pas seulement un repère temporel, c'est le signal d’un renouveau esthétique, une percée lumineuse qui vient balayer la brume des marécages.

    La rigueur formelle comme garde-fou : Decrauze choisit de clore ce quatrain en adoptant une structure de rimes croisées ou embrassées potentielles (« démange / orange » ; « oubli / lie »). En faisant rimer « oubli » (l'effacement) avec « lie » (la dégradation évitée), il montre que le salut poétique réside dans le refus de la déliquescence.

    En somme, ce duo est une tentative de sauvetage poétique. Decrauze recueille la voix fiévreuse de La Tour du Pin au bord du gouffre et, plutôt que de s'y enfoncer avec lui, utilise la rigueur du vers et la promesse de l'aube pour extraire le poème de la vase spirituelle

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