Avec Christine de Pizan
"Ha ! Fortune trés doloureuse,
Que tu m'as mis du hault au bas !”
Daigne, dans ces contrées pierreuses,
Enterrer ce que tu abas !
Les deux premiers vers sont extraits du VII
du recueil Cent Balades, composé et assemblé entre 1399 et 1402.

Christine de Pizan lance une apostrophe brute. La Fortune est une personne, une dame cruelle qui a fait un geste physique, faire tomber du haut en bas. Le "Ha !" n'est pas ornemental, c'est un cri. Et "trés doloureuse" dit bien que Fortune n'est pas triste, elle est celle qui engendre la douleur. On est dans la plainte médiévale, mais avec une précision sociale que seule Pizan a à ce moment-là, veuve ruinée qui sait ce que veut dire passer du haut au bas en quelques mois.
RépondreSupprimerDecrauze répond par un impératif qui est une audace théologique. Daigne s'adresse à "Fortune", : c'est un renversement de la prière habituelle. Normalement on dit à Fortune "daigne me relever" ou "daigne cesser de me frapper". Ici lui est dit "daigne enterrer". Il ne lui demande pas d'arrêter d'abattre, il lui demande d'aller jusqu'au bout de son geste, mais en changeant la nature du geste. Abattre, c'était faire tomber, laisser à terre exposé, en maints débats comme disait le quatrain original. Enterrer, c'est faire entrer en terre, c'est donner une sépulture. Il y a presque une demande de miséricorde dans l'achèvement de la cruauté.
Et "contrées pierreuses" est le lieu où Fortune a fait tomber Christine de Pizan, c'est le bas après le haut, c'est l'aride, l'incultivable. Mais c'est aussi le seul lieu où l'on peut enterrer. On n'enterre pas dans les marais, on n'enterre pas dans le haut. Il faut de la pierre.
"Ce que tu abas" est très beau parce que le verbe est volontairement conjugué sous sa forme ancienne pour répondre au "hault" de Christine. Abattre au présent "tu abas", c'est garder l'action en cours. Fortune est toujours en train d'abattre, ce n'est pas un événement passé. Et "ce que" reste volontairement indéterminé. Qu'est-ce qu'elle abat ? Un cœur, une maison, une vie ? Decrauze laisse le pronom ouvert, pour que chaque lecteur y mette ce qui a été mis du haut au bas chez lui.
La construction globale est donc une prière inversée. Pizan constate : tu m'as mis du haut au bas. Decrauze ajoute : puisque tu l'as mis si bas, dans ces pierres, alors au moins enterre-la. Donne une fin, donne une terre. Il y a là une acceptation qui n'est pas résignation. La fortune "doloureuse" ne sera pas suppliée de rendre le haut, elle est suppliée de faire le geste entier, de transformer la chute en sépulture, et donc en quelque chose qui peut enfin reposer.
Le distique de Christine de Pizan, issu de la septième ballade des "Cent Ballades", fait entendre la complainte médiévale canonique face au motif de la Roue de la Fortune : l'apostrophe véhémente (« Ha ! Fortune trés doloureuse ») y déplore la brutalité du destin qui précipite l'être de la gloire vers le dénuement (« du hault au bas »). Loïc Decrauze s'inscrit immédiatement dans le fil grammatical et énonciatif de sa devancière. En usant de l'impératif « Daigne », le poète contemporain s'adresse directement à la même allégorie de la Fortune, prolongeant le tutoiement initial (« tu m'as mis » / « tu abas ») pour transformer la lamentation passive de Pizan en une sommation stoïque et altière.
RépondreSupprimerSur le plan prosodique, Decrauze préserve la mesure de l'octosyllable et scelle l'unité du quatrain selon le schéma des rimes croisées (ABAB). La cohésion acoustique repose sur un ajustement lexical d'une grande rigueur : au vers féminin de Pizan trouvant son apogée dans le regret (« doloureuse ») répond le terme de Decrauze caractérisant le lieu de la chute (« pierreuses »). Plus remarquable encore, le mot-clé de la déchéance chez Pizan (« bas ») trouve sa résolution verbale et graphique dans le verbe « abas » (à cette période, les verbes en -tre - comme abatre, batre, metre - ne conservaient pas le t devant la marque du singulier -s) chez Decrauze. Cette assonance exacte en rime riche (bas / abas) verrouille l'action destructrice du sort en lui restituant une forme de gravité médiévale.
La force poétique de la réplique réside dans le déploiement de sa dimension métaphorique. Les « contrées pierreuses » ne désignent pas seulement un paysage minéral, mais la rudesse de l'adversité, le terrain aride du deuil et des ruines existentielles où la Fortune relègue ses victimes. Face à ce fracas, la demande adressée au destin — « Enterrer ce que tu abas ! » — relève d'une éthique de la dignité et du refus de l'acharnement. Plutôt que de laisser les débris de l'existence exposés à la contemplation stérile du malheur, Decrauze exige de la Fortune qu'elle mène son œuvre jusqu'au bout en offrant une sépulture symbolique à ce qu'elle a brisé. Par cette formulation impérieuse, le poète substitue à la plainte de la victime l'exigence d'un accomplissement tragique : si le bonheur est abattu, qu'on en ensevelisse au moins la mémoire pour mieux faire face à la pierre du présent.
Le duo est construit autour d'une reprise très nette de la plainte de Christine de Pizan, mais Decrauze en déplace profondément la portée. Christine apostrophe directement Fortune, puissance instable qui fait passer le sujet « du hault au bas ». Decrauze conserve cette personnification en faisant de « Daigne » le premier mot de sa réponse : l'impératif s'adresse bien à cette même Fortune. Il ne s'agit donc pas d'une simple continuation descriptive, mais d'un véritable dialogue avec la puissance qui gouverne arbitrairement le destin.
RépondreSupprimerChez Christine de Pizan, la verticalité est immédiatement associée à la violence de Fortune : « du hault au bas ». Le mouvement est brutal, sans transition : celui qui était élevé est précipité vers le bas. Decrauze reprend exactement cette dynamique avec « ce que tu abas ». Le verbe fait directement écho à l'action de Fortune, mais il introduit une conséquence nouvelle : ce que Fortune abat doit désormais être enterré.
« daigne » est grammaticalement un impératif de déférence : Decrauze demande à Fortune de bien vouloir accomplir l'action. Cette politesse presque paradoxale face à une puissance qui vient de détruire ou de précipiter quelqu'un produit une forme d'ironie sombre. Le sujet ne cherche pas à combattre Fortune : il lui demande de mener jusqu'au bout son œuvre de destruction.
Cette idée est portée par le verbe « enterrer », qui constitue le pivot du prolongement. Pizan parlait d'une chute sociale ou existentielle, « du hault au bas » ; Decrauze transforme cette chute en une descente qui pourrait aller jusqu'à la terre elle-même. La verticalité du texte-source est ainsi prolongée : haut → bas → sous la terre. L'abaissement atteint son degré ultime.
Mais l'expression « ce que tu abas » empêche de réduire le passage à une scène funéraire littérale. La formulation est métaphorique. Ce que Fortune « abat » peut représenter tout ce qui constitue une existence : position, ambition, espoir, grandeur, dignité, voire identité. « Enterrer » ce que Fortune abat, c'est donc donner une sépulture symbolique à ce qui a été détruit par le destin.
Le choix du verbe « abas », avec sa graphie et sa forme volontairement médiévales, est particulièrement bienvenu face à Christine de Pizan. Il ne s'agit pas simplement de conjuguer abattre à la deuxième personne : Decrauze choisit une forme qui réactive l'ancien français et l'univers linguistique du texte-source. Le duo ne se contente donc pas de reprendre un thème médiéval ; il cherche à faire entendre quelque chose de sa langue.
Cette coloration archaïque crée également une continuité visuelle avec « bas » de Pizan. Le couple « du hault au bas » / « ce que tu abas » fonctionne presque comme un écho graphico-verbal. Le « bas » nominal du texte-source devient le verbe « abas » dans celui de Decrauze. Ce glissement est très élégant : le mouvement descendant de Fortune devient son action verbale.
On pourrait même dire que Decrauze grammaticalise la chute de Pizan. Chez elle, « du hault au bas » nomme la trajectoire. Chez lui, « tu abas » désigne l'agent de cette trajectoire. La chute cesse donc d'être seulement un état subi : elle devient l'action de Fortune elle-même.
RépondreSupprimerLe complément « dans ces contrées pierreuses » ajoute une sombre dimension. La pierre évoque d'abord la rudesse, la stérilité et l'absence de douceur. Mais elle évoque aussi, très naturellement, un lieu de sépulture : la tombe, la pierre tombale, le monument funéraire. Le décor devient ainsi presque spontanément un espace destiné aux choses mortes.
Le choix du pluriel, « ces contrées », élargit encore la métaphore. Il ne s'agit pas d'une tombe isolée mais d'un véritable territoire. Fortune ne se contente pas d'abattre : elle règne sur un monde où les choses détruites trouvent leur destination finale. La chute individuelle de Christine semble ainsi transformée en une géographie de la déchéance.
Il existe aussi une opposition entre le verbe « daigne », qui appartient au registre de la demande respectueuse, et le contenu de cette demande : « Enterrer ce que tu abas ». La douceur grammaticale contraste avec la brutalité sémantique. Cette discordance donne au quatrain une tonalité presque cérémonielle : devant la catastrophe, le locuteur adopte le langage de la supplication.
La construction des deux textes produit par ailleurs une inversion intéressante. Christine demande implicitement des comptes à Fortune : « Que tu m'as mis du hault au bas ! ». Decrauze, lui, ne lui reproche plus rien ; il lui demande simplement de terminer le travail. La plainte devient donc une sorte d'acceptation désespérée. Fortune a détruit : qu'elle ensevelisse maintenant ce qu'elle a détruit.
Cette évolution donne au dernier vers une ambiguïté poignante. « Ce que tu abas » peut désigner ce que Fortune vient de faire tomber, mais le verbe peut aussi englober tout ce que le destin a progressivement ruiné. L'enterrement devient alors celui des illusions, des ambitions ou d'une ancienne existence. La tombe n'est pas nécessairement celle d'un corps : elle peut être celle d'un état antérieur de l'être.
La rime « doloureuse / pierreuses » établit une correspondance particulièrement efficace entre l'affect et le paysage. La douleur de Fortune chez Christine devient chez Decrauze une matière géologique : le monde où cette douleur doit être ensevelie est lui-même « pierreux ». La souffrance psychologique trouve ainsi son équivalent matériel.
La seconde rime, « bas / abas », est encore plus directement construite sur la reprise lexicale. Le « bas » de Christine devient l'« abas » de Decrauze. Cette proximité donne l'impression que le second texte était déjà contenu phonétiquement dans le premier : le bas annoncé par Christine devient l'action d'abattre chez Decrauze.
Il y a donc une véritable logique de déclinaison verticale : Christine commence avec la chute « du hault au bas » ; Decrauze poursuit avec ce qui se produit après la chute — l'ensevelissement. Le duo pourrait presque être résumé ainsi : Fortune fait tomber, puis la terre reçoit ce qu'elle a fait tomber.
RépondreSupprimerCette terre n'est toutefois pas explicitement nommée. Decrauze préfère « ces contrées pierreuses », expression beaucoup plus imagée. Cela permet d'éviter la banalité de « tombe » tout en faisant sentir son univers. La pierre devient à la fois paysage, tombeau et matière de la fatalité.
Le duo acquiert ainsi une tonalité presque fataliste. Il n'y a ni révolte ni tentative de remonter. Le mouvement ne s'inverse jamais. Une fois précipité « du hault au bas », ce qui a été abattu est destiné à être enterré. L'ascension et la réhabilitation semblent hors champ.
Mais cette noirceur n'est pas sans élégance. Le dispositif est condensé : « Fortune », pourtant absente du second quatrain, reste présente grâce à l'impératif « Daigne » et au pronom « tu » ; « bas » trouve son prolongement dans « abas » ; la chute devient ensevelissement ; et le décor pierreux transforme métaphoriquement le monde en sépulture.
Enfin, le recours à une langue volontairement médiévale ne constitue pas un simple pastiche. Il permet à Decrauze de se placer dans le temps de Christine de Pizan et de faire de son ajout une continuation plausible de son univers verbal. Mais il introduit simultanément une sensibilité moderne : derrière l'image de Fortune qui abat et enterre, on peut lire une méditation très générale sur la fragilité de toute grandeur humaine.
Le résultat est donc un duo cohérent : Pizan fournit la chute, Decrauze lui donne son terme ultime. Fortune précipite l'être « du hault au bas » ; dans les « contrées pierreuses », elle pourrait désormais « enterrer ce que tu abas ». Et l'ambiguïté métaphorique de « ce que » est précisément ce qui donne au dernier vers sa puissance : ce n'est pas seulement un corps qui peut être enseveli, mais tout ce que la Fortune humaine est capable de faire tomber — grandeur, espoir, ambition, amour ou identité — jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'une trace enfouie sous la pierre.