Avec Claude Malleville
« L'étoile de Vénus si brillante et si belle,
Annonçait à nos yeux la naissance du jour, »
Lors, l'astre Musine, de ses rayons, cisèle
La croissance des cieux en courbes de velours.
Les deux premiers vers sont extraits
du poème "La belle matineuse"
issu du recueil Poésies du sieur de Malleville, 1649.
L’orfèvrerie céleste : du classicisme pastoral à l'onirisme sensuel
RépondreSupprimerAvec Claude Malleville — poète précieux, l'un des premiers membres de l'Académie française au XVIIe siècle, maître des formes courtes et de l'élégance galante —, Decrauze s'engage dans un dialogue d'une grande délicatesse plastique. Ce duo délaisse la violence organique pour explorer une poétique de la miniature et de la caresse cosmique.
La clarté pastorale (Malleville) : Les deux alexandrins de Malleville ouvrent le quatrain avec la pureté limpide du classicisme naissant. L’image est un topos (un lieu commun) de la poésie de l’aube : « l'étoile de Vénus » qui annonce le jour. Le rythme est régulier, la syntaxe est fluide, le décor est harmonieux et rassurant. C’est un tableau plat, presque académique, de la lumière qui s'éveille.
La ciselure mythologique (Decrauze) : Par le troisième vers, Decrauze introduit une rupture sémantique mystérieuse en inventant ou convoquant une figure nouvelle : « l'astre Musine ». Ce néologisme ou cette référence cryptique métamorphose immédiatement l’aube convenue de Malleville en un espace de légende intime. Le verbe « cisèle » déplace le poème du côté des arts précieux et de l'orfèvrerie : la lumière n'est plus seulement subie par les yeux, elle sculpte activement la matière du monde.
La sensualité des formes (Le vers final) : L'alexandrin de clôture offre un contrepoint tactile extraordinaire à la dimension purement visuelle de Malleville. Au lieu d'un jour qui se lève verticalement, Decrauze décrit « la croissance des cieux en courbes de velours ». Le ciel s'arrondit, s'assouplit, s'érotise. Le velours apporte une texture charnelle, douce et nocturne qui vient envelopper la fraîcheur matinale de l'aube classique.
Decrauze réussit ici une greffe d'une parfaite continuité esthétique tout en subvertissant la portée du poème. En respectant le système de rimes croisées de Malleville (« belle / cisèle » ; « jour / velours »), il transforme une simple description de l'aurore en une cosmogonie sensuelle. L'aube rigide et lumineuse du XVIIe siècle s'incurve et se drape sous la plume de Decrauze dans les étoffes d'un songe moderne.