Avec Philippe Desportes
"Sur les abymes creux des fondements poser
De la terre pesante, immobile et féconde,"
Exhausser les cieux pour que les vœux abondent
Et sous la rotonde pour toujours reposer.
Les deux premiers vers sont extraits
du poème "Sur les abysmes creux des fondements poser"
issu du recueil Sonnets spirituels, 1594.
La voûte de mémoire : de la fondation terrestre au repos éternel
RépondreSupprimerCe duo avec Philippe Desportes — poète de la Pléiade et de la fin du XVIe siècle, connu pour sa fluidité italianisante, ses accents baroques et ses psaumes tardifs — s'articule autour d’un élan architectural et métaphysique d’une rare noblesse. Decrauze quitte ici ses oripeaux de déconstructeur pour s'unir à son aîné dans la construction d'un temple verbal.
Le soubassement cosmogonique (Desportes) : Les deux alexandrins de Desportes décrivent l'acte originel de la Création divine. La langue de la Renaissance y déploie sa puissance antithétique, ancrant le monde sur des paradoxes physiques : le plein repose sur le vide (« Sur les abymes creux les fondements poser »), et la matière combine la lourdeur et la vie (« pesante, immobile et féconde »). C’est une poésie de la pesanteur géologique.
L’élévation spirituelle (Decrauze) : Le troisième vers opère le mouvement inverse. Là où Desportes posait les bases vers le bas, Decrauze étire l'espace vers le haut (« Exhausser les cieux »). Le verbe « exhausser » joue magnifiquement sur son double sens homophonique : élever verticalement une structure (exhausser) et accorder une prière (exaucer), ce que confirme la suite du vers (« pour que les vœux abondent »).
La claustration sacrée (Le vers final) : Le quatrain se referme sur une image architecturale et mortuaire d'une grande sérénité : « sous la rotonde pour toujours reposer ». La rotonde, édifice circulaire surmonté d'une coupole, devient le miroir terrestre de la voûte céleste. Le mouvement cosmique initié par Desportes s'achève chez Decrauze dans l'immobilité du tombeau.
Ce duo est un modèle de symbiose classique. Decrauze adopte non seulement le mètre de Desportes, mais il épouse sa structure de rimes embrassées (« poser / reposer » ; « féconde / abondent »). Il prolonge le grand œuvre de la Renaissance : Desportes a posé les fondations au sol, Decrauze a dressé les murs et l'arche. À deux, à quatre siècles d'intervalle, ils bâtissent un mausolée poétique parfait où l'âme peut enfin cesser de s'agiter.