Avec Charles Vildrac
« Au frais dans l'herbe, au tiède sur le sable,
Ou bien le long des rues, tout à la joie, »
Ta rosée de peau me rend si friable
Qu'en morceaux férus je suis notre voie.
Les deux premiers vers sont extraits
du poème "Sans espoir de rien"
issu du recueil Le Livre d'amour, 1910.

L’érotisme de la fragmentation : de la flânerie fraternelle au vertige charnel
RépondreSupprimerAvec Charles Vildrac — poète de l’Unanimisme, chantre des joies simples, de la marche et de la fraternité humaine ("Le Livre d'amour") —, Decrauze déplace magnifiquement le terrain de la rencontre. Il s’empare d’un bonheur purement extérieur et topographique pour le métamorphoser en un érotisme intime et anatomique.
L’insouciance et le grand air (Vildrac) : Les deux premiers alexandrins de Vildrac décrivent une plénitude sensorielle immédiate, ouverte sur le monde. La structure énumérative balance harmonieusement entre nature paisible (« Au frais dans l'herbe, au tiède sur le sable ») et dérive urbaine (« le long des rues »). La poésie de Vildrac est ici celle d’un corps en accord parfait avec son environnement, tendu vers une allégresse universelle (« tout à la joie »).
La vulnérabilité de la peau (Decrauze) : Par le troisième vers, Decrauze opère un basculement subit de l’espace public vers l’intimité charnelle. L'expression « Ta rosée de peau » répond à la fraîcheur de l'herbe de Vildrac, mais elle introduit la présence immédiate d'un corps aimé. Le contact avec l'autre bouleverse le poète moderne : il ne marche plus « tout à la joie », il devient « si friable ». La force collective de l'unanimisme cède la place à la fragilité de la passion amoureuse.
Le morcellement amoureux (Le vers final) : Le quatrain se clôt sur une image paradoxale et d'une grande force lyrique : « Qu'en morceaux férus je suis notre voie ». Le mot « férus » joue doublement sur son sens étymologique (frapper, blesser) et moderne (être passionné par quelqu'un). Decrauze décrit une dissolution de l'être : pour suivre la « voie » commune, il doit accepter de se briser, de s'éparpiller. La fragmentation n'est plus synonyme de mort, mais d'un abandon absolu à l'autre.
Ce duo est une réussite d'adaptation rythmique et thématique. En greffant ses rimes embrassées (« sable / friable » ; « joie / voie ») sur les vers de Vildrac, Decrauze transforme une flânerie joyeuse en un bouleversement sensuel. Il montre que la véritable « joie » ne réside pas dans la marche solitaire ou collective, mais dans ce moment de vertige où le contact de la peau détruit notre armure pour nous forcer à avancer en morceaux.