Avec Paul-Jean Toulet


“Une lueur tranchante et mince

Échancre mon plafond.”

Sans un crépuscule au tréfonds

Je tords le sol qui coince.

Les deux premiers vers sont extraits 
du poème "Dans le lit vaste et dévasté"
issu du recueil Les Contrerimes, 1921.

Commentaires

  1. Itchner Aryaa10:44

    L'assaut de l'intime : du minimalisme visuel à la distorsion convulsive
    Ce quatrain formé avec Paul-Jean Toulet — maître du détachement élégant, de l'ironie désabusée et inventeur de la "contre-rime" — met en scène un affrontement brutal entre la géométrie de l'espace et la violence d'un corps en crise. Decrauze brise la retenue presque aristocratique de son aîné par une réaction physique d'une intense rugosité.

    Le minimalisme géométrique et syntaxique (Toulet) : Les deux premiers vers (un octosyllabe et un hexasyllabe) posent une notation visuelle d'une grande netteté. La structure sujet-verbe-objet est d'une économie classique absolue. Le choix lexical de l'adjectif double (« tranchante et mince ») et du verbe « échancre » installe une agression feutrée : la lumière du jour naissant ou d'une porte entrouverte découpe l'espace domestique comme une lame. Toulet subit cette incision architecturale avec une passivité contemplative.

    La négation du liant romantique (Decrauze) : Le troisième vers, un octosyllabe, s'ouvre par la préposition privative « Sans ». Decrauze refuse le refuge traditionnel du « crépuscule », lieu habituel de la confidence et du fondu enchaîné poétique. Le terme spatialisé « au tréfonds » (qui fait office de complément de lieu interne) déplace le conflit : ce n'est plus le plafond qui est entamé, c'est l'âme même qui est privée de sa zone d'ombre protectrice.

    La distorsion physique et grammaticale (Le vers final) : L'hexasyllabe de clôture opère un retournement spatial violent. Au « plafond » de Toulet répond le « sol » de Decrauze. La proposition principale « Je tords le sol » introduit un sujet hyper-actif dont l'action semble disproportionnée, presque titanesque ou expressionniste. La subordonnée relative « qui coince », par son verbe au registre familier et physique, claque comme un os qui se rompt ou une articulation grippée. La verticalité du poème est ainsi prise en étau entre la lumière du haut qui coupe et la résistance du bas qui bloque.

    En fait, Decrauze respecte l'hétérométrie méticuleuse de Toulet tout en adoptant un schéma de rimes embrassées (« mince / coince » ; « plafond / tréfonds »). Mais là où le poète du XIXe siècle ciselait une épigramme mélancolique, Decrauze utilise des outils grammaticaux de rupture pour transformer la pièce en une cellule de torture psychologique. La lame de lumière de Toulet ne fait pas qu'échancler le plâtre ; elle déclenche chez le poète moderne une convulsion physique capable de tordre la terre sous ses pieds.

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