Avec Léon-Paul Fargue
“Partout où je cherchais à surprendre la vie
Dans le signe d'intelligence du mystère”
Jaillissaient, comme autant d'intuitions de la Terre,
Les flore et faune en sain prodige qui ravit.
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“Dans l'odeur des premiers matins et des cimetières,
Dans l'ombre où sont éteints les déjeuners sur l'herbe,"
J'effleure les cyprès à l'élégance altière,
Affleure la rosée pas si loin de maigres gerbes.

Pour le premier duo Decrauze opère une réincarnation tellurique de la quête métaphysique. Fargue, poète de la flânerie et des déchiffrements secrets, posait une posture de traque intellectuelle (« cherchais à surprendre la vie ») où le monde était abordé comme un cryptogramme à déchiffrer (« signe d'intelligence du mystère »). Decrauze répond à cette attente spéculative par une irruption organique et immédiate. Au concept abstrait de « mystère », le poète contemporain oppose l'ancrage physique de « la Terre », muant l'énigme métaphysique en une révélation immanente. L'effort du sujet qui cherche s'efface ainsi devant la puissance d'un surgissement spontané, inscrit d'emblée dans le dynamisme du verbe « Jaillissaient ».
RépondreSupprimerCette réponse poétique substitue à la quête désincarnée un vitalisme triomphant. L'alliance de mots « intuitions de la Terre » dote la matière d'une forme de conscience propre, suggérant que la nature n'est pas un décor passif, mais une puissance créatrice émettant ses propres vérités. En inversant la formule figée « faune et flore » pour imposer « Les flore et faune », Decrauze opère une désautomatisation stylistique délibérée. Le langage courant privilégie la faune (le mouvement, le règne animal), mais le poète réordonne les règnes pour établir un lien de filiation directe avec le vers précédent. La « flore », en tant qu'émanation végétale directement enracinée dans le sol, devient le premier vecteur des « intuitions de la Terre ». Le règne végétal constitue la manifestation primaire de la matière tellurique, dont la « faune » découle ensuite. En plaçant la flore en tête de proposition, Decrauze affirme une poétique de l'enracinement immanent : la vie surgit d'abord par la pousse et la germination avant de s'animer par le mouvement animal.
Sur le plan de la prosodie et de l'acoustique, l'attaque par l'enchaînement consonantique /fl/ (flore) insuffle une dynamique de jaillissement plus fluide que le blocage dentale/labiale de faune. L'allitération en /f/ (flore / faune) s'amorce ainsi par un souffle étiré. De surcroît, le jeu des deux élisions successives des e muets (flor[e] et / faun[e] en) cimente la métrique de l'alexandrin classique : le premier hémistiche « Les flo-re_et fau-ne_en sain » compte exactement six syllabes d'une grande liquidité phonatoire. L'accord du pluriel « Les » englobe les deux règnes dans une même totalité organique, scellant ce « sain prodige » où la terre réconcilie le végétal et l'animal sous le regard du poète. Decrauze transforme ainsi le déchiffrement mélancolique de Fargue en une célébration lumineuse de l'immanence.
Dans le premier duo Decrauze semble déplacer le regard de Fargue vers une révélation plus concrète du vivant. Les deux vers de Fargue sont construits autour d'une quête : « je cherchais à surprendre la vie » dans ce qui pourrait constituer un « signe d'intelligence du mystère ». Le poète est donc dans une posture de recherche, presque d'enquête métaphysique. Decrauze lui répond en faisant surgir ce que cette recherche permettrait de découvrir : la vie elle-même, sous ses formes végétales et animales.
RépondreSupprimerLe verbe « cherchais » est le premier élément déterminant. Fargue ne possède pas le mystère : il le traque, tente de le surprendre, cherche un indice de son existence. Le mot « surprendre » est d'ailleurs plus fort que « trouver ». Il suppose quelque chose qui se dérobe, qu'il faut prendre presque à son insu. Le mystère n'est donc pas un objet offert à la contemplation ; il faut parvenir à en saisir fugitivement le signe.
Et ce signe est chez Fargue un « signe d'intelligence ». L'expression est particulièrement importante : elle suggère que le monde possède peut-être une organisation, une pensée ou une intention qui excède l'entendement humain. Le « mystère » n'est pas seulement ce que l'on ignore ; il pourrait être la manifestation d'une intelligence qui travaille secrètement le réel.
Decrauze reprend cette idée mais la rend beaucoup plus terrestre avec « Jaillissaient ». Là où Fargue cherche, Decrauze fait apparaître. Le passage de chercher à jaillir constitue ainsi le premier grand mouvement du duo : la quête devient révélation. Le poète n'a plus besoin de surprendre le mystère ; le monde semble soudain lui-même produire ses signes.
Le choix de l'imparfait « Jaillissaient » inscrit cette révélation dans une durée, comme si les manifestations du vivant surgissaient continuellement sous le regard de celui qui sait les voir. Le mystère n'est donc pas un événement exceptionnel : il est potentiellement présent partout, à condition d'adopter le regard approprié.
L'expression « comme autant d'intuitions de la Terre » est probablement le cœur de la réponse de Decrauze. Le mot « intuitions » reprend implicitement la dimension intellectuelle de Fargue — le « signe d'intelligence » — mais la renverse : ce ne sont plus seulement les intuitions du poète qui permettent d'approcher le mystère, ce sont les formes mêmes du vivant qui deviennent les intuitions de la Terre.
Une intuition est normalement un acte de l'esprit humain : on « a » une intuition. Decrauze l'attribue à la Terre elle-même. Les espèces végétales et animales deviennent donc comme les pensées incarnées du monde, ses idées qui auraient pris corps.
Cela donne une portée presque philosophique au syntagme. La Terre ne serait pas une matière inerte sur laquelle la vie serait apparue par accident ; elle serait capable, métaphoriquement, de « penser » à travers ses formes vivantes. Chaque plante, chaque animal serait alors une manifestation particulière de cette intelligence terrestre.
Le choix du pluriel « autant d'intuitions » renforce cette idée de multiplicité. Il n'existe pas un unique signe du mystère, mais une multitude de manifestations. La diversité du vivant devient ainsi elle-même une pluralité de réponses au mystère.
L'expression « Les flore et faune » place le végétal avant l'animal. Cela renforce la logique du vers précédent : les « intuitions de la Terre » semblent d'abord jaillir de ce qui est le plus intimement enraciné en elle. La flore est littéralement ce qui pousse depuis la Terre, tandis que la faune vient ensuite comme une forme plus mobile de cette profusion. L'ordre inverse de l'expression consacrée « faune et flore » attire donc l'attention sur la Terre comme matrice.
RépondreSupprimerIl y a également une belle correspondance entre « Terre » et « flore » : les deux mots se trouvent ainsi rapprochés non seulement sémantiquement mais phonétiquement. La flore apparaît presque comme une émanation naturelle de la Terre. Puis vient la faune, qui élargit cette manifestation au règne animal. On passe donc du fixé à l'errant, de l'enraciné au mobile, sans quitter pour autant l'unité du vivant.
Cette inversion peut aussi être mise en relation avec le début du quatrain. Fargue écrit « je cherchais à surprendre la vie » : son regard humain est celui d'un observateur qui cherche une manifestation du mystère. Decrauze répond par une sorte de décentrement du regard humain : ce qui jaillit n'est plus d'abord l'homme qui comprend, mais la Terre qui produit. Et cette production commence par la flore avant de s'étendre à la faune. La Terre semble donc énoncer son propre langage, indépendamment du regard humain.
Le mot « sain » prend davantage de relief dans cette disposition. « Les flore et faune en sain prodige » donne l'impression d'une profusion organique, d'un vivant dans son état de plénitude. Sain peut être entendu comme l'opposé de ce qui est malade, altéré ou corrompu. Le prodige n'est donc pas seulement merveilleux : c'est la santé même du vivant qui constitue le prodige.
Et cela accentue la portée presque axiologique du dernier vers. La Terre manifeste son « intelligence » non par une abstraction, mais par une capacité à produire de la diversité vivante en état de santé. La flore et la faune deviennent ainsi les preuves concrètes du mystère évoqué par Fargue.
Enfin dans « qui ravit » le pronom relatif peut grammaticalement se rapporter à « prodige » : c'est le prodige qui ravit. Mais l'ensemble flore et faune est précisément ce qui constitue ce prodige. Il y a donc une sorte de chaîne : flore + faune → prodige → ravissement. La diversité biologique n'est pas simplement constatée ; elle produit une émotion presque extatique chez celui qui la contemple.
En somme Fargue cherche dans la vie le signe d'une intelligence mystérieuse ; Decrauze lui répond que cette intelligence pourrait être directement lisible dans la « flore et faune », manifestations multiples d'une Terre conçue comme puissance vivante. Et le fait de placer « flore » avant « faune » n'est pas un simple jeu pour éviter la formule habituelle : cela recentre discrètement le quatrain sur son véritable sujet, la Terre qui fait jaillir le vivant depuis elle-même.
Remarques complémentaires sur le premier duo :
RépondreSupprimerLe syntagme « en sain prodige » ajoute une dimension presque sacrée à cette révélation. Prodige désigne quelque chose d'extraordinaire, de merveilleux, voire de miraculeux. Mais l'adjectif « sain » suggère un vivant intact, équilibré, non corrompu. Le prodige n'est pas seulement spectaculaire ; il est sain parce qu'il appartient à l'ordre naturel du vivant.
On retrouve alors une opposition implicite entre le mystère de Fargue et le prodige de Decrauze. Le mystère est ce qui reste caché et qu'il faut chercher ; le prodige est ce qui se donne à voir. Mais le second n'annule pas le premier : il lui fournit au contraire une réponse possible. Le mystère de la vie se manifeste dans la profusion du vivant.
Le verbe final « ravit » peut signifier à la fois « réjouit profondément » et, dans un sens plus ancien, « enlève, emporte ». Cette double valeur permet de comprendre que le « sain prodige » enchante le poète, mais il peut aussi l'arracher à sa position ordinaire, l'emporter hors de lui-même. La contemplation du vivant devient une expérience de ravissement.
Il y a donc un mouvement presque mystique dans le quatrain : chercher → voir surgir → comprendre intuitivement → être ravi. Fargue part de l'interrogation métaphysique ; Decrauze conduit cette interrogation jusqu'à une forme d'émerveillement terrestre.
La relation entre « mystère » et « Terre » est d'ailleurs fondamentale. Chez Fargue, le mystère semble encore relativement abstrait. Decrauze le matérialise : le mystère n'est plus quelque chose qu'il faudrait chercher au-delà du monde ; il se trouve dans le monde lui-même, dans la multiplicité de ses formes vivantes. C'est une manière très nette de faire descendre la métaphysique vers la nature.
Le choix du mot « Terre », avec sa majuscule, confirme cette dimension. Il ne s'agit plus simplement du sol ou de la planète comme réalité géographique : la Terre devient presque une entité vivante, une puissance productrice. Ses intuitions sont ses flores et ses faunes ; ses pensées prennent la forme de végétaux et de créatures.
La structure sonore du quatrain accompagne cette profusion. Les sonorités de « jaillissaient », « autant », « intuitions », « Terre » donnent une impression de mouvement et de propagation, tandis que les termes finaux « mystère / Terre » puis « ravit » organisent une progression qui conduit du questionnement à l'émerveillement. La rime « vie / ravit » est particulièrement intéressante : la vie elle-même semble trouver son accomplissement sonore dans le ravissement qu'elle provoque.
On pourrait finalement dire que Decrauze propose à Fargue une réponse presque écologique au questionnement métaphysique : si vous cherchez le signe d'une intelligence du mystère, regardez la diversité du vivant. La flore et la faune ne sont pas de simples objets du monde ; elles sont les « intuitions de la Terre », c'est-à-dire les formes par lesquelles celle-ci semble manifester son insondable puissance créatrice.
Le duo accomplit ainsi un très beau déplacement : Fargue cherche la vie dans le signe du mystère ; Decrauze découvre le mystère dans les signes de la vie. Et cette inversion est probablement ce qui fait sa réussite : au lieu d'opposer le terrestre au mystérieux, il fait du terrestre lui-même le lieu où le mystère devient visible.
Le second duo orchestre un dialogue prosodique où le tressage métrique vient épouser la thématique du seuil entre le monde des vivants et le souvenir des morts. En adoptant la structure syllabique enveloppante ABBA (13 / 12 / 12 / 13), Decrauze encadre les deux alexandrins centraux par deux vers d'une hypermétrie mesurée. Ce pied supplémentaire aux vers 1 et 4 — tridécasyllabes enserrant le cœur classique de la strophe — agit comme une respiration qui matérialise la porosité de la frontière entre la fraîcheur matinale (« premiers matins », « rosée ») et le territoire du deuil (« cimetières », « maigres gerbes »). Au centre, l'alexandrin rétablit une fixité contemplative : l'ombre des « déjeuners sur l'herbe » de Fargue trouve son pendant exact dans l'« élégance altière » des cyprès decrauziens.
RépondreSupprimerTandis que la métrique opère par enveloppement, Decrauze choisit de tricoter les rimes selon le schéma croisé ABAB (cimetières / herbe / altière / gerbes). Ce croisement empêche le duo de se scinder en deux blocs distincts : le poète contemporain ne se contente pas d'ajouter son propre distique sous celui de Fargue, il coud sa voix à la sienne en fournissant les répliques altière et gerbes. Le choix exclusif de rimes féminines (-ière / -erbe) prolonge la résonance des e muets finaux, diffusant une cadence assourdie et mélancolique, à l'image du pas dans l'allée d'un cimetière.
Sur le plan sémantique, l'apport de Decrauze repose sur un jeu de miroir et de paronomase d'une grande fluidité tactile. Le parallélisme des verbes en tête des vers 3 et 4 (« J'effleure » / « Affleure ») fait passer l'initiative du sujet poétique à la manifestation immanente de la nature : le contact de la main sur l'écorce du cyprès appelle la réponse immédiate de la matière sous forme de rosée. Par le tressage sonore des consonnes /f/, /l/ et /ʁ/, les verbes effleure et affleure se lient au mouvement végétal de l'herbe et des gerbes, métamorphosant la mélancolie farguienne en une expérience sensorielle où la beauté subsiste au plus près de la disparition.
Le second duo permet à Decrauze de reprendre chez Fargue un paysage où le souvenir, la beauté et la mort sont déjà étroitement mêlés, mais il le déplace vers une perception beaucoup plus tactile et immédiate. Fargue propose deux « Dans » successifs, qui installent le lecteur dans une atmosphère : « l'odeur des premiers matins et des cimetières », puis « l'ombre où sont éteints les déjeuners sur l'herbe ». Decrauze répond en quittant cette construction spatiale et mémorielle pour faire entrer un sujet qui effleure et un phénomène naturel qui affleure.
RépondreSupprimerLe premier vers de Fargue, avec ses treize syllabes, possède une légère démesure qui correspond bien à son contenu. L'odeur associe en effet deux extrêmes temporels : « les premiers matins » et « les cimetières ». Le commencement et la fin, l'aube de la vie et son terme, sont réunis dans une même sensation olfactive. Cette coexistence produit déjà une sorte de temporalité circulaire : le commencement porte en lui la mémoire de la fin.
Le deuxième vers de Fargue revient à la même construction avec « Dans l'ombre », mais passe à douze syllabes. Il introduit une autre forme de disparition avec « sont éteints ». Les « déjeuners sur l'herbe » évoquent évidemment une scène de convivialité et de vie, mais ils sont désormais révolus. L'expression devient ainsi une image de ce qui a disparu : la lumière des existences anciennes s'est éteinte.
Le mot « ombre » est donc essentiel. Chez Fargue, elle n'est pas simplement une absence de lumière : elle est le lieu où viennent se déposer les choses disparues. Le passé semble y subsister sous forme de traces. C'est précisément ce que Decrauze va rendre beaucoup plus concret.
Son premier vers, « J'effleure les cyprès à l'élégance altière », revient à l'alexandrin. Cette régularité de douze syllabes après les treize de Fargue constitue une sorte de resserrement. Là où Fargue laisse son premier vers légèrement déborder, Decrauze donne à son propre geste une mesure plus maîtrisée. Mais son second vers, « Affleure la rosée pas si loin de maigres gerbes », revient à treize syllabes, produisant avec le premier vers de Decrauze le schéma inversé 12-13, soit exactement le miroir de Fargue 13-12.
Sur la pertinence de cette inversion métrique : Fargue commence par un vers qui déborde légèrement avant de revenir à l'alexandrin ; Decrauze commence par l'alexandrin puis laisse son second vers affleurer au-delà de la mesure canonique. Le phénomène est d'autant plus intéressant que son dernier vers contient précisément le verbe « affleure » : la forme métrique semble elle-même faire affleurer une syllabe supplémentaire hors du cadre régulier.
On pourrait presque dire que le vers de treize syllabes devient une petite entorse au cadre poétique, exactement comme la rosée affleure hors de ce qui la contient. Le dépassement métrique peut se lire comme une manière de faire correspondre le mouvement du sens et celui de la forme.
Le passage de « Dans » chez Fargue à « J' » chez Decrauze constitue également un changement important. Fargue décrit un environnement ; Decrauze introduit une conscience qui s'y déplace. Le sujet n'est plus seulement entouré par les signes du passé : il les touche presque.
Sur le choix d'« effleure » : le verbe signifie toucher à peine, sans pression. Il établit une relation extrêmement douce avec les « cyprès », arbres traditionnellement associés aux cimetières et au deuil. Decrauze reprend donc directement la présence funéraire de « cimetières », mais il lui substitue un contact vivant : le sujet touche légèrement les arbres qui en sont les emblèmes.
Il y a ici un beau paradoxe : effleurer un cyprès, c'est toucher symboliquement la mort sans vouloir la saisir. Le geste reste léger, presque caressant. La mort n'est plus seulement une réalité évoquée par le paysage ; elle devient quelque chose que le sujet approche physiquement.
L'expression « à l'élégance altière » contribue à transformer le cyprès. Son élévation verticale contraste fortement avec la présence des « cimetières » et des « maigres gerbes ». Le cyprès est un arbre du deuil, mais il est aussi haut, droit, élégant. La mort peut donc être associée ici non seulement à la tristesse mais à une forme de noblesse silencieuse.
RépondreSupprimerLe mot « altière » apporte d'ailleurs une verticalité qui contraste avec la tonalité horizontale des souvenirs de Fargue. Les « déjeuners sur l'herbe » appartiennent à une scène étendue sur le sol ; les cyprès, eux, se dressent. Decrauze transforme ainsi l'espace du souvenir en un paysage où certaines formes du vivant demeurent verticales face à ce qui a disparu.
Le deuxième vers accomplit alors une transformation très subtile :
« Affleure la rosée pas si loin de maigres gerbes. »
Le verbe « affleure » répond directement à « effleure ». La différence d'une consonne transforme cependant le rapport au monde : j'effleure désigne le contact du sujet avec l'extérieur ; affleure désigne quelque chose qui vient lui-même à la surface. Il y a donc un parallélisme entre le toucher humain et l'apparition naturelle.
On pourrait même entendre dans cette paire effleure / affleure un mouvement de réciprocité : le sujet effleure le cyprès tandis que la nature fait affleurer la rosée. Le poète touche le monde et, en retour, le monde lui révèle quelque chose.
La rosée est évidemment une image de fraîcheur et de renaissance. Après les « cimetières », les « déjeuners [...] éteints » et les « cyprès », elle introduit une présence nouvelle. Mais cette renaissance reste fragile : la rosée n'est qu'une mince pellicule d'eau, vouée à disparaître avec le jour.
C'est pourquoi « pas si loin de maigres gerbes » est une clausule où les gerbes peuvent évoquer les fleurs déposées sur les tombes, donc prolonger l'imaginaire funéraire de Fargue, mais elles peuvent aussi évoquer les gerbes de végétation, les touffes de plantes. L'expression demeure ainsi volontairement entre nature et cérémonie funèbre.
L'adjectif « maigres » retire à ces gerbes leur luxuriance. Nous ne sommes pas devant une nature débordante : elle est appauvrie, clairsemée. Mais cette maigreur rend paradoxalement la rosée plus précieuse. Une petite manifestation de vie suffit à apparaître dans un paysage marqué par l'effacement.
Les rimes croisées ABAB jouent également un rôle différent de la structure métrique. Les longueurs de vers répondent en miroir 12-13 / 13-12, tandis que les rimes, elles, s'entrecroisent. On obtient donc deux systèmes de correspondance superposés : la mesure rapproche les vers par symétrie, tandis que les rimes les font dialoguer en croix.
Les deux poètes parlent de réalités qui se répondent sans jamais se confondre : commencement et mort, lumière et ombre, souvenir et présence, effacement et renaissance. La structure ABAB donne presque une forme musicale à ces croisements entre vie et mort.
Il faut également remarquer le rapprochement sonore entre « effleure » et « affleure ». Même si elles ne constituent pas à elles seules le système des rimes, ces deux formes créent une sorte de rime interne sémantique et phonique. Elles se répondent comme les deux gestes fondamentaux du quatrain : l'homme effleure, la nature affleure.
Et cette correspondance permet de relire tout le duo comme une scène d'échange. Fargue parle de ce qui subsiste dans l'odeur et l'ombre ; Decrauze, lui, touche ce qui demeure et voit apparaître ce qui renaît. Le poème passe donc progressivement du souvenir sensoriel à une expérience presque physique du présent.
Il me semble enfin que le duo est construit sur une belle opposition entre « éteints » et « rosée ». Chez Fargue, la vie passée est dans l'ombre et « éteinte » ; chez Decrauze, la rosée apparaît encore. Mais cette rosée se trouve « pas si loin » des « maigres gerbes » : la vie et la mort ne sont jamais séparées par une frontière nette. Elles coexistent dans le même espace.
RépondreSupprimerLe duo pourrait ainsi se lire comme une méditation sur ce qui survit à l'effacement. Fargue fournit les odeurs du commencement et des cimetières, les ombres des bonheurs disparus. Decrauze ne nie aucunement cette dimension funèbre : il la prolonge avec les cyprès et les maigres gerbes. Mais, au milieu de ce paysage, quelque chose affleure encore : la rosée.
C'est peut-être finalement ce qui rend ce duo plus doux que véritablement lugubre. La mort y est partout, mais elle n'a pas le dernier mot. Le sujet effleure les signes du deuil, tandis que la nature fait affleurer une infime présence de vie. Et la petite dissymétrie métrique — 12 puis 13 chez Decrauze, en miroir du 13 puis 12 de Fargue — semble accompagner parfaitement cette idée : le poème reste presque parfaitement ordonné, mais une syllabe de vie déborde toujours du cadre.