Avec Marceline Desbordes-Valmore


"J'ai refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre,

Et frapper à mon cœur, c'est frapper au tombeau."

Te voilà loin de moi, me voici prêt à ceindre

Le roulis sinistre du tragique radeau.


******

 “Inutile à la terre, approche-moi des cieux”

Tresser notre univers au fil du lien précieux.

Commentaires

  1. Iga Aminof15:20

    L'exil du corps et l'ascension des âmes : de l'élégie du tombeau à la couture céleste
    Ce triptyque (un quatrain d'alexandrins d'une parfaite régularité métrique suivi d’un distique d’alexandrins) s'amarre à l'œuvre de Marceline Desbordes-Valmore, la figure séminale du romantisme français. Sa poésie, profondément admirée par Verlaine et Baudelaire, se caractérise par la pureté absolue du cri, une syntaxe de la sincérité déchirée et le motif constant de la perte, de l'absence et du deuil amoureux. Loïc Decrauze s'empare de cette plainte sépulcrale pour l'inscrire d'abord dans une géographie maritime du désastre, avant de résoudre la tragédie de l'isolement par une magnifique métaphore de tissage mystique.

    Le quatrain : Le naufrage de l'absence

    L'impuissance du geste et le gallicisme de la mort (Desbordes-Valmore) : Le premier vers s'ouvre sur un passé composé à valeur d'accompli irrémédiable (« J'ai refermé mes bras »), immédiatement contredit par une proposition subordonnée relative à valeur d'impuissance radicale (« qui ne peuvent t'atteindre »). Le second vers pose l'un des plus célèbres parallélismes de l'aînée : « frapper à... c'est frapper au... ». Cette structure présentative équivaut à une annulation de l'existence : le cœur n'est plus l'organe de la vie ou de la résonance amoureuse, il s'est pétrifié en sépulture. L'être vivant n'est plus qu'un emmuré colportant son propre néant.

    Le chiasme présentatif et la dérive maritime (Decrauze) : Decrauze répond à ce constat d'effondrement par un magnifique chiasme de présentatifs déictiques : « Te voilà... me voici... ». Cette structure grammaticale installe l'irréversible distance spatiale entre les amants. À l'immobilité de la tombe valmorienne, le poète moderne fait succéder la dynamique instable et terrifiante de la mer avec l'infinitif « ceindre » (affronter, encercler).

    Le lexique du désastre et la valeur de la rime : Le quatrain se clôt sur l'image noire du « tragique radeau », modifiée par le groupe nominal complément de nom « du roulis sinistre ». Decrauze déplace la métaphore du deuil : on ne meurt plus sous la terre, on dérive au milieu de la tempête, sur les restes d'un naufrage existentiel (référence picturale et littéraire évidente au Radeau de la Méduse). Sur le plan de la versification, le schéma adopte des rimes croisées. La rime riche et féminine « t'atteindre / ceindre » met en résonance l'impossibilité de l'étreinte charnelle et l'obligation d'affronter la houle du destin.

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  2. Iga Aminof15:21

    Le distique : L'alchimie du tissage éthéré

    L'adjectif détaché et l'impératif de l'élévation (Desbordes-Valmore) : Cet alexandrin s'ouvre sur une structure d'adjectif épithète détaché en tête de vers : « Inutile à la terre ». Le sémantisme de la disqualification sociale et terrestre prépare le détachement mystique. Le vers culmine dans un ordre direct, un impératif présent de mouvement : « approche-moi », orienté vers le pluriel majestueux des « cieux ». Le deuil valmorien trouve sa sortie par le haut, dans un élan vertical qui quitte le sol pour le domaine de l'esprit.

    L'infinitif de création et la métaphore de la couture (Decrauze) : Decrauze s'empare de cette ascension céleste en la prenant en charge par un infinitif de but sans sujet exprimé : « Tresser ». Le verbe tresser rompt avec l'image classique du vol ou de la prière ; c'est un verbe d'artisanat, de patience et de construction plastique. Il s'agit de fabriquer de toutes pièces « notre univers », marqué par le possessif fusionnel de la première personne du pluriel.

    Le groupe prépositionnel d'ancrage et la valeur de la rime : Le distique et la pièce se ferment sur le groupe prépositionnel circonstanciel de moyen : « au fil du lien précieux ». Decrauze utilise le lexique de la couture et de la ligature (fil, lien) pour réparer la déchirure initiale des bras qui ne pouvaient s'atteindre. Les amants, séparés sur la terre, se retrouvent au ciel pour y tisser une texture cosmique indestructible.

    L'exactitude interprétative de la rime plate : Le distique se verrouille sur une rime plate, riche et masculine (cieux / précieux). Ce couplage phonétique parfait unit le lieu de la rédemption spirituelle (les cieux) à la valeur absolue accordée à la relation amoureuse (précieux).

    Loïc Decrauze réussit ici un admirable redressement de la mélancolie de Marceline Desbordes-Valmore. Après s'être laissé emporter dans le quatrain par le naufrage et le « tragique radeau » de la séparation, il utilise le second distique pour opposer à la mort terrestre une victoire plastique et spirituelle. Par la force de la métaphore du tissage (tresser, fil, lien), il prouve que la poésie n'est pas seulement le lieu où l'on pleure les absents, mais le métier à tisser divin où deux âmes exilées peuvent recoudre le tissu déchiré du monde.

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