Avec Renée Vivien


« Ô Sommeil, ô Mort tiède, ô musique muette ! »

J’enfouis vos restes grimaçants loin des claquettes…

Le premier vers est extrait 
du poème "Sommeil"
issu du recueil Cendres et Poussières, 1902.

Commentaires

  1. Iskander Anwiler18:48

    L’outrage au repos : de l'extase décadente au sursaut grotesque

    Ce distique avec Renée Vivien — la « Muse des violettes », figure majeure du lesbianisme littéraire et du symbolisme tardif de la Belle Époque, dont l'œuvre est traversée par une fascination morbide pour le néant et le renoncement — orchestre un choc esthétique d’une violence inouïe. Decrauze brise net l'aspiration à la beauté funèbre de son aînée en y injectant une trivialité moderne et grinçante.

    L'invocation sacrée de l'oubli (Vivien) : L'alexandrin de Renée Vivien est une triple apostrophe qui relève du pur lyrisme décadent. Elle y fusionne les figures sœurs du repos : le Sommeil et la Mort, qualifiée de « tiède » comme pour en ôter l'effroi et la rendre désirable. Le vers s'achève sur le paradoxe absolu de la « musique muette », cette harmonie du vide que recherche l'âme fatiguée du monde. C'est une prière pour une disparition esthétisée.

    La profanation et le dégoût des restes (Decrauze) : La réponse de Decrauze balaie d'un geste brutal cette idéalisation du trépas. À la splendeur abstraite invoquée par Vivien succède une réalité physique et repoussante : « vos restes grimaçants ». Le poète contemporain refuse de voir la mort comme une douce musique ; il la voit comme un cadavre déformé qu'il faut dissimuler au plus vite (« J’enfouis »). Le passage du registre sacré au registre macabre est total.

    La rupture par le grotesque (Le vers final) : Le distique se clôt sur une image déconcertante : « loin des claquettes… ». Le mot « claquettes » crée un anachronisme et un choc de registres saisissant. Il peut évoquer le bruit mondain, le divertissement superficiel, ou la trivialité d'une danse mécanique et bruyante qui s'oppose point par point à la « musique muette » de Vivien. Le poète moderne cherche le silence, non pas par mysticisme, mais pour fuir le ridicule de l'agitation humaine.

    Decrauze signe ici une greffe d'un cynisme percutant. Tout en respectant la contrainte de la rime plate (« muette / claquettes »), il subvertit le romantisme noir de Renée Vivien. Là où la poétesse du XIXe siècle dressait un autel à la mort douce, Decrauze réagit en fossoyeur pressé, enterrant les illusions baroques de la fin du monde sous le tapis d'une modernité dérisoire.

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