Avec René Daumal
"Pour toi suceuse de ma moelle,
toi qui me fais froid dans le dos,"
s'ouvrent mes veines pour qu'un voile
fige mon regard vers ta faux.
Les deux premiers vers sont extraits
du poème "A la néante"
issu du recueil Le contre-ciel, 1936.

La transe thanatologique : du déchirement organique au pacte spectral
RépondreSupprimerCe duo avec René Daumal (le poète du "Grand Jeu" et du "Contre-Ciel", adepte de l'éveil mystique par l'expérience des limites) touche au cœur de la poésie de la dépossession et de la confrontation avec le vide. Decrauze s'aligne ici sur l'intensité tragique de son aîné pour orchestrer un rituel de soumission à la Mort, personnifiée en entité vampire.
Le vampirisme métaphysique (Daumal) : Les deux octosyllabes de Daumal décrivent une agonie physique intime et viscérale. Le lexique est celui de l'extraction (« suceuse de ma moelle ») et de la terreur panique (« froid dans le dos »). Cette figure féminine dévorante, qui n'est autre que la conscience de la mort ou le vide existentiel, vide le poète de sa substance vitale.
L'offrande sacrificielle (Decrauze) : Loin de fuir cette agonie, Decrauze l'accepte et l'accélère. Le vers « s'ouvrent mes veines » répond directement à la succion de la moelle de Daumal : c'est le consentement ultime à l'hémorragie spirituelle. Le poète moderne se fait complice de sa propre destruction.
L'extinction du regard (Le vers final) : L'image du « voile » qui « fige mon regard » matérialise l'instant exact du trépas, la perte de la conscience. Le dernier mot du quatrain, « ta faux », lève l'ambiguïté sur l'identité de l'interlocutrice : la mort triomphe, et le poète s'éteint en la fixant les yeux grands ouverts.
Decrauze réalise ici une greffe formelle d'une régularité absolue, poursuivant les octosyllabes de Daumal dans une structure croisée parfaite (« moelle / voile » ; « dos / faux »). Ce classicisme rythmique confère au texte une solennité de cérémonie funèbre. Decrauze ne cherche pas à subvertir la voix de Daumal ; il s'y fond entièrement, partageant avec le poète de l'absolu la même fascination lucide pour le moment où la vie bascule dans le néant.