Avec Olivier Barbarant

 


“Il n'y a rien qui rende fou

Comme le calme en plein malheur”

Faut-il franchir le garde-fou

Pour que s'entende la douleur ?

******

“Surplombant un monde inchangé”

Un ciel de paille et de lumière"

A des airs de toile ouvragée

Pour un oracle sans prière.

Commentaires

  1. Irina Agenais11:27

    SUR LE PREMIER DUO : Les deux premiers vers posés par Olivier Barbarant articulent une dialectique paradoxale : ce n'est pas le tumulte de la catastrophe qui précipite la folie, mais l'immobilité glacée qui s'installe en son sein. L'alliance du « calme » et du « malheur » décrit la forme la plus cruellement anesthésiante de la souffrance, celle où le drame ne trouve aucun écho dans le monde extérieur. La douleur stagne, muette, et cette absence de secousse sonore ou de désordre visible devient précisément ce qui aliéné l'esprit (« rende fou »).

    Loïc Decrauze relève cette observation pour lui donner une répercussion spatiale et tragique. La formule « franchir le garde-fou » s'apparente à un « franchir le Rubicon » existentiel : le passage d'un seuil d'irréversibilité absolue. Le « garde-fou » glisse de sa définition psychique (la barrière de la raison) à sa matérialité physique (le parapet au-dessus de l'abîme). Face au calme insoutenable, le texte esquisse le geste de celui qui prend la décision de se jeter dans le vide. Le saut devient la seule option pour que le silence cesse enfin : il faut le fracas de la chute et la rupture du corps pour donner un volume à ce qui était condamné à l'insonore, transformant le geste fatal en ultime vecteur d'expression (« pour que s'entende la douleur »).

    Le duo fonctionne grâce à une suture métrique et rimique extrêmement serrée en rimes croisées (ABAB). Decrauze réutilise l'adjectif « fou » de Barbarant pour le cristalliser dans l'obstacle matériel (« garde-fou »), tandis que la rime apparie la stase du « malheur » à l'éclat de la « douleur ». En adoptant la tournure interrogative (« Faut-il... ? »), Decrauze maintient le sujet dans un équilibre critique, exactement suspendu au-dessus du vide, à la frontière exacte entre la stase étouffante et le cri libérateur du saut.

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  2. Irina Agenais11:33

    SUR LE SECOND DUO :
    En contrepoint du duo tragique précédent, Barbarant amorce le mouvement par une contemplation apaisée du monde. Le « monde inchangé » n'est plus le lieu d'une stase asphyxiante, mais celui d'une sérénité retrouvée. La formule « ciel de paille et de lumière » déploie une palette chaude, impressionniste et tactile : la matière végétale (« paille ») s'associe à la clarté pour donner une consistance matérielle au paysage céleste, suggérant la dorure d'un ciel d'été ou d'une fin de journée.

    A partir de là deux lectures possibles : SOIT
    Decrauze recueille le sujet posé par Barbarant (« Un ciel... ») pour en dérouler la suite grammaticale exacte (« A des airs de... »). Cette continuité syntagmatique efface la rupture entre les deux auteurs pour ne former qu'un seul souffle. En qualifiant la voûte céleste de « toile ouvragée », Decrauze réactive la texture de la « paille » : le ciel devient un chef-d'œuvre de tissage, une matière travaillée avec finesse où les fils de clarté s'entrelacent. Le mot « toile » fait osciller l'image entre la tapisserie artisanale et la peinture de maître.
    La chute de ce quatrain élève cette douceur vers une forme de spiritualité affranchie de tout dogme. L'alliance d'un « oracle » et de l'absence de « prière » pose l'idée d'une révélation purement immanente : la beauté du monde et la présence de la lumière suffisent à faire signe, sans qu'il soit besoin d'implorer un divin transcendant ou de formuler une requête. La contemplation du paysage offre sa propre réponse apaisante. En quatre octosyllables parfaitement balancés en rimes croisées (ABAB), le duo substitue ainsi au drame du vide la plénitude paisible du regard.

    SOIT
    L'ouverture du vers de Decrauze joue sur un bilinguisme de l'oreille : le double jeu homophonique fait basculer la métaphore picturale de l'apparence (« A des airs ») vers l'espace de la nudité et du dénuement (« A désert »). Ce glissement phonique charge le « ciel de paille et de lumière » d'une dimension ascétique. Le ciel n'est plus seulement une surface esthétique ou une « toile ouvragée » que l'on contemple comme un tableau impressionniste, mais une étendue aride, un désert de clarté où toute illusion est calcinée.
    Sous cet éclairage, la figure de l'« oracle sans prière » prend une densité herméneutique. Le désert est historiquement le lieu du retrait, de la voix qui crie dans le vide et de la prophétie dégagée des appareils liturgiques. Si le ciel « a désert de toile ouvragée », l'oracle n'est plus le dispensateur d'une parole réconfortante ou décorative : il devient la manifestation d'un divin désoccupé, d'une transcendance vide qui ne réclame aucun culte, aucune génuflexion ni aucune « prière ».
    Cette seconde approche réarticule profondément le vers d'Olivier Barbarant (« Surplombant un monde inchangé »). Le « monde inchangé » n'est plus simplement paisible : il est frappé par la fixité d'un soleil du désert. La lumière d'été s'associe à la sécheresse de la paille pour composer une apocalypse calme, une révélation purement immanente où le silence du désert tient lieu de seule réponse aux interrogations humaines.

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  3. Isembart Adrion11:39

    Interprétation plus sombre du second duo.

    En passant par le filtre de l'acrostweet composé par Decrauze sur la CANICULE (« Calamité / Anthropocène / Nous / Inflige / Cet / Univers / Embrasé »), la texture même de la « paille » cesse d'évoquer la douceur des moissons pour devenir la matière inflammable d'un monde asséché. Le « ciel de paille et de lumière » n'est plus un tableau impressionniste, mais la verrière surchauffée d'un « Univers Embrasé », le couvercle sous lequel étouffe la planète. La métaphore picturale de la « toile ouvragée » se retourne alors : la toile est le linceul que l'époque s'est elle-même tissé.

    L'apport de Decrauze reconfigure radicalement la portée du premier vers de Barbarant. Le « monde inchangé » cesse de désigner la pérennité rassurante du paysage pour révéler l'aveuglement tragique de l'humanité. C'est l'incapacité systémique de l'espèce à modifier son cours, son immobilité névrotique face à la dégradation en acte. En maintenant son organisation, son productivisme et ses représentations « inchangés », le monde continue de fabriquer la « Calamité » même lorsque celle-ci est déjà là. La présence en « surplomb » n'est plus celle d'une contemplation apaisée, mais celle d'un verdict environnemental imminent et inéluctable.

    L'homophonie « A désert » prend ici toute son ampleur dévastatrice. Le désert qui s'annonce n'est pas seulement métaphysique : il est climatique et somatique. L'« oracle sans prière » devient la voix d'une nature ravagée qui ne réclame plus aucun culte et n'accorde plus aucun pardon. La prière est désormais inutile parce que la causalité de l'Anthropocène a déjà produit ses effets. En articulant la concision pamphlétaire de la prose verticale au lyrisme du duo versifié, Decrauze transforme la poésie en un miroir d'alerte où l'esthétique du paysage cède la place à la conscience aiguë de la catastrophe.

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  4. Idore Agisson15:20

    Le premier duo est très bref, mais son efficacité tient à la façon dont les deux voix se répondent presque mot pour mot :

    « Il n'y a rien qui rende fou
    Comme le calme en plein malheur »
    Faut-il franchir le garde-fou
    Pour que s'entende la douleur ?

    Chez Barbarant, l'antithèse « calme / malheur » produit déjà quelque chose d'étrange. Le malheur devrait normalement être accompagné de manifestations sonores : cris, pleurs, agitation, désespoir. Or c'est précisément le calme qui rend fou.
    La douleur est donc paradoxalement rendue plus insupportable par son silence. Le malheur existe, mais il ne « s'entend » pas.
    C'est exactement ce que Decrauze va reprendre avec son dernier vers : « Pour que s'entende la douleur ? »
    Le verbe s'entendre devient alors le pivot du duo. La douleur est intérieure, muette, peut-être même invisible ; comment lui donner enfin une manifestation audible ?

    Le choix de « garde-fou » semble volontairement ambigu.
    Normalement, le garde-fou est ce qui empêche la chute. Il protège précisément celui qui se trouve au bord du vide. Mais Decrauze le transforme grammaticalement en quelque chose qu'il faudrait franchir.
    Le mot contient d'ailleurs une contradiction saisissante : le garde-fou est censé garder du fou, empêcher le geste insensé ; or le sujet envisage précisément de le franchir parce que le calme le rend fou.
    Il y a donc une sorte de boucle tragique :
    calme → folie → franchissement du garde-fou → chute → expression ultime de la douleur.

    Le rapprochement avec « franchir le Rubicon » éclaire encore davantage la formule. Dans les deux expressions, le verbe franchir désigne le passage d'une limite après lequel le retour en arrière devient impossible. Mais le Rubicon est une limite historique et symbolique, tandis que le garde-fou est une limite physique, placée précisément entre l'homme et le vide.
    Decrauze donne ainsi une matérialité presque brutale à l'idée de la décision irrévocable.

    Le « Faut-il » est particulièrement important.
    Il pourrait simplement signifier : est-il nécessaire d'aller jusque-là pour que la souffrance soit enfin reconnue ? Mais placé devant « franchir le garde-fou », il fait entrer le poème dans une logique terriblement inquiétante : la mort devient présentée comme la solution possible à un problème de communication de la douleur.
    Et le « pour que » accentue cette logique finalisée : franchir le garde-fou → pour que s'entende la douleur.
    Autrement dit, le geste suicidaire n'est pas décrit directement comme une volonté de mourir. Il est présenté comme le moyen ultime de faire entendre ce qui ne peut pas l'être autrement.
    C'est précisément ce qui rend le vers plus troublant qu'une simple évocation du suicide.

    Il me semble surtout que Decrauze ne se contente pas de commenter Barbarant : il déplace son problème.
    Barbarant écrit : « le calme en plein malheur »
    Decrauze demande : « Pour que s'entende la douleur ? »
    Le premier énonce un constat psychologique : le silence au cœur du malheur peut rendre fou.
    Le second en tire une conséquence extrême : si la douleur ne se manifeste pas dans le calme, faut-il provoquer l'événement qui la rendra enfin audible ?
    Il y a donc une progression : calme → douleur silencieuse → folie → passage à l'acte.

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  5. Idore Agisson15:20

    Le duo possède également une cohérence phonique discrète. Les quatre vers sont dominés par les sons [u] / [ou] : fou / malheur / garde-fou / douleur
    Les deux derniers mots, surtout, « garde-fou » / « douleur », mettent en relation l'obstacle et ce qu'il s'agit prétendument de faire entendre.
    Et la répétition de « fou » est particulièrement intéressante :
    « rende fou »
    « garde-fou »
    Le fou de Barbarant devient littéralement le fou contenu dans le garde-fou de Decrauze. Le dispositif protecteur semble donc être contaminé par la folie même qu'il était censé prévenir.

    Enfin, et c'est sans doute le détail le plus subtil du dernier vers, Decrauze n'écrit pas :
    Pour que se dise la douleur ?
    mais :
    « Pour que s'entende la douleur ? »
    La douleur n'a pas nécessairement besoin d'être formulée : elle doit être entendue.
    Cela renvoie directement au « calme » de Barbarant. Le problème n'est finalement pas l'absence de douleur, mais l'absence de bruit de la douleur. Et le geste envisagé serait précisément celui qui transformerait une souffrance intérieure silencieuse en événement impossible à ignorer.

    Le duo pourrait ainsi se lire comme une interrogation sur la nécessité paradoxale de faire du bruit avec sa propre destruction lorsque personne n'entend la souffrance silencieuse.
    Et c'est là que le « garde-fou » devient particulièrement puissant : il est à la fois la dernière protection contre le vide et, métaphoriquement, la frontière entre une douleur qui reste inaudible et un geste qui la rendrait enfin manifeste.

    Decrauze prend donc une image de Barbarant, « le calme en plein malheur », et la pousse jusqu'à son point de rupture, sans jamais expliciter la scène qu'elle finit pourtant par faire apparaître.

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  6. Idulphine ALLAIS15:24

    Le second duo offre un contraste très marqué avec le précédent. Là où le premier conduisait le lecteur vers une image de vertige et de passage à l'acte, celui-ci procède au contraire par élévation, contemplation et transformation esthétique du réel. Decrauze conserve les deux vers de Barbarant dans une atmosphère presque immobile : « Surplombant un monde inchangé / Un ciel de paille et de lumière ». Le monde demeure « inchangé », mais le regard porté sur lui le métamorphose.

    L'expression « ciel de paille et de lumière » constitue le véritable point de départ de la réécriture. L'association de la « paille », matière humble, sèche, terrestre, et de la « lumière », élément immatériel et céleste, produit une image singulière. Le ciel paraît presque devenu une matière que l'on pourrait travailler, tresser ou tisser. C'est précisément ce que Decrauze exploite avec « toile ouvragée ». Le ciel n'est plus seulement observé : il devient une œuvre d'art, une étoffe minutieusement travaillée.

    Le choix de « toile » est particulièrement riche parce qu'il entretient une double lecture. Il évoque évidemment la toile textile, ce qui prolonge l'idée d'un ciel constitué de « paille » comme une matière tressée. Mais il suggère aussi la toile du peintre. Le ciel de Barbarant peut alors être perçu comme une composition picturale, où la lumière serait la matière première du tableau. « Ouvragée » ajoute une dimension artisanale : cette beauté n'est pas simplement donnée au regard, elle semble avoir été composée, façonnée, travaillée.

    Le vers « A des airs de toile ouvragée » est également très élégant par son expression « avoir des airs de ». Decrauze ne proclame pas que le ciel est une toile : il en possède seulement les apparences. Cette prudence conserve quelque chose de rêveur et d'indéterminé. Le réel n'est pas remplacé par la métaphore ; il se met à ressembler à autre chose. C'est donc moins une métamorphose qu'une modification du regard.

    Le dernier vers, « Pour un oracle sans prière », introduit cependant une légère étrangeté dans cette douceur. Le mot « oracle » fait entrer une dimension prophétique dans le tableau. Un oracle est normalement celui qui délivre une parole mystérieuse, annonçant ou révélant quelque chose. Or celui-ci est « sans prière ». Il n'y a donc ni dieu invoqué, ni demande adressée au ciel, ni attente religieuse véritable. Le ciel conserve quelque chose de sacré dans son apparence, mais ce sacré est désaffecté de toute religion.

    Cette expression peut aussi se lire comme une subtile réponse au « monde inchangé » de Barbarant. Si le monde ne change pas, le ciel pourrait malgré tout sembler porteur d'un message. Mais quel message ? L'oracle existe peut-être, sous la forme de cette beauté céleste, mais il demeure silencieux ou indéchiffrable : un oracle sans prière, donc un signe qui n'est sollicité par personne et qui ne fournit aucune réponse explicite.

    Il y a ainsi un déplacement entre les deux poètes : Barbarant fournit une vision, Decrauze lui attribue une fonction. Le ciel « de paille et de lumière » devient une « toile ouvragée », puis cette toile devient presque un oracle. On passe progressivement de la matière à l'œuvre, puis de l'œuvre au signe.

    .

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  7. Idulphine ALLAIS15:24

    La douceur du duo vient aussi de son absence de rupture. Dans le premier duo, le vers ajouté par Decrauze introduisait brutalement le « garde-fou », donc le danger et le vide. Ici, au contraire, « toile ouvragée » prolonge naturellement la beauté du « ciel », tandis que « oracle sans prière » lui donne une profondeur méditative. Decrauze ne vient pas contrarier Barbarant : il semble habiter son image et en tirer une seconde couche de sens.

    Enfin, la rime « lumière / prière » est particulièrement significative. La lumière, qui pourrait avoir une valeur spirituelle, répond à la prière qui est précisément absente. La beauté du ciel offre donc quelque chose qui ressemble à une révélation, mais sans religion pour la recevoir. On pourrait presque résumer le mouvement du duo ainsi : un ciel qui ressemble à une œuvre d'art, et une œuvre d'art qui prend la place d'une révélation divine. La poésie devient alors elle-même cet « oracle sans prière » : elle ne demande rien au ciel, mais elle tente d'en déchiffrer la beauté

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  8. Idamanthe AMM15:28

    Dans « A des airs de toile ouvragée », l'enchaînement « a des airs » peut être entendu, à l'oral, comme « a désert ». Ce n'est évidemment pas une équivalence grammaticale, mais une équivoque sonore qui devient particulièrement suggestive dans le contexte : « un ciel de paille et de lumière / A des airs de toile ouvragée / Pour un oracle sans prière. » Le ciel qui « a des airs » de toile peut simultanément sembler « désert ».

    Cette possibilité résonne alors avec « oracle ». Un désert est justement un lieu traditionnel de la révélation : c'est dans le désert que peuvent surgir la vision, la voix, la prophétie, la rencontre avec le divin. L'« oracle » pourrait donc ne plus désigner seulement une sorte de tableau céleste dont la beauté aurait une valeur quasi sacrée : il pourrait être un oracle dans le désert, c'est-à-dire une parole ou un signe qui surgit dans un espace où, justement, il n'y a peut-être personne pour l'entendre.

    Et cela donne une profondeur nouvelle à « sans prière ». Si l'on suit cette lecture, l'absence de prière n'est plus simplement l'absence de religiosité du spectateur. Elle peut signifier que l'oracle existe sans même avoir été sollicité. Le désert n'est pas nécessairement le lieu d'une attente fervente : aucune prière ne monte vers lui, et pourtant quelque chose semble vouloir parler.

    Il y a même une magnifique contradiction entre « lumière » et « désert ». La lumière suggère l'abondance, la révélation, la présence ; le désert suggère au contraire le dépouillement, la solitude, le vide. Or ces deux dimensions peuvent coexister dans le ciel décrit par Barbarant : un ciel lumineux qui, phonétiquement, laisse entendre le désert. La beauté devient alors moins rassurante qu'il n'y paraissait d'abord.

    Cela permet aussi de reconsidérer « toile ouvragée ». Une toile est quelque chose de fabriqué, organisé, riche de motifs ; mais si cette toile est celle d'un « désert », elle peut paradoxalement être une surface somptueuse recouvrant le vide. Le ciel serait magnifique, minutieusement « ouvragé », mais derrière cette beauté pourrait se tenir le silence immense du désert.

    Le mot « oracle » prend alors presque une valeur beckettienne : quelque chose semble devoir être dit, mais aucune prière ne l'appelle et aucun message n'est explicitement délivré. Le poème place donc le lecteur devant un signe dont il doit lui-même chercher la signification. Le ciel n'annonce rien de manière certaine ; il a les airs d'une révélation.

    Cette trouvaille sonore « a des airs / a désert » se produit au milieu du troisième vers. Elle transforme la syntaxe sans la détruire : à la lecture visuelle, nous avons bien « a des airs de toile » ; à l'écoute, une autre phrase fantôme peut apparaître : « a désert ». C'est exactement le genre de jeu où Decrauze peut faire travailler simultanément le sens, le son et l'image.

    Le duo pourrait donc se lire sur trois niveaux superposés : un ciel qui ressemble à une œuvre d'art ; un ciel qui prend l'apparence d'un signe prophétique ; et, sous cette apparence lumineuse, un ciel qui laisse sourdre phonétiquement l'idée du désert. Dès lors, l'« oracle sans prière » n'est plus seulement un oracle sans religion : c'est peut-être une révélation surgissant du vide, une parole qui naît dans le désert sans qu'aucune voix humaine ait demandé à l'entendre.

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  9. Iddir ITALINA15:35

    Dans le second duo avec Barbarant, rien n'est explicitement catastrophique : « Un monde inchangé » pourrait être entendu comme un monde qui paraît demeurer identique alors que le ciel, lui, commence à porter les signes d'une transformation. Le ciel de « paille et de lumière » pourrait être magnifique mais déjà menaçant.

    Le jeu « a des airs / a désert » devient particulièrement puissant dans cette perspective. Si le ciel « a désert », il ne s'agit plus seulement d'un paysage esthétique : il pourrait être le signe d'un monde en voie de désertification. Et l'on retrouve alors le caractère presque prophétique de l'« oracle ». Le ciel serait l'indice avant-coureur d'une transformation du monde que le « monde inchangé » ne permet pas encore de percevoir.

    Cela produit une inversion assez remarquable : l'oracle pourrait être réellement prophétique. Il annoncerait non pas une révélation spirituelle, mais un bouleversement terrestre.
    Dans ce cas le dernier mot, « prière », pourrait alors devenir lui aussi beaucoup plus sombre. Un « oracle sans prière » serait une prophétie qui n'a pas été demandée ; pire encore, une prophétie dont on ne veut peut-être pas entendre le contenu. Le ciel ne répondrait à aucune prière : il annoncerait simplement ce qui vient.

    Dans ce duo, le feu n'est pas nommé. Il pourrait pourtant être latent dans cette association de « paille » et de « lumière » : la paille est précisément une matière sèche et inflammable. Le « ciel de paille » peut donc être très beau, doré, lumineux — mais aussi suggérer quelque chose de desséché et hautement combustible.

    Et là, le « monde inchangé » devient particulièrement troublant. Il peut être compris non comme un monde réellement stable, mais comme un monde qui semble inchangé au regard de celui qui le contemple, tandis que les signes de sa transformation sont déjà inscrits au-dessus de lui. Le ciel serait alors en avance sur la catastrophe terrestre.

    L'écriture de Decrauze autorise une lecture rétrospective ou prospective de type écologique.
    Par ce prisme le ciel est « ouvragé » comme une œuvre d'art, mais l'« oracle » pourrait annoncer que ce qui paraît immuable ne le restera pas. Le bouleversement serait alors d'autant plus effrayant qu'il ne se présente pas sous la forme du chaos : il commence sous la forme d'une beauté lumineuse.

    On pourrait presque formuler la logique du duo ainsi :
    « monde inchangé » → ciel magnifique → “a des airs” / “a désert” → oracle → catastrophe à venir.

    Dans cette perspective, le titre « Élégies étranglées » (dont sont issus les deux vers de Barbarant) prendrait une résonance intéressante : l'élégie est traditionnellement la parole du deuil, mais ici le deuil pourrait être en amont de ce qui va advenir. L'oracle ne pleure pas encore un monde disparu ; il pourrait être en train d'en annoncer la disparition.

    En somme le duo outre-temps construit suffisamment de signes pour que le lecteur puisse entendre cette catastrophe dans le sous-sol phonique et symbolique du poème.

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  10. Iolante Abiven15:44

    Le participe présent « Surplombant » me paraît devenir, dans une approche sombre, le mot le plus inquiétant du quatrain. À première vue, il est parfaitement paisible : le ciel surplombe le monde, comme il le fait naturellement. Mais surplomber, c'est aussi être au-dessus de quelque chose en position de domination ou de menace potentielle. Le ciel n'est donc pas simplement contemplé : il est au-dessus du monde. Et si ce ciel porte un « oracle », ce qui vient d'en haut peut prendre la valeur d'un avertissement.

    Il y a surtout une opposition temporelle extrêmement suggestive entre « monde inchangé » et ce que le ciel pourrait annoncer. Inchangé est un participe passé qui enferme le monde dans une apparence de stabilité, tandis que surplombant est un participe présent : quelque chose est en train de se tenir au-dessus de lui, maintenant. Cette différence grammaticale peut presque devenir une différence de temporalité : le monde paraît immobile ; le signe, lui, est déjà là.

    Le ciel n'est alors pas simplement beau : il pourrait être en train de révéler ce que le monde ne veut pas voir. Le paradoxe serait alors extraordinaire : « toile ouvragée » désigne la beauté visible, tandis que « a désert » laisse entendre phonétiquement le destin possible de ce qui se trouve en dessous. L'esthétique serait la surface ; l'apocalypse, le sous-texte.

    Le mot « oracle » acquiert dès lors une portée presque terrifiante. Un oracle est précisément une parole qui annonce ce qui n'est pas encore advenu ou ce qui demeure caché. Mais ici, il est « sans prière » : personne ne lui a demandé de parler, et surtout personne ne peut négocier avec ce qu'il annonce. Cela rejoint très bien l'idée d'une catastrophe inéluctable. Une prière suppose qu'une autre issue soit encore possible ; un oracle, au contraire, peut annoncer un destin auquel on ne peut se soustraire.

    Et cette dimension d'inéluctabilité éclaire le « monde inchangé ». On pourrait presque entendre derrière cette expression l'aveuglement humain : le monde continue comme avant, donc tout va bien. Or le ciel, lui, serait déjà devenu le lieu où s'inscrit la transformation. Le monde demeure « inchangé » dans la perception de ceux qui refusent de voir qu'il change.

    Cette interprétation donne une valeur presque ironique au premier vers. « Surplombant un monde inchangé » pourrait ne plus être une simple description contemplative : le ciel surplombe un monde qui se croit encore inchangé alors qu'il est peut-être déjà engagé dans sa métamorphose. Le présent participial de surplombant rend cette menace contemporaine, et non simplement future.

    Cela rend le duo « doux » beaucoup plus redoutable. Il n'y a aucun vocabulaire de violence, aucune évocation de mort, aucune dénonciation. Tout est beauté, lumière, ouvrage, oracle. Mais si l'on accepte cette chaîne de déchiffrement, la beauté elle-même devient le signal d'alarme.

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  11. Iolande Abiven15:45

    Le véritable effroi du quatrain pourrait venir du fait que l'oracle n'est pas nécessairement destiné à ceux qui regardent le ciel. Il faut savoir le déchiffrer. Ceux qui ne perçoivent qu'une « toile ouvragée » voient un beau ciel ; ceux qui entendent « a désert », qui associent la paille à la sécheresse et qui reconnaissent dans l'« oracle » un avertissement, voient autre chose. Le texte institue ainsi presque deux catégories de regardeurs : ceux qui contemplent et ceux qui comprennent.
    Ainsi le problème ne serait plus l'absence de signes, mais notre incapacité à les reconnaître. Le ciel n'aurait pas besoin de devenir plus menaçant ; il suffirait que nous apprenions à lire ce qu'il nous montre déjà.

    Le ciel est partout. On peut détourner les yeux d'un texte, d'un graphique, d'un rapport scientifique ; on ne peut pas réellement se soustraire au ciel qui surplombe le monde. L'oracle écologique serait donc inscrit dans ce qui est à la fois le plus banal et le plus vaste de notre environnement.

    Au fond, cette lecture transforme complètement la trajectoire du quatrain :
    « Surplombant » : le signe est déjà au-dessus de nous.
    « monde inchangé » : nous continuons comme si rien n'avait changé.
    « ciel de paille et de lumière » : beauté lumineuse, mais sécheresse et inflammabilité.
    « a des airs / a désert » : le signe phonique du dessèchement et de la disparition.
    « toile ouvragée » : l'esthétique masque encore la menace.
    « oracle » : ce ciel devient prophétique.
    « sans prière » : aucune supplication ne permettra d'y échapper.

    Cela pourrait faire de ce duo, apparemment gracieux l'un des plus sombres des duo outre-temps : il ne décrit pas la catastrophe. Il imagine peut-être le moment où la catastrophe est déjà inscrite dans le paysage, mais où l'homme continue de trouver le paysage beau.
    La douceur ne serait donc pas l'antithèse de la menace : elle en serait le camouflage.

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