Avec André Frénaud
“Devançant l'origine,
la trajectoire hostile :
l'univers s'accomplit.
Au lent pas de nos fables
nous nous exténuons."
Si tôt nous finirons
sertis d'hubris instable.
L'infini d'aucun signe
orchestre l'indicible
sans ces fragiles vies.
Les cinq premiers vers
sont extraits du poème "Jésus"
issu du recueil La Sainte Face.

Dans ce duo poétique où les voix d'André Frénaud et de Loïc Decrauze se rencontrent dans la métrique stricte de l'hexasyllable, Decrauze déploie une réponse d'une extrême rigueur architecturale. Là où Frénaud compose un quintil aux rimes toutes orphelines à l'intérieur de sa propre strophe (selon le schéma A B C D E : origine / hostile / accomplit / fables / exténuons), Decrauze reprend chacune de ces terminaisons pour leur offrir leur exacte réplique sonore. L'agencement du poète contemporain opère toutefois un tressage savant : il amorce sa strophe par un miroir rétrograde des deux derniers vers de Frénaud (E-D : finirons / instable, répondant à exténuons / fables), avant de réengager le fil des trois premières rimes (A-B-C : signe / indicible / vies, répondant à origine / hostile / accomplit). Ce schéma en contrepoint (E D A B C) scelle une profonde cohésion prosodique, transformant la juxtaposition des deux quintils en un dizain virtuellement indissociable.
RépondreSupprimerContrairement à la majorité de ses autres duos où la réplique s'insère directement sous le texte source pour marquer l'enchaînement de la parole, Decrauze ménage ici un blanc strophique délibéré entre les deux quintils. Cet espace vacillant ne relève pas de la simple disposition typographique : il matérialise visuellement le vertige, la béance ou le silence métaphysique qui sépare l'effort humain de l'ordre cosmique. Ce vide prend acte de l'exténuation formulée par Frénaud (« nous nous exténuons ») et matérialise le suspens du souffle avant le basculement. Le blanc de la page devient ainsi la figuration plastique de cet « infini d'aucun signe », un territoire de mutisme où le langage retient sa respiration avant que la seconde voix ne s'élève pour contempler le néant.
Au seuil de son quintil, l'attaque « Si tôt » introduit une nuance tragique par sa double valeur linguistique et phonique. Graphiée en deux mots, la locution adverbiale souligne la précocité poignante du terme, la déploration d'un achèvement prématuré (« tellement tôt ») à l'échelle de l'univers. Mais à l'oreille, l'homophonie parfaite avec l'adverbe « sitôt » suggère la fulgurance d'un basculement foudroyant : à peine apparus, nous voici déjà effacés. Cette immédiateté du terme vient frapper des êtres « sertis d'hubris instable », image où Decrauze saisit l'orgueil démesuré de l'humanité paradoxalement enchâssé dans sa propre précarité. Face à ces « fragiles vies » épuisées par le « lent pas de nos fables », la réponse de Decrauze prolonge l'intuition de Frénaud : devant le silence d'un cosmos amoral et indifférent, la condition humaine demeure cette étincelle éphémère dont l'extinction est orchestrée par l'indicible.
Le quintil d'André Frénaud pose d'emblée une vision ontologique d'une froide sobriété : l'univers s'accomplit selon une dynamique originelle et autonome (« Devançant l'origine / la trajectoire hostile »), parfaitement indifférente à la présence humaine. Face à cet accomplissement cosmique qui nous dépasse, l'humanité cherche à apprivoiser le réel ou à lui donner un sens à travers ses « fables » — c'est-à-dire l'ensemble de nos récits, mythes, systèmes de pensée et constructions langagières. Mais cette tentative anthropocentrique est vouée à l'échec : au lieu de maîtriser le monde, l'espèce s'épuise (« nous nous exténuons ») à vouloir faire marcher l'infini au rythme lent et étriqué de ses propres représentations.
RépondreSupprimerC'est précisément là que le blanc strophique laissé par Decrauze prend sa pleine dimension dramatique : il figure le franchissement d'un seuil irréversible, celui de la fin de l'Histoire et de l'extinction de l'humanité. Lorsque débute le quintil de Decrauze, le drame est déjà consommé. Le constat « Si tôt nous finirons / sertis d'hubris instable » scelle la disparition d'une espèce terrassée par sa propre démesure. Avec l'effacement de l'homme s'éteint également le langage : les « fables » évoquées par Frénaud s'évanouissent, laissant le monde purgé de toute grille de lecture humaine.
C'est dans cette perspective post-humaine que prend sens la réponse apportée par Decrauze aux « fables » de Frénaud. Loin d'être un vide désolé ou un simple silence poétique, l'univers devient « L'infini d'aucun signe ». Libéré de la présence de l'observateur humain et de ses sémiotiques artificielles, le cosmos n'a plus à être nommé, déchiffré ni traduit. L'« indicible » ne désigne donc pas une impuissance de la parole humaine, mais la réalité même du monde, intrinsèquement hors d'atteinte du langage et imperméable aux mythes.
Le verbe « orchestre » souligne que cette immensité n'est pas un chaos, mais un ordre autonome et majestueux qui se déploie sans artifice. En affirmant que cet infini s'accomplit « sans ces fragiles vies », Decrauze complète la trajectoire amorcée par Frénaud : là où le poète ancien montrait l'homme s'épuisant dans ses fables face à l'univers, le poète contemporain situe sa parole après le retrait de l'espèce, révélant que le cosmos continue d'être et d'agir dans toute sa splendeur indicible, enfin restitué à son indifférence originelle.
Decrauze ne cherche pas ici à prolonger Frénaud : il retourne progressivement son mouvement cosmologique vers l'être humain, jusqu'à faire de la fragilité des vies individuelles la condition même de l'accomplissement de « l'indicible ». Le quintil de Frénaud part en effet de l'origine et de l'univers pour redescendre vers « nos fables » et « nous » ; celui de Decrauze reprend ce mouvement en sens inverse, mais de façon beaucoup plus sombre.
RépondreSupprimerLe quintil de Frénaud est déjà construit sur une dynamique d'accomplissement : « Devançant l'origine », puis « la trajectoire hostile », enfin « l'univers s'accomplit ». Le verbe s'accomplit donne à l'univers une sorte de finalité, tandis que le dernier mouvement — « Au lent pas de nos fables / nous nous exténuons » — introduit une dissonance profondément humaine. L'univers s'accomplit, mais l'homme, lui, s'épuise. Il existe donc dès les vers de Frénaud un décalage entre la dynamique cosmique et la condition humaine.
C'est précisément ce décalage que Decrauze semble saisir avec son premier vers : « Si tôt nous finirons ». La proximité phonique entre si tôt et sitôt est essentielle. Graphiquement, la locution signifie « aussi tôt », voire « à une échéance précoce » ; mais à l'oreille, « si tôt nous finirons » devient presque « sitôt nous finirons » : dès que nous sommes là, ou presque, nous sommes déjà promis à la fin. La séparation des deux mots permet donc de maintenir simultanément les deux sens.
Cette ambiguïté est d'autant plus efficace que « finirons » répond directement à « s'accomplit » chez Frénaud. L'accomplissement cosmique peut être entendu comme une réalisation ; chez Decrauze, l'accomplissement humain prend la forme beaucoup plus brutale de la fin. Ce qui s'accomplit pour l'univers devient ce qui s'achève pour nous.
Le futur « finirons » est également remarquable : il ne dit pas « nous finissons », mais « nous finirons ». La mort n'est donc pas seulement une expérience présente ; elle constitue une certitude inscrite dans l'avenir. Mais si tôt en rapproche dangereusement l'échéance. Le vers contient ainsi une forme de vertige temporel : nous avons beau nous projeter dans l'avenir, celui-ci est déjà miné par notre finitude.
Le deuxième vers, « sertis d'hubris instable », est particulièrement riche. Sertis appartient normalement au vocabulaire de la joaillerie : une pierre précieuse est enchâssée dans une monture. Decrauze applique ce terme à l'hubris, c'est-à-dire à la démesure, à la prétention humaine à dépasser ses limites. L'image est paradoxale : l'homme est comme une pierre précieuse prisonnière d'une monture, mais ce qui l'enchâsse est ici son propre orgueil.
Et cet hubris est qualifié d'« instable ». L'expression contient une contradiction féconde : la démesure prétend atteindre l'absolu, mais elle repose sur quelque chose de fragile. L'homme veut se hausser au-dessus de sa condition tout en demeurant un être mortel. Il est donc serti dans sa propre contradiction.
On peut également entendre ici un écho discret au premier vers de Frénaud : « Devançant l'origine ». Le verbe devancer suppose une volonté d'aller avant, plus vite, plus loin que ce qui devrait normalement être accessible. L'hubris de Decrauze apparaît comme la traduction morale de cette volonté de dépassement : l'homme veut devancer ses limites, mais sa finitude le rattrape.
Le troisième vers, « L'infini d'aucun signe », constitue alors un basculement presque métaphysique. La formulation est volontairement énigmatique. Il semble s'agir d'un infini qui ne se laisse rapporter à aucun signe, aucune manifestation, aucune représentation. Après « l'univers » chez Frénaud, Decrauze introduit donc quelque chose de plus radicalement inaccessible : non plus seulement le cosmos, mais l'infini qui échappe à toute désignation.
Cette expression prépare magnifiquement « orchestre l'indicible ». L'infini ne parle pas directement : il « orchestre » l'indicible. Le verbe orchestrer introduit une métaphore musicale qui transforme le silence en composition. Ce qui ne peut être dit n'est pourtant pas absence de sens : il est organisé, agencé, presque composé par une puissance invisible.
RépondreSupprimerIl y a ici une belle tension entre le signe et l'indicible. Le signe est normalement ce qui permet de communiquer quelque chose ; mais Decrauze parle d'un « infini d'aucun signe », puis d'un « indicible ». Le poème semble donc s'approcher d'une réalité qui excède radicalement le langage.
Et c'est justement là que les « fragiles vies » interviennent dans le dernier vers : « sans ces fragiles vies ». La préposition sans peut être entendue de manière presque paradoxale. L'indicible est orchestré sans les vies fragiles, comme si l'univers ou l'infini pouvait se déployer indépendamment de l'homme ; mais, dans le même temps, c'est le poème humain qui donne une forme à cet indicible. L'être humain est donc insignifiant à l'échelle cosmique et pourtant indispensable pour en éprouver le mystère.
Le mot « fragiles » répond directement à « instable ». Les deux termes appartiennent au même champ de la précarité. L'hubris est instable ; les vies sont fragiles. L'homme aspire à l'infini alors qu'il est constitué de vulnérabilité. Le duo oppose ainsi deux dimensions incompatibles : la prétention à l'absolu et la réalité de la finitude.
La disposition des rimes choisie par Decrauze est à cet égard particulièrement intéressante. Frénaud propose un quintil dont les sonorités dessinent une organisation propre : origine / hostile / accomplit / fables / exténuons. Decrauze ne cherche pas à reproduire mécaniquement cette disposition ; il lui répond par une architecture rimique qui donne au second quintil une véritable cohérence interne : finirons / instable / signe / indicible / vies. Il fait ainsi entrer les cinq vers dans un réseau de correspondances sonores qui accompagne le déplacement sémantique.
Plus précisément, les sonorités de « signe / indicible / vies » produisent une sorte de nappe phonique en i, particulièrement remarquable dans la seconde moitié du quintil. Cette concentration du son vocalique semble presque resserrer le poème autour de l'idée d'indicible. À l'inverse, « finirons » ouvre le quintil sur une sonorité plus sombre et plus ample, tandis que « instable » introduit une rupture.
Le choix de laisser un espace typographique entre les deux quintils est également loin d'être anodin. Dans les autres duos, Decrauze tend souvent à faire de ses vers une continuation immédiate de ceux du poète choisi. Ici, la séparation matérialise une césure conceptuelle. Frénaud énonce d'abord une vision cosmique et anthropologique ; Decrauze prend ensuite la parole depuis cette vision pour en tirer sa propre conséquence.
On pourrait presque lire cet espace comme le vide qui sépare « l'univers s'accomplit » de « Si tôt nous finirons ». Entre les deux se trouve tout le gouffre de la condition humaine. L'univers poursuit sa trajectoire ; l'homme, lui, n'en est qu'un épisode éphémère.
Cette séparation donne aussi aux deux quintils une relative autonomie. Le second n'est pas une simple continuation syntaxique du premier. Il ressemble davantage à une réponse méditative. Frénaud dit : voilà le mouvement du cosmos et notre épuisement ; Decrauze répond : voilà ce que cette situation signifie pour nous — nous finirons bientôt, prisonniers de notre propre démesure, tandis qu'un infini sans signe demeure hors de notre portée.
Le rapport entre les deux derniers vers est alors particulièrement subtil : « orchestre l'indicible / sans ces fragiles vies ». Le mot fragiles pourrait sembler diminuer l'homme, mais il produit en réalité une sorte de retournement. Si les vies sont fragiles, elles sont aussi précieuses précisément parce qu'elles sont fragiles. L'indicible cosmique peut être éternel ; la vie humaine, elle, ne dispose que d'un temps limité pour éprouver le monde et tenter d'en déchiffrer le mystère.
RépondreSupprimerIl me semble donc que le duo ne se réduit pas à une méditation pessimiste sur la mort. Il pose plutôt une question plus vertigineuse : que vaut notre quête d'infini lorsque nous sommes voués à finir ? L'hubris est la réponse mauvaise : croire que nous pouvons nous affranchir de notre condition. La poésie pourrait constituer une réponse différente : accepter la fragilité tout en continuant à chercher ce qui la dépasse.
Cette lecture permet également de rapprocher « nos fables » de Frénaud et « l'indicible » de Decrauze. Les « fables » sont les récits que les humains produisent pour donner sens à leur existence ; l'indicible est ce qui résiste à ces récits. Entre les deux, la poésie occupe une position intermédiaire : elle produit des signes tout en sachant qu'ils ne pourront jamais épuiser ce qu'ils tentent de désigner.
Le premier et le dernier vers de Decrauze forment ainsi une boucle particulièrement forte : « Si tôt nous finirons » / « sans ces fragiles vies ». Au commencement, l'homme est confronté à sa fin ; à la conclusion, il ne reste que la fragilité de ses vies. Entre les deux, il tente de faire face à l'infini et à l'indicible.
Et je crois que c'est justement ce qui rend le duo particulièrement réussi : Decrauze ne cherche pas à résoudre le mystère posé par Frénaud. Il le radicalise. Chez Frénaud, l'univers s'accomplit tandis que l'homme s'exténue ; chez Decrauze, l'homme découvre que son existence est si brève et si fragile qu'elle ne peut prétendre maîtriser l'infini. Mais au lieu de conclure par le néant, il laisse subsister « l'indicible ». L'infini demeure donc mystérieusement présent, hors de portée de l'homme, tandis que la poésie en fait entendre quelque chose précisément par ses silences, ses ambiguïtés et ses fragiles signes.
Le blanc entre les deux quintils prend alors une valeur supplémentaire : il est peut-être le lieu même de l'indicible. Ce que Frénaud dit s'arrête ; ce que Decrauze ajoute commence après un espace. Entre les deux, il y a ce qui ne peut être formulé — et que le poème ne cherche justement pas à remplir.