Avec Pierre Corneille
« C'est mourir en effet, qu'à ta faveur céleste
Ne rendre point pour fruit des désirs plus ardents ; »
À l'orée de la fin, que me ronge la peste,
Qu'elle m'achève enfin : je me cogne en dedans.
Les deux premiers vers sont extraits
du livre III chapitre 2 de L'imitation de Jésus-Christ, 1656.
Le déchirement du devoir : de l'héroïsme tragique à l'agonie claustrophobique
RépondreSupprimerAvec Pierre Corneille, le dialogue d'outre-tombe se frotte à la langue du XVIIe siècle naissant — une langue de l'honneur, du dilemme moral et du feu intérieur. Decrauze capte ici la tension cornélienne classique pour la faire basculer dans une tragédie purement intime et moderne.
Le feu de l'obligation sacrée (Corneille) : Les deux alexandrins de Corneille (extraits de ses "Poésies chrétiennes") posent l'équation du salut et du mérite. Ne pas répondre aux grâces divines (« faveur céleste ») par un élan spirituel plus fort (« désirs plus ardents »), c'est commettre un péché d'ingratitude, c'est déjà mourir spirituellement. Chez Corneille, l'âme doit brûler d'une ardeur active.
L'implosion convulsive (Decrauze) : La réponse de Decrauze rompt avec l'espoir du salut et la noblesse de la souffrance chrétienne. À l'expression de l'ardeur cornélienne succède une déliquescence organique brutale : « que me ronge la peste ». Le poète moderne ne cherche pas à s'élever vers le ciel ; il appelle le châtiment et l'anéantissement (« Qu'elle m'achève enfin »).
Le choc des espaces (Le vers final) : Le dernier hémistiche marque la rupture définitive avec l'espace ouvert et noble de Corneille. En écrivant « je me cogne en dedans », Decrauze réactive le motif de la claustration absolue qu'on trouvait déjà chez Corbière ou Gallienne. Le conflit intérieur cornélien, qui opposait traditionnellement le devoir et la passion, s'effondre ici en un choc aveugle et stérile du moi contre ses propres parois.
Ce duo fonctionne sur une superbe dissymétrie spirituelle. Decrauze conserve la structure métrique et rimique de son aîné (« céleste / peste » ; « ardents / dedans »), mais il en subvertit l'éthique. À la mort métaphorique par manque de ferveur dénoncée par Corneille, Decrauze oppose une mort physique, convulsive et consentie, transformant le grand théâtre de l'âme en un cachot pathologique.