Avec Charles Marie Leconte de Lisle
Un feu pâle luit et déferle,
La mer frémit, s’ouvre un moment,”
Ce rayon ceint l’onde qui perle
D’une écume en rouleaux déments.
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"C'est bien vous qui chantiez sur le berceau des Dieux ;"
Et c'est à votre air divin que s'embuent mes yeux.
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"Que tardes-tu ? La terre est desséchée et morte :
Fais comme elle, va, meurs ! Pourquoi survivre encor ?"
Au fond de la crevasse, expire sans décor !
À ton sort supplicié : un régal pour cloportes.
Le décentrement du sacré : du hiératisme parnassien à la décomposition organique
RépondreSupprimerCe dispositif à la structure originale — deux quatrains d’octosyllabes et d'alexandrins enserrant un distique central — engage un dialogue à bras-le-corps avec Charles Marie Leconte de Lisle, le chef de file du Parnasse. Decrauze se confronte ici à une poésie caractérisée par son impassibilité sculpturale, son obsession des cosmogonies antiques et son pessimisme radical face au néant. Le poète moderne s'approprie ces tableaux de marbre pour y réinjecter une instabilité physique, oscillant entre l'émotion sacrée et la brutalité de la fosse.
Le premier quatrain : L'ouverture de l'élément
Un feu pâle luit et déferle, / La mer frémit, s’ouvre un moment,” (Leconte de Lisle, "Poèmes barbares")
Ce rayon ceint l’onde qui perle / D’une écume en rouleaux déments. (Decrauze)
Le dynamisme parataxique (Leconte de Lisle) : Les deux octosyllabes de l'aîné (extraits de Sacra Fames) décrivent un paysage marin à l'aube. La syntaxe est remarquable par sa parataxe (juxtapositions sans connecteurs logiques) : trois propositions indépendantes se succèdent en seize syllabes (« Un feu pâle luit... », « La mer frémit... », « s'ouvre un moment... »). La seconde proposition propose une inversion stylistique du bloc sujet-verbe (« s’ouvre un moment »), mimant le mouvement d'écartement des eaux.
La capture géométrique et l'amplification lexicale (Decrauze) : Decrauze capte cette ouverture par le biais du déterminant démonstratif déictique « Ce » (« Ce rayon »), qui isole le « feu pâle » initial. Le verbe « ceint » introduit une idée de contrainte géométrique, encerclant l'eau. Le dernier vers est marqué par un complément de nom introduit par la préposition « en » (« en rouleaux déments »). Le choix lexical de l'adjectif « déments » rompt immédiatement avec l'impassibilité parnassienne pour instiller une tension psychologique et une violence convulsive au cœur de la vague.
La gestion des rimes : Decrauze construit un schéma de rimes croisées féminines (« déferle / perle ») et masculines (« moment / déments », par une licence poétique accordant le singulier au pluriel dans la texture sonore).
Le distique : Les larmes du profane
"C'est bien vous qui chantiez sur le berceau des Dieux ;" (Leconte de Lisle, "Poèmes antiques")
Et c'est à votre air divin que s'embuent mes yeux. (Decrauze)
L'emphase de la mémoire mythologique (Leconte de Lisle) : Cet alexandrin majestueux (extrait de Khiron) s'adresse aux Muses ou aux forces d'origine du monde. Il repose sur une structure emphatique gallicisme (« C'est... qui... ») renforcée par l'adverbe d'affirmation « bien ». L'imparfait à valeur de durée (« chantiez ») installe l'interlocuteur dans un temps mythique et immuable (« le berceau des Dieux »).
Le parallélisme syntaxique et le contre-coup sensible (Decrauze) : Decrauze s'empare exactement de la même structure emphatique restrictive : « c'est... que... » (« c'est à votre air [...] que s'embuent »), introduite par la conjonction « Et » qui scelle la continuité du souffle. Au lexique théologique de l'aîné (« Dieux »), le poète moderne répond par le glissement adjectival « divin ». Le coup de force littéraire réside dans le verbe pronominal final « s'embuent » associé au pluriel possessif « mes yeux ». Devant la grandeur froide du mythe parnassien, le sujet lyrique moderne réintroduit le trouble de la chair et l'émotion humaine : l'art divin ne fige pas le poète, il le fait pleurer.
L'homophonie rimique : Le couplage se ferme sur une rime plate, riche et masculine (« Dieux / yeux »), unissant l'empyrée classique à la physiologie du regardeur.
Le second quatrain : Le festin du néant
RépondreSupprimer"Que tardes-tu ? La terre est desséchée et morte : / Fais comme elle, va, meurs ! Pourquoi survivre encor ?" (Leconte de Lisle, "Poèmes barbares")
Au fond de la crevasse, expire sans décor ! / A ton sort supplicié : un régal pour cloportes. (Decrauze)
L'injonction nihiliste et la ponctuation heurtée (Leconte de Lisle) : Ces deux alexandrins (extraits de Dies Irae) incarnent le désespoir absolu de Leconte de Lisle. La syntaxe est fragmentée par une ponctuation expressive et interrogative (« Que tardes-tu ? », « va, meurs ! », « Pourquoi... »). L'accumulation d'adjectifs attributs de sens privatif (« desséchée et morte ») et l'usage de l'impératif nu (« meurs ! ») sonnent comme un ordre direct de la nature envers l'homme, l'invitant à s'effacer.
La spatialisation du trépas et la structure nominale (Decrauze) : Decrauze obéit à l'ordre de l'aîné mais en déplace le traitement théâtral. Le troisième vers s'ouvre sur un complément de lieu utérin et souterrain (« Au fond de la crevasse »), suivi de l'impératif « expire ». Le syntagme prépositionnel de manière « sans décor » (groupe prépositionnel circonstanciel) agit comme un manifeste esthétique : Decrauze refuse la pompe des funérailles romantiques ou la noblesse des tragédies antiques. La mort est crue, déshabillée de ses artifices.
La rupture syntaxique et le cynisme lexical : Le vers final s'ouvre sur un syntagme prépositionnel détaché par les deux-points (« À ton sort supplicié : »). La pièce se clôt sur une phrase nominale isolée à valeur d'apposition cynique : « un régal pour cloportes ». Le lexique bas et entomologique des « cloportes » s'oppose violemment à la majesté des « Dieux » du distique central. Le corps humain n'est plus un temple, il redevient une pure matière organique livrée aux charognards de l'ombre.
L'assouplissement de la rime : Fidèle à ses audaces, Decrauze utilise ici une rime croisée de genre féminin extrêmement libre et assonancée (« morte / cloportes » ; « encor / décor »), qui fait grincer la fin du poème comme les mandibules des insectes sur la charogne.
Decrauze construit une architecture en trois temps. Il s'ouvre sur le frémissement de la création (la mer), traverse l'éblouissement esthétique face aux mythes anciens (les larmes devant les Dieux), pour finir par s'effondrer volontairement dans la fosse commune de la réalité biologique. En dépouillant la mort de son « décor » parnassien, il transforme le nihilisme de Leconte de Lisle en une leçon d'anatomie ironique et féroce.