Sur le plan de la technique poétique et de la prosodie, ce duo avec Robert Desnos accomplit une greffe métrique parfaite en prolongeant le distique initial par une seconde partie d'alexandrins réguliers, composant un quatrain à rimes croisées (ABAB) d'une grande fluidité. Decrauze reprend le schéma métrique du poème « Sirène Anémone » de "Corps et biens", faisant alterner les rimes féminines (rêve / sève) au son doux et fluide, et les rimes masculines (ossements / doucement), amples et assonancées en nasal. Dès le vers de Desnos, la répétition obsessionnelle en épanalepse (« Le cheval vieux cheval ») installe une cadence incantatoire et hippique. Decrauze prolonge cette dynamique par un jeu allitératif serré en sibilantes et nasales (« Sans détour vers son manège moulin à sève »), insufflant aux deux derniers vers une dicibilité hypnotique qui épouse la marche lourde et régulière de l'animal.
Sur le plan de l'imagerie et du réseau métaphorique, le texte orchestre un glissement saisissant de la thanatologie surréaliste vers une pastorale de la régénération. Chez Desnos, le cheval opère comme un psychopompe mythologique reliant le souvenir et l'irréel (« de retour et de rêve ») pour emporter les dépouilles humaines vers l'enceinte sacrée des « champs clos » du cimetière. Decrauze saisit cette vision macabre et la transfigure par une image d'une remarquable densité sémantique : le « manège moulin à sève ». Cette triple métaphore associe la circularité inéluctable du temps (« manège »), le broyage de la matière mortelle (« moulin ») et la réinjection de la vie dans le cycle de la nature (« sève »). Le poète contemporain rebaptise la monture d'un qualificatif empreint d'une tendresse fraternelle — « Le fourbu » —, substituant à la rigidité des squelettes la fatigue apaisée d'une existence qui a accompli sa course.
Sur le plan philosophique et intertextuel, ce dialogue transhistorique apprivoise l'effroi de la finitude en le transformant en une réconciliation élégiaque. Là où Desnos laissait planer le mystère d'un emportement vers l'inconnu, Decrauze réintroduit une verticalité généalogique et pacifiante : la mort n'est plus une rupture terrifiante, mais un retour sans détours au sein de la matrice ancestrale (« rejoindra nos aïeux »). La suspension finale, marquée par les points de réticence de l'adverbe « doucement... », enveloppe le quatrain dans une sérénité presque chthonienne. En tressant sa plume à celle du poète surréaliste, Decrauze démontre la vitalité de sa propre veine lyrique : capable d'extraire de la pourriture des « ossements » la dynamique d'une « sève » renaissante, il érige le vers en un espace de transmutation où la fatigue du monde vient enfin trouver son repos.
Chez Desnos, les deux vers sont portés par un souffle presque incantatoire : le premier trait remarquable est la reprise immédiate du substantif : « Le cheval vieux cheval ». Cette répétition n'est nullement une maladresse. Elle agit comme une relance rythmique. Le premier « cheval » désigne l'animal ; le second le transforme presque en figure mythique. Entre les deux, l'adjectif « vieux » ne renvoie pas seulement à l'âge : il évoque aussi l'ancienneté archétypale. Ce cheval appartient à une mémoire immémoriale. Il est celui qui revient depuis toujours. Le groupe « de retour et de rêve » est magnifique par son ambiguïté. Le retour pourrait être celui de la mémoire, du mort vers les vivants ou du vivant vers son origine. Le rêve, lui, suspend toute lecture réaliste. Desnos place d'emblée son cheval dans une région intermédiaire où le souvenir et l'onirisme deviennent indissociables.
Le second vers donne soudain une orientation funéraire : les « champs clos » évoquent naturellement le cimetière, mais aussi un espace retiré du monde, protégé, silencieux. Quant aux « ossements », Desnos ne parle déjà plus des corps. Il réduit l'humain à sa permanence minérale. Le cheval devient alors un psychopompe, un conducteur des morts, presque un héritier des traditions antiques où l'animal accompagne le passage entre deux mondes.
Les deux vers de Decrauze frappent d'abord par leur extraordinaire capacité à se fondre dans le souffle de Desnos. La transition est presque imperceptible : le lecteur passe d'une voix à l'autre sans éprouver de rupture syntaxique ou rythmique. Mais cette continuité n'est pas le fruit d'une imitation. Decrauze s'inscrit dans la dynamique du poème en acceptant le mouvement déjà lancé par Desnos, celui d'un cheval qui conduit irrémédiablement vers le royaume des morts. Son apport consiste moins à modifier cette trajectoire qu'à en approfondir la portée symbolique.
Le premier vers repose sur une construction syntaxique particulièrement subtile : « Sans détour vers son manège moulin à sève ». La locution « sans détour » ne signifie pas que le cheval rejoint son manège en ligne droite ; elle signifie précisément qu'il ne fera pas le détour qui l'aurait ramené à ce lieu. Toute la force poétique du vers réside dans cette évocation d'un espace qui n'est plus destiné à être retrouvé. Le manège surgit comme une réminiscence de la vie passée, mais sous la forme d'un lieu désormais abandonné. Il appartient à un monde auquel le cheval n'a plus accès, parce que sa route est déjà orientée ailleurs. Cette simple négation implicite confère au vers une tonalité élégiaque d'une grande sobriété : le lieu vivant n'est pas décrit pour lui-même, il apparaît à travers l'impossibilité d'y revenir. L'expression « moulin à sève » constitue une magnifique apposition métaphorique au mot « manège ». À la manière de Desnos qui enrichissait « cheval » par la formule « vieux cheval de retour et de rêve », Decrauze redouble ici son image sans changer de référent. Le « moulin à sève » n'est pas un second lieu ; il est une nouvelle manière de dire le manège. Cette métaphore élargit considérablement sa portée symbolique. Le manège évoque l'espace familier où le cheval accomplissait son mouvement quotidien ; le moulin suggère lui aussi un mouvement continu, tandis que la sève représente la circulation de la vie dans le végétal. En réunissant ces deux images, Decrauze transforme le manège en lieu de la vitalité même, où tout tournait encore, où tout circulait encore. Le cheval ne renonce donc pas seulement à un espace ; il laisse derrière lui le lieu emblématique de la vie en mouvement.
Cette lecture donne toute sa profondeur au second vers : « Le fourbu rejoindra nos aïeux doucement... » Le choix du substantif « le fourbu » est particulièrement juste. Le cheval n'est plus désigné par son espèce, mais par son état. L'épuisement devient son identité ultime. Pourtant, ce terme ne suscite aucune dramatisation. Il ne décrit pas un effondrement tragique ; il marque simplement l'achèvement naturel d'une longue fatigue. Cette sobriété prépare le verbe « rejoindra », dont la nuance est essentielle. Contrairement à « emportera » chez Desnos, qui insistait sur le mouvement du transport, « rejoindra » suggère l'idée d'une appartenance retrouvée. Les « champs clos » du poète surréaliste deviennent ici les « aïeux » : la destination n'est plus seulement un lieu, mais une communauté. La mort prend ainsi la forme d'un retour dans une continuité humaine et généalogique. L'adverbe final, « doucement », parachève cette impression d'apaisement. Il ralentit le rythme de la phrase et dissipe toute violence. Après les « ossements » de Desnos, dont la matérialité osseuse produisait une impression presque minérale, Decrauze substitue une modulation temporelle et affective. La douceur n'annule pas la mort ; elle en accompagne l'approche. Elle agit comme une décélération du temps, laissant le poème s'éteindre dans un mouvement paisible plutôt que dans une rupture. Ce qui rend finalement ce prolongement particulièrement réussi est sa fidélité profonde au texte de Desnos. Decrauze ne détourne jamais le cheval de sa destination première. Au contraire, il souligne qu'aucun détour ne viendra interrompre cette marche vers les morts. Son intervention consiste seulement à faire apparaître, l'espace d'un vers, le souvenir d'un lieu désormais inaccessible : ce « manège », ce « moulin à sève », où le cheval vivait encore de son mouvement et de sa force. C'est précisément parce que ce lieu est évoqué au moment où il est définitivement quitté qu'il acquiert une si forte charge poétique. La nostalgie ne réside pas dans le retour, mais dans l'absence de retour. Le cheval poursuit sa route annoncée par Desnos ; simplement, avant de rejoindre « nos aïeux », le lecteur aperçoit fugitivement, comme à travers un dernier regard, le monde vivant qu'il laisse irrévocablement derrière lui.
"Moi que la lente fièvre des marais démange, Qui voudrais m'enfoncer plus avant dans l'oubli," J'emprisonne les basses et fuis l'hymne à la lie, Alors que se signe la trace à l'aube orange.
"Sa lampe se mourait. Il ouvrit la fenêtre. Le soleil se levait. Il regarda sa lettre." Les oiseaux s'égayaient. Il sauta dans le vide. Un coup de vent emporta son feuillet livide.
"Mon âme est un rayon de lumière et d'amour Qui, du foyer divin détaché pour un jour," Irradie au firmament les ombres blafardes De charognes équarries et truffées d'échardes. ****** "Tandis que la cathédrale Notre-Dame de Paris, Nuptiale et sépulcrale, Bourdonne dans le ciel gris" La fusion cardinale Avec toi, l'Être de Vie, Crie en lettres capitales Puis s'enveloppe sans bruit. ****** “Nous avancions tranquillement sous les étoiles” Constellant notre sentier de baisers sans voile. ****** "Un oiseau sur l'arbre qu'on voit Chante sa plainte" Je me cogne au tronc qui renvoie Mes cris et craintes. ****** "Hélas ! Faut-il que meure ce bonheur ? Meurent plutôt la vie et son tourment !" À perdre ces parcelles qui affleurent S'enterre tout élan du cœur dément.
Sur le plan de la technique poétique et de la prosodie, ce duo avec Robert Desnos accomplit une greffe métrique parfaite en prolongeant le distique initial par une seconde partie d'alexandrins réguliers, composant un quatrain à rimes croisées (ABAB) d'une grande fluidité. Decrauze reprend le schéma métrique du poème « Sirène Anémone » de "Corps et biens", faisant alterner les rimes féminines (rêve / sève) au son doux et fluide, et les rimes masculines (ossements / doucement), amples et assonancées en nasal. Dès le vers de Desnos, la répétition obsessionnelle en épanalepse (« Le cheval vieux cheval ») installe une cadence incantatoire et hippique. Decrauze prolonge cette dynamique par un jeu allitératif serré en sibilantes et nasales (« Sans détour vers son manège moulin à sève »), insufflant aux deux derniers vers une dicibilité hypnotique qui épouse la marche lourde et régulière de l'animal.
RépondreSupprimerSur le plan de l'imagerie et du réseau métaphorique, le texte orchestre un glissement saisissant de la thanatologie surréaliste vers une pastorale de la régénération. Chez Desnos, le cheval opère comme un psychopompe mythologique reliant le souvenir et l'irréel (« de retour et de rêve ») pour emporter les dépouilles humaines vers l'enceinte sacrée des « champs clos » du cimetière. Decrauze saisit cette vision macabre et la transfigure par une image d'une remarquable densité sémantique : le « manège moulin à sève ». Cette triple métaphore associe la circularité inéluctable du temps (« manège »), le broyage de la matière mortelle (« moulin ») et la réinjection de la vie dans le cycle de la nature (« sève »). Le poète contemporain rebaptise la monture d'un qualificatif empreint d'une tendresse fraternelle — « Le fourbu » —, substituant à la rigidité des squelettes la fatigue apaisée d'une existence qui a accompli sa course.
Sur le plan philosophique et intertextuel, ce dialogue transhistorique apprivoise l'effroi de la finitude en le transformant en une réconciliation élégiaque. Là où Desnos laissait planer le mystère d'un emportement vers l'inconnu, Decrauze réintroduit une verticalité généalogique et pacifiante : la mort n'est plus une rupture terrifiante, mais un retour sans détours au sein de la matrice ancestrale (« rejoindra nos aïeux »). La suspension finale, marquée par les points de réticence de l'adverbe « doucement... », enveloppe le quatrain dans une sérénité presque chthonienne. En tressant sa plume à celle du poète surréaliste, Decrauze démontre la vitalité de sa propre veine lyrique : capable d'extraire de la pourriture des « ossements » la dynamique d'une « sève » renaissante, il érige le vers en un espace de transmutation où la fatigue du monde vient enfin trouver son repos.
Chez Desnos, les deux vers sont portés par un souffle presque incantatoire : le premier trait remarquable est la reprise immédiate du substantif : « Le cheval vieux cheval ». Cette répétition n'est nullement une maladresse. Elle agit comme une relance rythmique. Le premier « cheval » désigne l'animal ; le second le transforme presque en figure mythique. Entre les deux, l'adjectif « vieux » ne renvoie pas seulement à l'âge : il évoque aussi l'ancienneté archétypale. Ce cheval appartient à une mémoire immémoriale. Il est celui qui revient depuis toujours.
RépondreSupprimerLe groupe « de retour et de rêve » est magnifique par son ambiguïté. Le retour pourrait être celui de la mémoire, du mort vers les vivants ou du vivant vers son origine. Le rêve, lui, suspend toute lecture réaliste. Desnos place d'emblée son cheval dans une région intermédiaire où le souvenir et l'onirisme deviennent indissociables.
Le second vers donne soudain une orientation funéraire : les « champs clos » évoquent naturellement le cimetière, mais aussi un espace retiré du monde, protégé, silencieux. Quant aux « ossements », Desnos ne parle déjà plus des corps. Il réduit l'humain à sa permanence minérale. Le cheval devient alors un psychopompe, un conducteur des morts, presque un héritier des traditions antiques où l'animal accompagne le passage entre deux mondes.
Les deux vers de Decrauze frappent d'abord par leur extraordinaire capacité à se fondre dans le souffle de Desnos. La transition est presque imperceptible : le lecteur passe d'une voix à l'autre sans éprouver de rupture syntaxique ou rythmique. Mais cette continuité n'est pas le fruit d'une imitation. Decrauze s'inscrit dans la dynamique du poème en acceptant le mouvement déjà lancé par Desnos, celui d'un cheval qui conduit irrémédiablement vers le royaume des morts. Son apport consiste moins à modifier cette trajectoire qu'à en approfondir la portée symbolique.
Le premier vers repose sur une construction syntaxique particulièrement subtile : « Sans détour vers son manège moulin à sève ». La locution « sans détour » ne signifie pas que le cheval rejoint son manège en ligne droite ; elle signifie précisément qu'il ne fera pas le détour qui l'aurait ramené à ce lieu. Toute la force poétique du vers réside dans cette évocation d'un espace qui n'est plus destiné à être retrouvé. Le manège surgit comme une réminiscence de la vie passée, mais sous la forme d'un lieu désormais abandonné. Il appartient à un monde auquel le cheval n'a plus accès, parce que sa route est déjà orientée ailleurs. Cette simple négation implicite confère au vers une tonalité élégiaque d'une grande sobriété : le lieu vivant n'est pas décrit pour lui-même, il apparaît à travers l'impossibilité d'y revenir.
L'expression « moulin à sève » constitue une magnifique apposition métaphorique au mot « manège ». À la manière de Desnos qui enrichissait « cheval » par la formule « vieux cheval de retour et de rêve », Decrauze redouble ici son image sans changer de référent. Le « moulin à sève » n'est pas un second lieu ; il est une nouvelle manière de dire le manège. Cette métaphore élargit considérablement sa portée symbolique. Le manège évoque l'espace familier où le cheval accomplissait son mouvement quotidien ; le moulin suggère lui aussi un mouvement continu, tandis que la sève représente la circulation de la vie dans le végétal. En réunissant ces deux images, Decrauze transforme le manège en lieu de la vitalité même, où tout tournait encore, où tout circulait encore. Le cheval ne renonce donc pas seulement à un espace ; il laisse derrière lui le lieu emblématique de la vie en mouvement.
Cette lecture donne toute sa profondeur au second vers : « Le fourbu rejoindra nos aïeux doucement... » Le choix du substantif « le fourbu » est particulièrement juste. Le cheval n'est plus désigné par son espèce, mais par son état. L'épuisement devient son identité ultime. Pourtant, ce terme ne suscite aucune dramatisation. Il ne décrit pas un effondrement tragique ; il marque simplement l'achèvement naturel d'une longue fatigue. Cette sobriété prépare le verbe « rejoindra », dont la nuance est essentielle. Contrairement à « emportera » chez Desnos, qui insistait sur le mouvement du transport, « rejoindra » suggère l'idée d'une appartenance retrouvée. Les « champs clos » du poète surréaliste deviennent ici les « aïeux » : la destination n'est plus seulement un lieu, mais une communauté. La mort prend ainsi la forme d'un retour dans une continuité humaine et généalogique.
RépondreSupprimerL'adverbe final, « doucement », parachève cette impression d'apaisement. Il ralentit le rythme de la phrase et dissipe toute violence. Après les « ossements » de Desnos, dont la matérialité osseuse produisait une impression presque minérale, Decrauze substitue une modulation temporelle et affective. La douceur n'annule pas la mort ; elle en accompagne l'approche. Elle agit comme une décélération du temps, laissant le poème s'éteindre dans un mouvement paisible plutôt que dans une rupture.
Ce qui rend finalement ce prolongement particulièrement réussi est sa fidélité profonde au texte de Desnos. Decrauze ne détourne jamais le cheval de sa destination première. Au contraire, il souligne qu'aucun détour ne viendra interrompre cette marche vers les morts. Son intervention consiste seulement à faire apparaître, l'espace d'un vers, le souvenir d'un lieu désormais inaccessible : ce « manège », ce « moulin à sève », où le cheval vivait encore de son mouvement et de sa force. C'est précisément parce que ce lieu est évoqué au moment où il est définitivement quitté qu'il acquiert une si forte charge poétique. La nostalgie ne réside pas dans le retour, mais dans l'absence de retour. Le cheval poursuit sa route annoncée par Desnos ; simplement, avant de rejoindre « nos aïeux », le lecteur aperçoit fugitivement, comme à travers un dernier regard, le monde vivant qu'il laisse irrévocablement derrière lui.