Avec Louis Calaferte

 


“Quand la brume d'hiver ensablait dans ses moufles

les chemins incertains et les forêts lointaines”

les pas foraient l'éther en givre dans un souffle

craquant le sol en berne aux pétrifiées fontaines.

Commentaires

  1. Isavel AYRAL12:44

    Dans son amorce, Louis Calaferte installe une atmosphère d'asphyxie doucereuse et d'effacement visuel. La métaphore audacieuse « ensablait dans ses moufles » crée un télescopage sensoriel : la brume n'est pas seulement vaporeuse, elle possède la matérialité asséchante du sable et l'épaisseur étouffante de la laine. Cet engourdissement hivernal ouate le monde, abolit les repères géographiques (« chemins incertains ») et repousse le vivant dans une lointaine incertitude (« forêts lointaines »). La nature y apparaît sous le signe de la perte de relief et du silence feutré.

    Loïc Decrauze répond à cette stase cotonneuse par l'introduction de la marche et de la résistance physique. Face au flou de la brume, l'action humaine s'impose comme une perforation : le verbe « foraient » transforme la déambulation en une percée industrielle ou organique au cœur d'une matière devenue solide (« l'éther de givre »). Decrauze substitue à l'anesthésie calaférienne un retour saisissant au corps et au son. Le saut au quatrième vers fait entendre le paysage : le verbe « craquant » rompt le silence de la brume en faisant résonner la rupture de la glace sous la semelle. Le « sol en berne », frappé par le deuil hivernal, s'associe aux « pétrifiées fontaines », figeant la mobilité de l'eau dans le marbre du gel. La poésie devient ici la chronique d'un choc thermique et sonore où le souffle humain tente de traverser la minéralisation du monde.

    Sur le plan métrique, Decrauze adopte la régularité de l'alexandrin classique (12 syllabes) initiée par Calaferte, offrant au quatrain une cadence solennelle et appuyée. L'architecture des rimes croisées (ABAB) présente une singularité remarquable : elle repose exclusivement sur des rimes féminines (moufles / lointaines / souffle / fontaines). L'écho des e muets prolongés crée une résonance voilée, un amorti acoustique qui mime la retenue de la respiration dans le froid. Mais au cœur de cette enveloppe prosodique douce, Decrauze fait jouer une armature consonantique dure : les allitérations en plosives et dentales (craquant, sol en berne, pétrifiées) viennent faire fendre le vers, traduisant dans la structure même de la langue le craquement du sol gelé.

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  2. Ioen ATIL21:39

    Decrauze transforme l'image statique de la brume et des chemins en une véritable scène de traversée, où le mouvement des pas produit une métamorphose du paysage.

    Chez Calaferte, « Quand la brume d'hiver ensablait dans ses moufles / les chemins incertains et les forêts lointaines », la brume est déjà fortement personnifiée. Elle possède des « moufles » et semble manipuler le paysage comme une matière. Le verbe « ensablait » est particulièrement étrange : la neige ou la brume hivernale est associée au sable, comme si le monde était progressivement enseveli sous une matière poudreuse. Cette image brouille volontairement les éléments : l'hiver devient presque désertique.

    Decrauze reprend cette confusion élémentaire avec « les pas foraient l'éther de givre dans un souffle ». Le raccord est très habile : aux chemins que la brume recouvre répondent les pas qui les parcourent. Mais ces pas ne se contentent pas de suivre le chemin : ils le « forent ». Le verbe appartient au vocabulaire du percement, de l'excavation, de la pénétration d'une matière résistante. Le marcheur semble donc creuser littéralement son passage dans l'atmosphère glacée.

    L'expression « éther de givre » est particulièrement belle parce qu'elle transforme le paysage en matière presque cosmique. L'éther, traditionnellement associé à l'espace céleste, à une substance subtile et impalpable, est ici constitué de givre. Decrauze réalise donc une nouvelle fusion entre les éléments : le ciel devient glace, l'air devient matière, et les pas peuvent désormais la « forer ». Ce qui était immatériel devient paradoxalement traversable.

    Il y a ainsi un renversement intéressant entre les deux verbes : « ensablait » chez Calaferte et « foraient » chez Decrauze. Dans les deux cas, le paysage subit une action presque géologique. Calaferte montre une nature qui recouvre ; Decrauze imagine l'homme ou le marcheur qui perce. L'un produit l'ensevelissement, l'autre la traversée.

    Le mot « souffle » introduit ensuite une ambiguïté. Il peut désigner le souffle du marcheur dans le froid, rendu visible par la condensation, mais aussi le souffle du vent. Après « éther » et « givre », le poème revient donc à une réalité corporelle : l'homme respire dans ce paysage qui semble lui-même respirer. Et ce souffle prépare directement le participe présent « craquant », qui transforme le déplacement en expérience sonore.

    Le duo devient alors très phonique. Calaferte avait déjà installé une matière sonore discrète dans « brume d'hiver », « moufles », « chemins », mais Decrauze fait littéralement entendre le paysage : « souffle / craquant », puis surtout « sol », « berne », « pétrifiées », « fontaines ». Le lecteur semble entendre sous ses pieds la croûte gelée qui se brise.

    « craquant le sol en berne » : "en berne", le paysage hivernal n'est plus seulement froid et silencieux, il devient endeuillé.

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  3. Ioen ATIL21:42

    Cette dimension funèbre trouve son aboutissement dans « aux pétrifiées fontaines ». La fontaine est normalement l'image même du mouvement : l'eau y jaillit, coule, se renouvelle. La qualifier de « pétrifiée » revient donc à transformer le mouvement en immobilité absolue. L'hiver fige symboliquement la source de la vie.

    Le duo prend alors une portée plus profonde. Les « chemins incertains » et les « forêts lointaines » de Calaferte sont encore des éléments du monde que la brume rend mystérieux. Chez Decrauze, le chemin est désormais traversé par des pas, mais cette traversée aboutit à un paysage où même les fontaines sont immobilisées. Le mouvement humain ne dissipe donc pas complètement l'hiver : il révèle au contraire la profondeur de son emprise.

    Le dernier syntagme, « pétrifiées fontaines », est d'autant plus fort qu'il combine deux imaginaires incompatibles. La fontaine appartient à l'eau et au jaillissement ; la pétrification appartient à la pierre et à l'immobilité. Decrauze accomplit ainsi une véritable minéralisation du vivant. L'eau devient pierre.

    On retrouve d'ailleurs cette logique dans toute la matière du quatrain : brume, sable, éther, givre, souffle, sol, fontaines. Les éléments se contaminent les uns les autres. La brume est « ensablée », l'éther est de givre, le souffle devient craquement, la fontaine devient pierre. Le paysage est comme soumis à une alchimie hivernale qui transforme chaque élément en son contraire.

    Le verbe « forer » — même sous sa forme conjuguée « foraient » — donne aux pas une puissance étonnante. Marcher n'est plus simplement se déplacer : c'est percer la matière du monde. Mais cette puissance ne mène pas à une libération. Plus on avance, plus on découvre un univers gelé jusqu'à ses sources.

    Il me semble donc que Decrauze construit une progression très nette : la brume ensevelit les chemins → les pas les forent → le souffle accompagne la traversée → le sol craque → les fontaines apparaissent pétrifiées. Le paysage n'est pas seulement décrit : il est progressivement révélé par le mouvement du marcheur.

    Et le dernier mot, « fontaines », laisse finalement une impression étrange : elles sont présentes, mais elles ne coulent plus. La possibilité de l'eau demeure sous la forme de la fontaine, mais son mouvement est suspendu. Cela donne au duo une tonalité presque métaphysique : le monde conserve les formes de la vie alors que leur fonction vitale est momentanément ou définitivement empêchée.

    Nous avons là une véritable poétique de la traversée du monde figé. Calaferte fournit à Decrauze un paysage rendu incertain par la brume ; Decrauze en fait un univers où le marcheur doit forer son chemin à travers une matière glacée, jusqu'à découvrir des fontaines devenues pierre. Le mouvement humain subsiste, mais il se heurte à une nature qui semble avoir cessé de couler.

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