Avec Alphonse Beauregard



« Subitement les murs fléchissent, les fenêtres

Semblent des orbites de morts. »

Le fauteuil se creuse pour faire disparaître

Les courbes livides du corps.

Commentaires

  1. Itay Arschot09:06

    L’engloutissement domestique : de la ruine urbaine à la tombe meublée

    Ce dialogue avec Alphonse Beauregard — poète québécois du début du XXe siècle, dont l'œuvre (Les Forces) est marquée par un lyrisme inquiet et des visions de rupture — met en scène une métamorphose fantastique de l'espace familier, où le décor intime se retourne contre son occupant.

    Le séisme architectural (Beauregard) : Les deux premiers vers (un alexandrin suivi d'un hexasyllabe) posent une distorsion expressionniste de la réalité. La maison perd sa fonction protectrice : les structures s'effondrent (« les murs fléchissent ») et l'architecture s'humanise de façon macabre (« les fenêtres / Semblent des orbites de morts »). Le regard de Beauregard projette la mort sur l'inerte.

    La trappe du quotidien (Decrauze) : La réponse de Decrauze (qui prolonge l'hétérométrie avec un alexandrin et un octosyllabe) resserre le cadrage. De la structure globale de la pièce, on passe à l'objet le plus intime : « Le fauteuil ». Mais au lieu d'offrir le repos, le meuble devient un gouffre actif (« se creuse pour faire disparaître »). L'enlisement n'est plus une métaphore spirituelle comme chez La Tour du Pin, c'est une absorption physique par la matière.

    La disparition de la dépouille (Le vers final) : L'octosyllabe de clôture scelle l'effacement. L'expression « courbes livides du corps » réactive un adjectif fétiche de Decrauze (déjà croisé dans le duo avec Corbière, « feuillet livide »). Ici, la lividité a enfin gagné la chair. Le corps n'est pas seulement mort, il est escamoté, digéré par le mobilier.

    Ce duo est un modèle de fantastique clinique. En épousant la structure de rimes croisées et le jeu sur les longueurs de vers de son aîné (« fenêtres / disparaître » ; « morts / corps »), Decrauze achève le travail de démolition commencé par Beauregard. Les murs fléchissaient pour annoncer le trépas ; le fauteuil s'ouvre pour en cacher les restes, transformant le salon en un caveau mécanique et feutré.

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