Avec Pierre Quillard


"Le souffle parfumé de l'ineffable Absente

Flottera pour moi dans l'air silencieux"

Je m'en imprégnerai, essence incandescente,

Et me consumerai jusqu'aux déserts cieux.

Les deux premiers vers sont extraits 
du poème "Pour une absente"
issu du recueil La Lyre héroïque et dolente, 1897.

Commentaires

  1. Ider Anteau18:17

    L’asphyxie céleste : de l’extase symboliste au néant pyromane

    Ce duo avec Pierre Quillard — poète et dramaturge profondément ancré dans le symbolisme idéaliste et la revue La Pléiade, disciple de Mallarmé — orchestre une rencontre mystique autour du vide et de la combustion. Decrauze s’empare de la figure éthérée de l’aîné pour la transformer en un principe de destruction absolue.

    L’idéal de l’absence (Quillard) : Les deux alexandrins de Quillard reposent sur une esthétique typiquement symboliste. « L’ineffable Absente » (avec sa majuscule allégorique) incarne l’Idéal mallarméen, la femme ou la pureté disparue qui ne laisse derrière elle qu’un sillage olfactif et impalpable (« Le souffle parfumé »). Le poète du XIXe siècle se complaît dans une attente passive et contemplative, suspendue dans un espace figé (« l'air silencieux »).

    La possession physique (Decrauze) : Le troisième vers brise cette distance contemplative. Par le verbe d'incorporation (« Je m'en imprégnerai »), Decrauze sature ses propres poumons de cette absence. L'air olfactif de Quillard change immédiatement de nature chimique sous la plume du poète moderne : il devient une « essence incandescente ». La douceur du parfum se transmute en un carburant hautement inflammable.

    L'autodestruction cosmique (Le vers final) : L'alexandrin de clôture tire la conséquence logique de cette imprégnation : le corps du poète s'embrase (« Et me consumerai »). Le quatrain s'achève sur une image d'une aridité métaphysique vertigineuse : « jusqu'aux déserts cieux ». Le ciel, qui aurait dû être le lieu de l'extase ou des retrouvailles avec l'Absente, se révèle totalement vide, dépeuplé, calciné par le sacrifice du poète. L'inversion poétique (« déserts cieux ») accentue cette impression de désolation finale.

    Decrauze respecte au millimètre la structure classique des rimes croisées de Pierre Quillard (« Absente / incandescente » ; « silencieux / cieux »), mais il en subvertit radicalement la trajectoire spirituelle. Là où Quillard flottait dans l'espoir d'un parfum d'outre-monde, Decrauze utilise ce parfum comme un allume-feu pour s'immoler, transformant le mysticisme symboliste en un suicide cosmique et solitaire.

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