Avec Jean Racine


“D’un incurable amour remèdes impuissants !”

Tu es en moi toujours, jamais ne trépassant.

Le premier vers est extrait 
de l'Acte I, scène 3 de Phèdre, 1677.


Commentaires

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  2. Ijuna Adelya10:59

    L'éternité du poison : de l'agonie racinienne à l'infinitif du spectre

    Ce distique formé avec Jean Racine — le maître absolu de la tragédie classique, de la fatalité passionnelle et du déchirement intérieur — met en scène le constat d'une aliénation amoureuse totale. Decrauze s'empare du désespoir racinien pour lui donner une formulation grammaticale qui fige le temps et condamne le sujet à un sursis éternel.

    L'inversion tragique et l'absence de verbe (Racine) : L'alexandrin de Racine (mémorable vers d'un classicisme pur) est une phrase nominale exclamationnelle, totalement dépourvue de verbe conjugué. Sa force dynamique repose sur une inversion syntaxique : le complément de nom (« D’un incurable amour ») est placé en tête de vers, avant le noyau du groupe nominal (« remèdes impuissants »). Ce procédé met la fatalité amoureuse au premier plan, écrasant d'emblée toute tentative de guérison. Le lexique de la médecine impuissante souligne le déterminisme tragique.

    Le face-à-face des pronoms et le choc adverbial (Decrauze) : Par le second alexandrin, Decrauze opère une réincarnation immédiate du conflit par le biais d'outils grammaticaux précis. Il introduit un couple de pronoms personnels disjoints et conjoints (« Tu » / « moi ») qui matérialise l'invasion de l'espace intime : l'autre est devenu un corps étranger logé à l'intérieur du moi. De plus, Decrauze orchestre un télescopage adverbial violent en plaçant dans le même vers deux antonymes absolus : « toujours » et « jamais ». Cette tension entre la permanence de la présence et l'absence de fin crée un espace de claustration temporelle.

    Le participe présent comme sursis éternel (Le vers final) : L'utilisation de la forme verbale en fin de vers est le pivot littéraire de la réponse de Decrauze. En choisissant le participe présent « trépassant » plutôt qu'un verbe conjugué au mode indicatif (comme tu ne trépasses jamais), le poète moderne dépouille l'action de toute attache temporelle fixe. Le participe présent possède un aspect verbal inaccompli : il montre une action en train de se faire, ou ici, de ne pas se faire. Associé à la négation, il condamne le spectre de l'amour à une agonie sans dénouement, qui refuse de basculer dans la délivrance de la mort.

    En somme, ce duo est une réussite de fusion métrique. La rime à la fois riche et grammaticale (« impuissants / trépassant ») unit la faiblesse des remèdes du XVIIe siècle à l'immortalité du mal au XXIe siècle. Là où le personnage de Racine constatait l'échec de la raison face à la passion, Decrauze utilise la grammaire du participe pour sceller le sort du poète : le poison amoureux ne guérit pas, mais il ne tue pas non plus, condamnant l'esprit à héberger éternellement sa propre destruction.

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