Avec Estienne Durand


« L'Enfer n'a point de peine à mes peines égale,

Ni point de feux aussi comme ceux que je sens. »

Dévorante souffrance aux crocs qui se régalent

Et creusent le brasier jusqu'à l'enflammé sang.

Les deux premiers vers sont extraits 
du poème "Ombres qui dans l'horreur de vos nuits éternelles"
issu du recueil Méditations de E. D., 1611.




Commentaires

  1. Imroine Arris17:53

    L’hyperbole du supplice : du maniérisme baroque à l'incandescence physique

    Ce duo avec Estienne Durand — poète baroque du début du XVIIe siècle, condamné au supplice de la roue et hanté par les figures de l’excès, du désespoir et des « Stances de l'Inconstance » — donne lieu à une rencontre d'une violence formelle et thématique inouïe. Decrauze ne cherche pas à tempérer le lyrisme de son aîné ; il en sature les motifs pour transformer la plainte amoureuse en une véritable agonie charnelle.

    L'hyperbole amoureuse classique (Durand) : Les deux alexandrins de Durand reposent sur le code de la poésie baroque : le poète souffre d'un amour non partagé ou destructeur, et il utilise la métaphore topique du feu infernal (« L'Enfer n'a point de peine à mes peines égale »). C'est une souffrance conventionnelle, sublimée par la rhétorique et la mise en scène du moi souffrant.

    La morsure organique (Decrauze) : Le troisième vers brise instantanément le cadre de la métaphore précieuse. Au « sentiment » du feu succède la matérialité de la douleur : la souffrance devient une bête sauvage aux « crocs qui se régalent ». Le verbe « dévorante » réactive le mythe du déchirement. Decrauze arrache Durand à la rhétorique pour le jeter dans une réalité clinique et sadique.

    Le sang de l'enfer (Le vers final) : L'alexandrin de clôture fusionne les deux vers de Durand en une seule image d'une puissance plastique effrayante. Le feu de Durand (« feux aussi comme ceux que je sens ») creuse à l'intérieur même du corps pour atteindre « l'enflammé sang ». L'inversion syntaxique et l'adjectif « enflammé » matérialisent une combustion interne, où le fluide vital devient lui-même le combustible du supplice.

    Decrauze signe ici une prolongation d'une fidélité thématique absolue, tout en opérant une radicalisation esthétique. En conservant la structure métrique et le système de rimes plates/embrassées potentielles (« égale / régalent » ; « sens / sang »), il offre à Estienne Durand — dont le destin historique fut tragique — le poème de son propre martyre. La douleur n'est plus un jeu de l'esprit, elle devient un brasier qui consume le vers de l'intérieur.

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