Avec Pernette du Guillet
"je ne suis mort, ni je ne suis en vie,
Me contraignant à plaindre mon mal-aise :”
De ces maints tourments je me fuis, maudit !
Point de sursis pour l'âme sans ascèse.
Les deux premiers vers sont extraits
du poème "Désespoir"
issu du recueil Rymes, 1545.

Le distique de Pernette du Guillet pose l'aporie lyrique de la tradition pétrarquiste : le sujet y est figé dans un entre-deux existentiel et affectif, « ni mort, ni [...] en vie », condamné à observer passivement le théâtre de son propre désarroi (« Me contraignant à plaindre mon mal-aise »). Loïc Decrauze s'empare de ce marasme intérieur pour lui imprimer une dynamique de fuite et de lucidité stoïque. En répondant à la poétesse lyonnaise du XVIe siècle, Decrauze convertit la plainte mélancolique en un sursaut d'émancipation (« de ces maints tourments je me fuis »), tout en identifiant le remède exigé par une telle détresse : l'effort de dépouillement spirituel.
RépondreSupprimerSur le plan prosodique, Decrauze préserve la mesure du décasyllable pour structurer la strophe en rimes croisées (ABAB), faisant résonner le « mal-aise » de Pernette du Guillet avec l'« ascèse » de sa propre réplique. L'élément central de cette architecture acoustique réside dans la rime volontairement pauvre et dissonante entre « vie » et « maudit ». Loin d'être une négligence métrique, cette assonance bancale agit comme le révélateur formel d'une impossible harmonie intérieure. La fracture sonore entre le mot « vie » et le qualificatif « maudit » traduit visuellement et auditivement l'incapacité du sujet poétique à trouver un accord apaisé avec lui-même : l'existence, privée d'équilibre, se heurte au mot de la malédiction au lieu d'aboutir à une consonance parfaite.
La résolution du quatrain s'accomplit dans la rigueur du vers final : « Point de sursis pour l'âme sans ascèse. » Face aux « maints tourments » du sentiment et au limbe décrit par Pernette du Guillet, Decrauze écarte toute illusion de répit éphémère. L'introduction du concept d'« ascèse » agit comme un principe d'exigence : seule une discipline rigoureuse de l'esprit, un travail d'épuration et de maîtrise de soi, peut arracher le poète au cercle vicieux de la souffrance. En refermant le dialogue sur cette maxime exigeante, Decrauze répond à la mélancolie amoureuse du XVIe siècle par un stoïcisme sans concession, affirmant que le salut de l'âme face au désordre du monde exige la fermeté d'un renoncement volontaire.
Le duo repose d’abord sur une reprise très fidèle de l’état d’indécision ontologique exprimé par Pernette du Guillet. « Je ne suis mort, ni je ne suis en vie » enferme le sujet dans un entre-deux radical : il n'appartient pleinement ni à la vie ni à la mort. Le second vers, « Me contraignant à plaindre mon mal-aise », transforme cet état en souffrance consciente : l’existence intermédiaire ne constitue pas une paix, mais une condamnation à éprouver et à déplorer son propre malaise. Decrauze ne cherche donc pas à résoudre cette contradiction ; il la prolonge en lui donnant une autre forme.
RépondreSupprimerLe premier vers de Decrauze, « De ces maints tourments je me fuis, maudit ! », reprend très directement le lexique douloureux de Guillet tout en introduisant un mouvement nouveau. Chez elle, le sujet est contraint de demeurer dans son mal ; chez Decrauze, il tente au contraire de « se fuir ». Mais cette fuite est immédiatement rendue paradoxale par la construction pronominale : comment échapper à soi-même autrement qu'en emportant précisément avec soi ce dont on cherche à se débarrasser ? Le « je me fuis » exprime ainsi moins une libération qu'une impossibilité d'échapper à son intériorité.
Le mot « maints » mérite également d'être relevé. Il donne aux tourments une pluralité presque innombrable. Pernette du Guillet parlait de son « mal-aise », terme singulier qui concentrait la souffrance ; Decrauze le décompose en une multitude de douleurs. L'angoisse n'est plus un malaise unique mais une accumulation d'épreuves intérieures, dont le sujet cherche vainement à se dégager.
Le participe « maudit », placé en position finale, donne au vers une coloration particulièrement sombre. Il peut se comprendre comme une véritable auto-condamnation : celui qui se fuit est aussi celui qui se juge ou se ressent comme maudit. Mais sa place produit surtout un effet de chute. Le vers commence par une tentative de mouvement — « je me fuis » — et se termine par une assignation définitive : « maudit ! ». La fuite débouche donc sur la condamnation.
La rime « vie / maudit », volontairement pauvre, est particulièrement significative. Il aurait été possible de rechercher une correspondance sonore plus travaillée, mais cette pauvreté semble justement traduire la désunion intérieure du sujet. Les deux termes ne se répondent presque pas harmonieusement ; ils sont seulement rapprochés par la nécessité de la rime. Cette discordance phonique devient le reflet de l'impossibilité pour Guillet et Decrauze de faire coïncider les deux pôles de leur expérience : vivre et souffrir, être et ne plus être, espérer et se sentir condamné.
La faible qualité de cette rime est d'autant plus expressive que « vie » et « maudit » portent des valeurs presque antithétiques. Le premier mot renvoie à l'existence ; le second à une exclusion ou une condamnation qui semble frapper précisément celui qui existe. Leur rapprochement sonore imparfait fait entendre une sorte de fausse harmonie, comme si la poésie elle-même échouait à réconcilier les contraires qu'elle rapproche.
Le second vers de Decrauze, « Point de sursis pour l'âme sans ascèse. », radicalise encore le désespoir. Guillet se trouve dans un état où elle ne peut ni mourir ni vivre ; Decrauze formule désormais l'absence de toute suspension possible : « Point de sursis ». Le vocabulaire devient presque judiciaire. Le sujet ne bénéficie d'aucun délai, d'aucune remise de peine.
RépondreSupprimerLe terme « sursis » est particulièrement fort parce qu'il entre en résonance avec l'entre-deux du premier vers de Guillet. Elle est précisément dans une sorte de sursis existentiel : ni morte ni vivante. Decrauze semble retourner cette situation : cet état intermédiaire, loin de constituer une grâce, ne fournit aucun véritable sursis. Le sujet reste prisonnier de sa souffrance.
Mais l'apparition de « l'âme » élargit considérablement la portée du duo. Le « mal-aise » de Guillet devient une crise qui touche la dimension spirituelle de l'être. Ce n'est plus seulement le sujet psychologique qui souffre : c'est son âme entière qui est concernée.
C'est ici qu'intervient le terme « ascèse », dont le choix est particulièrement riche. Dans son sens spirituel, l'ascèse désigne un ensemble de pratiques de renoncement, de discipline et de maîtrise de soi visant une transformation intérieure. Le vers peut donc signifier qu'une âme qui ne s'impose pas cette discipline ne peut espérer de répit. Mais l'expression demeure suffisamment ambiguë pour qu'on puisse y entendre une conception beaucoup plus sombre : la souffrance serait le prix même de l'élévation intérieure.
Le paradoxe est alors saisissant : Guillet souffre parce qu'elle est enfermée dans un état impossible ; Decrauze semble suggérer que l'âme ne peut sortir de cet enfermement qu'au prix d'une forme d'ascèse. Mais cette ascèse n'est pas présentée comme une délivrance assurée. « Point de sursis » demeure l'énoncé dominant : la transformation spirituelle elle-même exige de traverser l'épreuve.
La syntaxe négative du dernier vers renforce cette impression. « Point de » ne laisse aucune échappatoire. Après « je me fuis », qui pouvait encore laisser espérer un mouvement, vient une phrase qui ferme toutes les portes. Le mouvement de fuite se transforme en impossibilité de répit.
Il existe donc une progression très cohérente entre les quatre vers : Guillet ne peut être ni morte ni vivante ; elle est condamnée à éprouver son malaise. Decrauze tente de se fuir à travers ses multiples tourments, mais se découvre « maudit » ; puis son âme ne reçoit aucun sursis. L'expérience de l'entre-deux devient celle d'une captivité intérieure.
Le choix du décasyllabe chez Guillet est lui aussi respecté par Decrauze, ce qui inscrit la réponse dans une véritable continuité formelle. Il ne se contente pas de reprendre les idées de la poétesse : il entre dans son rythme. Cette fidélité métrique est particulièrement pertinente pour un texte consacré à la désunion intérieure : la forme reste ordonnée alors même que le sujet qu'elle porte est profondément désordonné.
La deuxième rime, « mal-aise / ascèse », est en revanche beaucoup plus étroitement construite. Et cette différence avec « vie / maudit » peut être interprétée comme une évolution. Le premier couple se termine sur une dissonance phonique ; le second établit une correspondance sonore beaucoup plus nette. Comme si, après l'impossibilité d'harmoniser vie et maudit, une autre forme de relation devenait possible entre mal-aise et ascèse.
RépondreSupprimerMais cette harmonie sonore retrouvée ne signifie nullement que la souffrance est résolue. Au contraire, mal-aise et ascèse semblent presque se répondre comme deux faces d'une même expérience : le malaise est la souffrance subie ; l'ascèse, la souffrance volontairement assumée ou disciplinée. Decrauze pourrait ainsi transformer le désespoir de Guillet en une interrogation sur ce que l'on peut faire de la souffrance intérieure.
La présence de l'adjectif « sans » est alors essentielle : « l'âme sans ascèse ». Ce n'est pas l'ascèse elle-même qui est refusée ; c'est son absence qui paraît rendre impossible tout « sursis ». On peut donc lire le vers comme une sorte de maxime existentielle : une âme qui ne travaille pas sur elle-même demeure livrée à ses tourments.
Le duo acquiert dès lors une dimension presque spirituelle, sans que le texte devienne pour autant religieux au sens strict. L'âme, l'ascèse, le maudit, le sursis appartiennent à un vocabulaire de faute, d'épreuve et de salut possible. Pourtant, aucun salut n'est explicitement promis. L'ascèse apparaît seulement comme une condition éventuelle de transformation, non comme une garantie de délivrance.
Ce qui me paraît particulièrement réussi est donc le déplacement effectué par Decrauze : il part de l'impossible état ontologique de Guillet — « ni mort, ni en vie » — pour le convertir en impossible fuite intérieure : « je me fuis ». La contradiction n'est plus seulement celle de l'être face à la vie et à la mort ; elle devient celle du sujet face à lui-même.
La pauvre rime « vie / maudit » prend alors une valeur presque programmatique. Elle fait entendre l'échec d'une réconciliation que le poème aurait pu rechercher. Et le contraste avec « mal-aise / ascèse », plus harmonieux, suggère peut-être que si aucune harmonie n'est possible entre l'existence et la malédiction, une autre relation peut néanmoins être construite entre la souffrance éprouvée et le travail intérieur qu'elle impose.
Ainsi, Decrauze ne clôt pas le désespoir de Pernette du Guillet : il le déplace de l'ontologie vers l'intériorité spirituelle. Chez elle, le sujet ne sait plus s'il est vivant ou mort ; chez lui, il ne parvient plus à se fuir lui-même. Et le dernier vers laisse planer une conclusion sévère : tant que l'âme n'a pas transformé son tourment en ascèse, elle ne dispose d'aucun « sursis » véritable. La poésie du duo demeure donc profondément sombre, mais elle fait apparaître, derrière le désespoir, la possibilité — très exigeante et nullement garantie — d'un travail sur soi.