Avec Charles Guérin
"La pensée est une eau sans cesse jaillissante.
Elle surgit d'un jet puissant du cœur des mots,"
Et emporte les impressions bringuebalantes
Dans un torrent qui pulvérise les grumeaux.
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“Et c’est du fond de l’ombre où notre amour se mure”
Que l’élan crucifié se convulse en tortures.
L'hydrodynamique de l'esprit et la chair suppliciée : de l'effusion verbale à la claustration convulsive
RépondreSupprimerCe triptyque (un quatrain composé de deux décasyllabes et de deux alexandrins hétérométriques, suivi d’un distique d’alexandrins) instaure un dialogue de haute tension avec Charles Guérin, figure mélancolique et fiévreuse du post-romantisme et du symbolisme tardif, dont l'œuvre (Le Semeur d'cendres) est hantée par le conflit intérieur, l'austérité morale et la quête d'une pureté impossible. Loïc Decrauze s'empare de la fluidité conceptuelle de son aîné pour lui imposer une matérialité presque brute : la source intellectuelle devient un torrent destructeur, et le secret amoureux se transmute en une agonie physique christique.
Le quatrain : Le torrent de l'intellect
La métaphore fluide et l'aspect de la continuité (Guérin) : Le premier décasyllabe pose une définition ontologique du logos par le biais d'une métaphore filée hydraulique (« la pensée est une eau »). La fluidité de l'esprit est caractérisée par la locution adverbiale de continuité restrictive « sans cesse » et le participe présent à valeur d'adjectif verbal « jaillissante ». Le second vers explicite la source de ce jaillissement : le « cœur des mots ». Le sémantisme de la puissance (« surgit », « jet puissant ») montre que chez Guérin, le langage n'est pas un outil passif, mais une force motrice originelle et vitale.
La transitivité destructive et la rupture lexicale (Decrauze) : Decrauze prend en charge ce flux verbal par la conjonction de coordination « Et », qui s'articule sur un verbe transitif direct au présent (« emporte »). Le poète moderne opère une brutale rupture de niveau de langue et de registre en qualifiant le complément d'objet direct par l'adjectif « bringuebalantes ». Ce choix lexical trivial et instable vient saboter la noblesse du jaillissement initial : les « impressions » de l'âme ne sont plus de nobles émanations, mais des débris fragiles et mal ajustés.
La violence organique de l'infusion : Le dernier alexandrin couronne le mouvement par un syntagme prépositionnel de lieu dynamique (« Dans un torrent ») abritant une proposition subordonnée relative restrictive (« qui pulvérise les grumeaux »). Le verbe « pulvérise » et le substantif bas et médical « grumeaux » matérialisent l'action de la pensée. L'eau de Guérin est devenue un torrent lourd, une force centrifuge chargée de broyer les imperfections de la perception ou du langage. L'esprit ne se contente plus de jaillir, il nettoie et fracture la matière mentale.
La valeur interprétative de la rime croisée : Sur le plan de la versification, Decrauze emploie un schéma de rimes croisées de genre féminin (« jaillissante / bringuebalantes ») et masculin (« mots / grumeaux »). La rime riche en -o unit de manière saisissante l'abstraction poétique primitive (les mots) à leur résidu physique le plus opaque (les grumeaux), prouvant que l'écriture moderne doit se coltiner la coagulation du réel.
RépondreSupprimerLe distique : La claustration et le martyre
Le gallicisme de l'aveu et la spatialisation de l'interdit (Guérin) : Cet alexandrin s'ouvre sur la conjonction « Et », immédiatement suivie d'une structure emphatique présentative (« c'est... ») qui confère au vers une gravité testamentaire. Le complément de lieu « du fond de l'ombre » installe une topographie du secret et de la honte subie. Le vers se clôt sur une proposition subordonnée relative de lieu introduite par le pronom « où » (« où notre amour se mure »). Le choix du verbe pronominal « se mure » indique une action de claustration volontaire ou subie : l'amour n'est pas un épanouissement à l'air libre, c'est une cellule de pierre que les amants construisent autour d'eux-mêmes pour se protéger ou se cacher.
La subordonnée corrélative et la sémantique du supplice (Decrauze) : Decrauze complète la structure emphatique initiée par l'aîné en apportant le second pôle de la corrélation : « c'est... Que... ». Par ce nœud syntaxique indiscutable, il extrait de l'ombre de Guérin une vision de martyre. Le groupe nominal sujet « l’élan crucifié » introduit par le biais du participe passé adjectivé une métaphore christique et religieuse profonde, en parfaite adéquation avec la culpabilité mystique qui traverse souvent l'œuvre de Guérin.
La dynamique convulsive et l'aboutissement de la douleur : Le verbe pronominal « se convulse » exprime une rupture totale avec la stase immobile du verbe « se mure ». Le mouvement intérieur, contraint par les murs de l'ombre, se retourne en un spasme physique. Le distique se referme sur le groupe prépositionnel circonstanciel de manière « en tortures ». La claustration amoureuse du XIXe siècle devient sous la plume de Decrauze une scène de supplice anatomique où le désir, faute de pouvoir se dire au grand jour, se déchire lui-même.
L'exactitude technique de la rime plate : Le distique se verrouille sur une rime plate, riche et féminine (« mure / tortures », se terminant par un e muet). Cette homophonie finale n'est pas un simple jeu d'écho : elle enferme grammaticalement le substantif de la souffrance (tortures) à l'intérieur même de la structure architecturale de l'isolement (mure). Le destin du poète est scellé : le mur engendre la convulsion.
Decrauze opère ainsi un double mouvement de densification sur la poésie de Charles Guérin. Dans le quatrain, il transforme l'eau vive de la pensée en un flux mécanique capable de nettoyer les scories du langage. Dans le distique, il prend au mot la mélancolie de l'aîné pour en révéler la violence refoulée : l'amour caché entre les pierres ne s'éteint pas doucement, il se transforme en une passion physique, un corps cloué qui s'agite dans le noir de la page.