Avec Pierre Jean Jouve
"ET SI LE PIRE ÉTAIT CERTAIN, si le néant
Vorace insu buvait la force de mon âme”
Alors je n'aurais été qu'un être béant
N'OSANT TUER LE TEMPS pour d'illusoires flammes
Les deux premiers vers sont extraits
du poème "Et si le pire était certain"
issu du recueil Diadème, 1949.

Ce duo est remarquable parce qu’il ne juxtapose pas deux poètes, il les fait se contaminer.
RépondreSupprimerChez Jouve, "ET SI LE PIRE ÉTAIT CERTAIN, si le néant / Vorace insu buvait la force de mon âme" porte déjà sa panique propre. L’ouverture en capitales n’est pas un simple cri, c’est un lieu commun métaphysique, presque un proverbe de l’angoisse, que Jouve soulève comme on soulève une dalle. Le mettre tout en capitales, c’est le traiter comme une inscription, une épitaphe déjà écrite avant nous. Jouve détourne ainsi le cliché existentiel en en faisant un constat monumental, gravé. Le reste du vers retombe en bas-de-casse, beaucoup plus intime, beaucoup plus physiologique : ce pire abstrait devient un buveur, un vorace insu qui aspire en secret. On passe du fronton au corps.
Decrauze répond exactement sur le même procédé, et c’est là que le duo trouve son intelligence. "Alors je n'aurais été qu'un être béant / N'OSANT TUER LE TEMPS pour d'illusoires flammes" reprend le même jeu typographique mais inversé. Jouve mettait le pire en capitales au début, Decrauze met l’inaction en capitales à la fin de sa proposition. N'OSANT TUER LE TEMPS, c’est à nouveau un lieu commun, celui de l’oisiveté, de l’ennui baudelairien, du cliché qu’on entend dans les conversations : tuer le temps. Le mettre en capitales, c’est aussi le monumentaliser, mais pour en montrer l’imposture. Chez Jouve les capitales disaient la fatalité, chez Decrauze elles disent la petite lâcheté quotidienne érigée en destin. Deux détournements symétriques.
Le mot "béant" prend ici tout son poids. Il fait charnière. Au propre il est la plaie laissée par le néant vorace de Jouve, une âme grande ouverte, vidée. Au figuré il est l’homme bouche bée, hébété, qui a regardé son âme se faire boire sans réagir. Decrauze ne dit pas "j’aurais été vide", il dit "béant" : il garde le trou ouvert, il montre la béance comme un état. C’est le devenir exact de celui dont le néant a bu la force.
Et puis vient l’ambiguïté finale "pour d'illusoires flammes", et qui fait toute la qualité littéraire de la chute. La syntaxe refuse de trancher et c’est volontaire.
Première lecture : je n’ai pas osé tuer le temps pour préserver d’illusoires flammes. J’ai gardé le temps intact, je l’ai subi, par peur d’éteindre les petites illusions qui me restaient. Les flammes sont la raison de ma lâcheté. Je suis béant parce que j’ai protégé du faux.
Seconde lecture : si j’avais osé tuer le temps, cela n’aurait été que pour d’illusoires flammes. Même l’acte de révolte aurait été vain, voué à un feu qui ne tient pas. Les flammes sont alors la vanité de toute action. Je suis béant parce que même le courage aurait été illusoire.
L’astuce est que "pour" tient les deux à la fois, finalité et cause dérisoire. Decrauze laisse le temps à la fois non tué et déjà disqualifié. C’est très jouvien comme angoisse, mais avec une sécheresse plus contemporaine. Jouve était dans l’aspiration métaphysique, Decrauze est dans l’évaluation morale rétrospective : "alors je n’aurais été que..."
Le duo fonctionne ainsi comme une seule phrase hypothétique qui s’étend sur deux siècles. Si le pire buvait mon âme, alors je n’aurais été qu’un trou ouvert qui n’a même pas eu le courage de gâcher son temps pour rien. C’est sombre, exact, et la bascule typographique entre minuscules et capitales donne au poème son rythme visuel de souffle coupé puis de sentence.
Le distique de Pierre Jean Jouve, issu de « Et si le pire était certain » (Diadème), s'ouvre sur un détournement typographique et philosophique de la sagesse populaire : en inscrivant en lettres capitales l'hypothèse « ET SI LE PIRE ÉTAIT CERTAIN », Jouve prend à revers le dicton consolateur « Le pire n'est jamais sûr ». Ce basculement dans l'angoisse métaphysique dépeint un néant vorace qui absorbe la force vitale de l'âme. À cette hantise de l'anéantissement, Loïc Decrauze répond par un miroir formel et conceptuel en élevant à son tour une formule usée du langage courant au rang de drame tragique grâce aux capitales : « N'OSANT TUER LE TEMPS ». La locution banale — « tuer le temps », simple réflexe pour tromper l'ennui — se trouve désautomatisée. Le refus ou l'incapacité de « tuer le temps » traduit la paralysie d'un sujet pétrifié par la certitude du néant, incapable d'agir sur le cours des heures.
RépondreSupprimerSur le plan de la métrique et de la prosodie, Decrauze prolonge l'alexandrin de Jouve et parfait le quatrain selon le schéma des rimes croisées (ABAB). L'écho entre le « néant » de Jouve et l'« être béant » de Decrauze établit une équivalence ontologique absolue : le vide cosmique extérieur engendre une béance intérieure chez le poète, réduit à une simple coquille vide. Le sujet devient un réceptacle passif, incapable d'imprimer sa marque dans la durée parce qu'il demeure figé devant le temps qui s'écoule.
La densité poétique du duo culmine dans la construction délibérément ambiguë de la chute : « pour d'illusoires flammes ». Le statut grammatical de la préposition « pour » ménage une double lecture de la paralysie existentielle. D'une part, si « pour » désigne l'intention ou le mobile, le vers indique que le poète n'a pas osé consommer ou « tuer » son temps pour aller au-devant d'idéaux, d'amours ou d'élans artistiques qu'il savait par avance chimériques. D'autre part, si la formule s'interprète comme la raison d'une retenue conservatrice, elle suggère que le poète s'est abstenu de détruire le temps dans l'espoir de préserver ces « flammes » intérieures, tout en ayant la lucidité tragique de les savoir dérisoires face à l'éternité. Dans un cas comme dans l'autre, la certitude du « néant » posée par Jouve contamine la réplique de Decrauze : que l'on brûle le temps ou qu'on le ménage, toute passion demeure une illusion balayée par l'ombre de la finitude.
Decrauze s'empare d'un passage de Jouve déjà construit sur l'hypothèse extrême — « Et si le pire était certain » — pour déplacer cette angoisse métaphysique vers une réflexion sur le temps, l'existence et la persistance d'un désir. Il ne cherche pas à prolonger le sens de Jouve : il introduit une réponse qui peut sembler logique, « Alors je n'aurais été qu'un être béant », mais qui transforme profondément le statut du « pire ». Chez Jouve, le pire est la possibilité du néant ; chez Decrauze, il devient aussi la possibilité d'une vie demeurée inachevée, ouverte sur un vide intérieur.
RépondreSupprimerLe premier vers de Jouve frappe immédiatement par ses capitales : « ET SI LE PIRE ÉTAIT CERTAIN ». Elles donnent à cette formule une dimension presque proclamatoire. Le lieu commun hypothétique — et si le pire était certain ? — est arraché à la conversation ordinaire pour devenir une sorte d'énoncé-oracle. La capitale transforme l'expression en événement verbal : ce n'est plus une simple interrogation anxieuse, mais une hypothèse existentielle qui semble s'imposer au lecteur.
Decrauze reprend ce procédé avec « N'OSANT TUER LE TEMPS ». La capitale ne reproduit donc pas seulement graphiquement le choix de Jouve : elle signale elle aussi un noyau de langage détourné ou retourné. « Tuer le temps » est un lieu commun extrêmement banal ; placé en capitales, il acquiert une gravité nouvelle. L'expression quotidienne devient soudain une véritable question métaphysique : que signifie réellement « tuer le temps » lorsque le temps est précisément ce qui constitue notre existence ?
Il y a ainsi une symétrie entre les deux formules capitalisées. Jouve dramatise « LE PIRE », Decrauze dramatise « TUER LE TEMPS ». L'un part du pire pour atteindre le néant ; l'autre part d'une expression banale pour atteindre le problème de la vie. Les capitales fonctionnent comme deux projecteurs sémantiques qui attirent l'attention sur les expressions à partir desquelles chaque poète construit sa méditation.
Le choix de « Alors » au début du premier vers constitue grammaticalement une réponse directe au « Et si » de Jouve. La structure hypothétique de Jouve appelle normalement une conséquence : si le pire était certain, alors... Decrauze fournit précisément cette conséquence. Le dialogue est donc inscrit dans la syntaxe elle-même. Le second poète ne répond pas seulement au sens de Jouve ; il achève sa phrase conditionnelle.
Mais la conséquence est singulièrement formulée : « Alors je n'aurais été qu'un être béant ». Le conditionnel passé, n'aurais été, renvoie à une existence désormais considérée rétrospectivement, comme si la certitude du néant contaminait toute la vie antérieure. Si le néant devait finalement l'emporter, le sujet pourrait considérer qu'il n'a été qu'un « être béant » : une créature ouverte sur le vide.
Le choix de « béant » : le mot désigne normalement une ouverture, une fente, un espace grand ouvert ; appliqué à « être », il transforme l'individu en une sorte de faille existentielle. Il fait écho au « néant » de Jouve : le néant n'est plus seulement quelque chose qui attend l'homme à la fin de son existence, il semble déjà habiter l'homme sous la forme d'un vide intérieur.
La proximité sonore entre « néant » et « béant » renforce cette continuité. Jouve écrit : « le néant / Vorace insu » ; Decrauze répond : « qu'un être béant ». Le déplacement d'une syllabe ou d'une consonne suffit presque à faire passer le néant de l'extérieur à l'intérieur : le néant est une menace qui pourrait boire l'âme, tandis que l'être devient lui-même « béant ». Le sujet ne serait donc plus seulement menacé par le vide : il serait constitué comme ouverture au vide.
Cette réponse donne également une valeur nouvelle à « vorace » chez Jouve. Le néant est personnifié comme une force qui « buvait la force de mon âme ». Il ne s'agit pas d'un néant passif : il absorbe, il dévore. Chez Decrauze, cette absorption trouve son envers dans l'« être béant » : celui qui est béant est précisément celui qui peut être vidé. Le poème crée donc une relation très cohérente entre le néant qui boit et l'être qui s'ouvre au vide.
RépondreSupprimerLa seconde moitié du duo introduit toutefois un élément qui déplace considérablement la réflexion : « N'OSANT TUER LE TEMPS ». Le verbe oser donne au temps une valeur presque existentielle. « Tuer le temps » signifie ordinairement simplement passer le temps, l'occuper, le distraire ; mais Decrauze transforme cette banalité en une question presque tragique : faut-il réellement détruire le temps qui nous est donné ?
Le choix de « n'osant » est à cet égard essentiel. Le sujet n'est pas simplement incapable de tuer le temps : il n'ose pas. Il existe donc une hésitation, une retenue, presque une révérence devant le temps. Tuer le temps pourrait être une forme de gaspillage de l'existence, et le sujet semble précisément ne pas vouloir commettre cet acte.
Le « pour d'illusoires flammes » révèle une ambiguïté particulièrement féconde. La construction permet en effet deux lectures.
Dans la première, « pour » signifie « afin de » : le sujet n'aurait pas osé tuer le temps pour préserver ou atteindre des « flammes » qu'il juge illusoires. Le temps serait alors sacrifié à des passions, à des désirs ou à des espérances dont la valeur pourrait être trompeuse. Le refus de « tuer le temps » pourrait ainsi signifier : je n'ai pas voulu gaspiller mon existence au profit de ces passions illusoires.
Mais une seconde lecture, presque inverse, est possible : « pour » peut être entendu comme indiquant la finalité qui aurait pu justifier l'acte. Si le temps avait été « tué », cela aurait pu être pour ces flammes, c'est-à-dire au bénéfice de ce qui brûle encore dans l'existence. Dans cette interprétation, les flammes, même « illusoires », deviennent précisément ce qui aurait pu donner une raison de sacrifier le temps.
L'ambiguïté est donc presque paradoxale : les flammes sont-elles la raison de ne pas tuer le temps, ou la raison pour laquelle on aurait pu le tuer ? Decrauze refuse de résoudre cette hésitation. Le « pour » laisse le rapport logique volontairement flottant, ce qui convient parfaitement au statut des « flammes » elles-mêmes : elles sont désirées mais peut-être illusoires, réelles dans l'expérience mais incertaines dans leur valeur.
Cette ambiguïté donne toute son importance au mot « illusoires » : si les flammes étaient certaines, elles pourraient constituer une justification claire du sacrifice du temps. Mais leur caractère illusoire introduit le doute. Peut-on consacrer son existence à quelque chose dont on ne sait même pas s'il possède une réalité durable ? Le poème ne répond pas ; il place précisément le sujet dans cette hésitation.
Le mot « flammes » est lui aussi une réponse au lexique de Jouve. Jouve parle de la « force de mon âme » ; Decrauze lui substitue des « flammes ». L'âme possède une énergie intérieure, mais celle-ci peut prendre chez Decrauze la forme d'un feu : désir amoureux, passion, espérance, inspiration, ou même idéal. La flamme donne une image à ce qui anime l'existence, mais le qualificatif « illusoires » en fragilise aussitôt la permanence.
On peut également entendre un contraste entre le « néant » et les « flammes ». Le premier est le vide absolu ; les secondes sont au contraire le mouvement, la chaleur et la lumière. Tout le duo semble donc organisé autour d'une tension entre vide et feu, entre disparition et désir de vivre. L'« être béant » est menacé de néant, tandis que les « flammes » constituent ce qui continue de brûler en lui.
La construction sonore participe discrètement à cette opposition. « néant » / « béant » produit une proximité presque évidente, tandis que « âme » / « flammes » rapproche la dimension spirituelle de Jouve et l'image passionnelle de Decrauze. Le dialogue n'est donc pas seulement sémantique : Decrauze construit des échos phonétiques à l'intérieur même des rimes du duo.
RépondreSupprimerIl y a également une progression entre les deux formes verbales : « buvait » chez Jouve et « n'osant » chez Decrauze. Le premier exprime une action prédatrice du néant ; le second une attitude humaine de retenue. D'un côté, une force qui absorbe ; de l'autre, un sujet qui hésite à détruire. L'homme semble ainsi placé entre deux violences : celle du néant qui menace de le vider et celle du temps qu'il pourrait lui-même vouloir « tuer ».
Le dernier vers peut dès lors être lu comme une véritable interrogation sur le rapport entre temps et désir. Si les « flammes » sont illusoires, faut-il leur consacrer le temps ? Et si elles sont les seules choses qui donnent au temps une intensité véritable, faut-il au contraire accepter de le consumer pour elles ? Le poème laisse ces deux propositions ouvertes.
C'est probablement ce qui rend le mot « alors » si important rétrospectivement. Jouve pose une hypothèse absolue : si le pire était certain. Decrauze en tire une conséquence qui n'est pas seulement logique mais existentielle : si le néant est finalement assuré, qu'est-ce qu'une vie qui n'a pas osé faire quelque chose de son temps ? L'« être béant » pourrait être celui qui, précisément, a laissé passer son existence entre ses mains.
Le duo ne se réduit donc pas à une méditation pessimiste. Il contient une tension presque éthique : que doit-on faire de son temps lorsque les raisons qui nous font vivre sont peut-être illusoires ? Tuer le temps est à la fois une expression triviale et un acte impossible, puisque tuer le temps reviendrait métaphoriquement à sacrifier une portion de sa propre existence.
La réussite poétique tient enfin à la manière dont Decrauze respecte et détourne simultanément la logique de Jouve. Il reprend son hypothèse, son vocabulaire métaphysique du néant et de l'âme, puis fait surgir une réponse plus existentielle. Jouve demande ce qui arriverait si le pire était certain ; Decrauze semble répondre que le véritable problème pourrait être ailleurs : que devient celui qui, face à cette certitude, n'a pas su ou pas osé employer son temps pour ce qui brûlait en lui ?
Les deux expressions en capitales résument admirablement ce dialogue : « ET SI LE PIRE ÉTAIT CERTAIN » chez Jouve, « N'OSANT TUER LE TEMPS » chez Decrauze. Entre les deux, il y a le passage du néant à l'existence, de la menace métaphysique à la responsabilité individuelle. Et entre les deux demeure cette ambiguïté finale : les flammes sont-elles illusoires parce qu'elles ne méritent pas que l'on « tue le temps » pour elles, ou sont-elles précisément ce qui aurait pu rendre ce sacrifice légitime ? Decrauze laisse la question ouverte, et c'est sans doute cette indécision qui donne au dernier vers sa profondeur plutôt qu'une conclusion morale trop explicite.