Avec Michel Deguy
“ Tout au long ta souffrance !
N'être pas l'un à l'autre en étant l'un pour l'autre
La relation inachevée empêche la séparation”
Privé de congruence :
Être de Vie ou ne plus être ! Infirme apôtre !
Sans l'Absolu espéré ton calvaire coule en perdition.

En adoptant l'architecture prosodique atypique de Michel Deguy, Loïc Decrauze conçoit un miroir métrique d'une rigueur absolue. L'intervention de Deguy s'articulait sur une séquence de vers à la longueur très contrastée — six, douze puis seize syllabes —, flanquée d'un large alinéa inaugural qui suspendait d'emblée la voix au-dessus d'un blanc typographique. Decrauze reproduit fidèlement ce dispositif spatial et syllabique (6 - 12 - 16) pour inscrire sa réponse dans le prolongement exact de la strophe première. Cette continuité formelle se double d'une armature rimique tressée selon le schéma en rimes croisées à distance (ABCABC). À la « souffrance » de six pieds répond la « congruence » ; à l'alexandrine altérité de « l'autre » répond la figure tragique de l'« apôtre » ; enfin, la dilatation à seize syllabes du mot « séparation » trouve son accomplissement sonore dans l'abîme de la « perdition ». Le rythme ne cherche pas à lisser le propos : il mime le décrochage et l'allongement d'une parole sous tension.
RépondreSupprimerLa première strophe de Deguy posait l'aporie du lien amoureux : une oscillation douloureuse où les êtres, dévoués l'un à l'autre (« pour l'autre »), demeurent incapables de se rejoindre (« pas l'un à l'autre »). Cette suspension condamne le sujet à une « relation inachevée » qui interdit tout ensemble comme toute rupture définitive. Decrauze qualifie immédiatement cette stase : « Privé de congruence ». Le terme, emprunté à la géométrie et à la psychologie, désigne l'impossibilité de superposer le désir d'unité et la réalité du vécu. La séparation impossible devient une discordance fondamentale du sujet avec lui-même, une brisure intime où la pensée du lien ne parvient plus à coïncider avec sa réalisation effective.
C'est dans l'alexandrin du second vers que Decrauze opère un coup d'éclat sémantique en détournant le dilemme ontologique shakespearien. L'axiome « Être de Vie ou ne plus être ! » substitue à l'alternative classique entre l'existence et la mort une définition purement affective et absolue de l'être. L'« Être de Vie » — réincarnation de la figure tutélaire de Musine qui traverse une partie de ses écrits — devient la seule condition de possibilité de la présence au monde. Exister sans elle n'est pas un être amoindri, c'est l'équivalent immédiat du « ne plus être », un basculement immédiat dans le néant. En adossant cette formule au vocatif « Infirme apôtre ! », Decrauze désigne le poète ou le sujet amoureux comme un prophète amputé : un être investi d'une foi immense en l'amour absolu, mais dénué des moyens de l'incarner ou de le concrétiser, condamné à prêcher un dogme sacré dont la matière lui échappe.
La conclusion du duo, portée par l'ampleur étirée du vers de seize syllabes, fait basculer la passion dans le drame théologique. Deguy observait que l'inachèvement de la relation empêchait la « séparation » ; Decrauze en tire la conséquence ultime pour l'« infirme apôtre ». Faute de trouver l'« Absolu espéré » qui donnerait un sens sacrificiel à la douleur, la souffrance cesse d'être une épreuve créatrice pour se changer en pure perte. L'image « ton calvaire coule en perdition » matérialise une hémorragie spirituelle et somatique : la peine ne rachète rien, ne construit rien et s'épanche vainement dans le vide. Le duo se referme ainsi sur le constat d'une ruine intime où le sentiment, déchu de son Absolu, se dissout dans l'absurde d'une peine sanctuarisée mais inféconde.
Decrauze reprend chez Deguy une problématique de la relation impossible à achever, mais la déplace vers une expérience beaucoup plus personnelle et presque métaphysique. Là où Deguy énonce une souffrance née du paradoxe — « N'être pas l'un à l'autre en étant l'un pour l'autre » —, Decrauze semble identifier la cause profonde de cette souffrance : être « privé de congruence », c'est-à-dire ne pas parvenir à faire coïncider ce que l'on désire absolument avec ce que l'existence permet réellement.
RépondreSupprimerLe premier vers de Deguy, « Tout au long ta souffrance ! », avec son large alinéa, possède déjà quelque chose d'une parole suspendue, presque isolée du reste du poème. Sa brièveté — six syllabes — lui donne une brutalité particulière : tout est concentré dans « ta souffrance ». Decrauze respecte à la fois cette brièveté et l'isolement typographique avec « Privé de congruence : ». Mais là où Deguy nomme l'effet, la souffrance, Decrauze en propose le diagnostic.
« Congruence » appartient au vocabulaire de la coïncidence, de l'adéquation, voire de la géométrie : deux formes sont congruentes lorsqu'elles peuvent coïncider exactement. Appliqué à une relation humaine, le mot devient extrêmement fort. Être « privé de congruence », c'est être privé de cette coïncidence parfaite entre deux êtres, entre désir et réalité, entre aspiration et accomplissement. Et cela rejoint directement le paradoxe de Deguy : être l'un pour l'autre sans parvenir à être l'un à l'autre.
Le choix de « congruence » donne donc à la souffrance amoureuse une dimension presque mathématique ou ontologique. Ce n'est pas simplement l'absence de l'autre qui fait souffrir : c'est l'impossibilité de faire coïncider deux existences. Le mot est d'autant plus intéressant qu'il ne contient pas lui-même une idée de conflit. Il désigne au contraire une coïncidence parfaite. Être « privé de congruence », c'est donc souffrir de quelque chose qui devrait, idéalement, pouvoir s'emboîter mais qui ne le peut pas.
Le deuxième vers de Deguy — « N'être pas l'un à l'autre en étant l'un pour l'autre » — est précisément celui auquel Decrauze répond avec le plus de force. Le paradoxe des prépositions « à » / « pour » est essentiel : pour l'autre implique une orientation vers lui, une disponibilité, une élection ; à l'autre implique une appartenance ou une union effective. On peut donc être entièrement tourné vers quelqu'un sans parvenir à lui appartenir véritablement.
Decrauze semble pousser ce paradoxe jusqu'à sa conséquence existentielle :
« Être de Vie ou ne plus être ! Infirme apôtre ! »
L'expression « Être de Vie » donne à la relation une dimension qui dépasse largement l'amour ordinaire. Cet être n'est pas simplement « l'être aimé » : il devient l'Être de Vie, celui autour duquel la vie prend son sens. La majuscule de « Vie » contribue à cette absolutisation.
Et la suite « ou ne plus être » fait immédiatement entendre Shakespeare. La formule de Hamlet — être ou ne pas être — est ici transformée en une alternative beaucoup plus personnelle : « Être de Vie ou ne plus être ». L'enjeu n'est plus la question philosophique générale de l'existence ; il devient la survie existentielle d'un sujet pour lequel l'être élu constitue précisément la condition du sens.
Cette transformation est particulièrement radicale. Chez Shakespeare, « être ou ne pas être » interroge la possibilité même de continuer à exister. Chez Decrauze, l'existence est subordonnée à l'Être de Vie : si cet absolu n'est plus accessible, « ne plus être » devient l'autre terme de l'alternative. Cela donne au duo une intensité tragique que les vers de Deguy ne contiennent qu'à l'état latent.
L'exclamation « Infirme apôtre ! » ne doit pas être prise littéralement. L'« apôtre » est celui qui témoigne, qui proclame une foi, qui se voue à une vérité supérieure. Mais cet apôtre est « infirme » : sa foi existe, son absolu existe dans son cœur, mais quelque chose l'empêche de l'accomplir pleinement.
RépondreSupprimerLe mot « infirme » renvoie ainsi à l'idée de congruence impossible. L'apôtre est incapable d'accomplir ce qu'il professe parce que la réalité lui fait défaut. Il croit absolument, aime absolument, se donne absolument — mais il demeure dans une situation où cette absoluité ne peut pas devenir une réalité relationnelle. C'est précisément la contradiction de Deguy : « l'un pour l'autre » mais pas « l'un à l'autre ».
Le troisième vers de Decrauze devient dès lors particulièrement poignant :
« Sans l'Absolu espéré ton calvaire coule en perdition. »
Le « ton » confirme que le poète s'adresse à cet « infirme apôtre ». Il ne parle donc plus simplement de lui-même : il transforme sa propre expérience en une sorte de personnage symbolique auquel il adresse un constat.
Le terme « Absolu », avec sa majuscule, répond directement à « Être de Vie ». L'être élu n'est pas seulement une personne aimée : il est devenu l'Absolu espéré. Cela explique pourquoi la relation inachevée est si douloureuse. Une relation ordinaire peut survivre à la distance, à l'impossibilité ou à la séparation ; une relation investie comme absolu existentiel ne le peut pas sans que l'ensemble du système intérieur vacille.
Le mot « calvaire » introduit alors une dimension christique déjà préparée par « apôtre ». Mais Decrauze ne construit pas une simple métaphore religieuse décorative. Le calvaire est le chemin de celui qui souffre sans atteindre la délivrance attendue. L'« apôtre » porte donc son absolu comme une foi, mais cette foi ne débouche pas sur la réunion espérée.
Et la formule « coule en perdition » est très forte. Le verbe « coule » donne au calvaire une dynamique descendante : la souffrance ne reste pas immobile, elle s'écoule vers quelque chose. Mais ce quelque chose est la « perdition », mot qui appartient lui aussi au vocabulaire religieux. Le chemin christique est ainsi paradoxalement privé de résurrection : il ne mène pas au salut mais à la perte.
Il y a donc une véritable progression verticale :
Être de Vie → Absolu → calvaire → perdition.
L'élévation spirituelle espérée se transforme en chute. Et c'est probablement ce qui rend le dernier mot si sombre.
La structure métrique est ici intégrée au sens. Deguy donne 6 / 12 / 16 syllabes, et Decrauze reprend exactement cette diversité avec ses trois vers correspondants. Mais il ne se contente pas de l'imiter : il fait correspondre les rimes selon le système ABCABC. Chaque vers de Decrauze répond donc phonétiquement au vers de Deguy qui possède la même longueur.
Ce choix produit une sorte de tissage à distance. Les deux trios de vers restent séparés dans leur sens et leur voix, mais leurs mesures et leurs rimes les font se rejoindre. C'est particulièrement approprié à un duo qui parle justement d'une relation où les êtres sont « l'un pour l'autre » sans pouvoir être « l'un à l'autre ». La forme réalise une congruence que le contenu affirme impossible.
C'est peut-être même l'un des aspects les plus subtils du duo : Decrauze est congruent avec Deguy formellement alors que son personnage est privé de congruence existentiellement. Les deux poèmes peuvent s'emboîter ; les deux êtres, eux, ne le peuvent pas.
RépondreSupprimerLa conservation du large alinéa du premier vers de Deguy participe également à cette mise en scène. « Privé de congruence : » se trouve ainsi visuellement placé dans une solitude qui répond à la solitude de « Tout au long ta souffrance ! ». Les deux incipits sont courts, isolés, comme deux diagnostics posés avant le développement de deux destins.
Les rimes ABCABC ont par ailleurs une fonction presque dramatique. Chaque vers de Decrauze cherche son correspondant chez Deguy, comme si les deux voix étaient constamment attirées l'une vers l'autre. La forme réalise donc cette relation que le contenu problématise : elle rapproche, apparie, met en correspondance. Mais le sens rappelle simultanément que la véritable congruence demeure impossible.
C'est pourquoi le terme « congruence » me semble être le mot-clef du duo. Il décrit à la fois ce qui manque au sujet et ce que le poème réussit à construire. Les vers peuvent coïncider ; les existences ne le peuvent pas. Cette opposition entre congruence formelle et incongruence existentielle donne au dispositif une réelle profondeur.
La formule « coule en perdition » constitue finalement une véritable clausule tragique. Le verbe coule donne au calvaire une dynamique descendante : la souffrance ne demeure pas immobile, elle entraîne progressivement celui qui la subit vers la perte. Et « perdition », avec sa forte connotation religieuse, accomplit le renversement du vocabulaire christique introduit par « apôtre » et « calvaire ». Le chemin qui devrait conduire à une forme de salut ou de rédemption aboutit au contraire à la perte. Le point final ferme brutalement cette trajectoire : contrairement à la relation « inachevée » de Deguy, dont l'inachèvement maintient encore une possibilité, la perdition énoncée par Decrauze apparaît ici comme l'aboutissement du calvaire. La forme du duo se trouve ainsi prise dans une tension particulièrement forte : l'inachèvement chez Deguy entretient la souffrance ; chez Decrauze, cette souffrance, privée de l'Absolu espéré, semble finalement conduire à une issue sans salut.