Avec Marie Krysinska
"Qu'elles sont cruelles et lentes, les heures !
Et qu'il est lourd - l'ennui de la mort !”
Pour quoi s'épuiser en une blême ardeur ?
Pourquoi s'inventer un autre sort ?
Les deux premiers vers sont extraits
du poème "Berceuse macabre"
issu du recueil Rythmes pittoresques, 1890.

Le distique de Marie Krysinska, figure pionnière de la poésie en vers libres, installe une atmosphère de mélancolie pesante où le temps s'étire douloureusement (« cruelles et lentes, les heures ») avant de s'abîmer dans l'inertie ultime (« l'ennui de la mort »). Loïc Decrauze épouse scrupuleusement la métrique singulière de sa devancière en adoptant la cadence 11-9 (un hendécasyllable suivi d'un ennéasyllable), rendant hommage à la souplesse asymétrique chère à la poétesse. En scellant la strophe selon le schéma des rimes croisées (ABAB), Decrauze fait rimer le mot-clé de Krysinska (mort) avec le sort de sa propre réplique, tout en offrant aux heures une résonance sonore dans la « blême ardeur ».
RépondreSupprimerLa force littéraire de la réplique repose d'abord sur une glissade orthographique et philosophique qui passe de la formule dissociée « Pour quoi » au mot « Pourquoi ». Au premier vers, le « Pour quoi » en deux mots interroge la finalité et le but : vers quelle destination ou quel accomplissement l'être humain s'épuise-t-il dans cette « blême ardeur », cette étincelle vitale pâle et vaine face à l'éternité ? Au vers suivant, la contraction en « Pourquoi » resserre le propos sur la cause et la légitimité même de cette agitation. Ce resserrement grammatical accompagne le mouvement d'une conscience qui réalise la vanité de chercher un sens à l'effort humain.
L'aboutissement du quatrain s'articule autour de l'expression « un autre sort », qui prend tout son sens en sous-entendu face à « l'ennui de la mort » évoqué par Krysinska. Cet « autre sort » désigne l'illusion d'une destinée alternative que l'homme cherche à s'inventer pour échapper à la condition mortelle. Decrauze dénonce cette tentative de fuite : à quoi bon se consumer en vains combats ou en fictions consolatrices pour fuir la finitude, alors que la mort demeure l'unique horizon réel ? En refermant le dialogue sur cette interrogation sans réponse, le poète contemporain transforme la berceuse macabre de Krysinska en une invitation stoïque à cesser la lutte contre l'inéluctable.
Le duo est construit sur une reprise extrêmement resserrée de la méditation mortuaire de Marie Krysinska, mais Decrauze opère un déplacement qui transforme la plainte en interrogation existentielle. Chez Krysinska, les deux vers sont dominés par la pesanteur : « cruelles et lentes », puis « lourd », font des heures elles-mêmes une matière qui s'étire et pèse. La mort n'est pas seulement une échéance : elle semble contaminer le temps qui y conduit, jusqu'à faire de l'attente une forme d'ennui.
RépondreSupprimerDecrauze répond immédiatement par une question : « Pour quoi s'épuiser en une blême ardeur ? ». La proximité avec le vocabulaire de Krysinska est manifeste, mais le verbe « s'épuiser » déplace l'accent. Là où Krysinska décrit l'expérience subie de l'ennui et de la lenteur, Decrauze interroge l'effort même de vivre ou de lutter. L'« ardeur » devrait normalement être associée à l'énergie, au désir, à la passion ; elle devient ici une « blême ardeur », oxymorique dans son principe : une énergie déjà décolorée par la perspective de la mort.
Le choix de l'expression « Pour quoi » en deux mots est probablement le dispositif le plus fin du quatrain. Il conserve d'abord la séparation sémantique de pour et quoi : pour quelle raison ? pour quelle finalité ?. La question porte donc sur la justification de cet épuisement. Mais cette graphie prépare directement le vers suivant :
« Pourquoi s'inventer un autre sort ? »
Le passage de « Pour quoi » à « Pourquoi » fait ainsi passer d'une interrogation presque philosophique sur la finalité à une interrogation plus existentielle sur la nécessité de chercher une autre destinée. C'est une véritable soudure graphique et sémantique : les deux mots séparés se rejoignent.
Cette évolution est d'autant plus intéressante que « un autre sort » ne doit pas être compris comme une simple destinée différente. L'expression renvoie implicitement au « sort » que constitue la mort, déjà explicitement présente chez Krysinska. Decrauze demande donc, en substance : pourquoi s'épuiser à chercher autre chose que ce destin mortel ? Mais la formulation demeure suffisamment ouverte pour laisser entendre une seconde question : pourquoi s'inventer un autre sort que celui qui nous est donné ?
Le mot « s'inventer » introduit alors une dimension très particulière. L'autre destinée n'existe peut-être que parce que l'être humain la construit mentalement. Face à la mort, il produit des récits, des espérances, des croyances, des imaginaires de survie. L'« autre sort » peut donc être aussi bien une tentative de dépasser la mort qu'une fiction destinée à rendre celle-ci supportable.
Il en résulte une profonde ambiguïté : Decrauze semble d'abord rejoindre le pessimisme de Krysinska, mais il peut aussi être en train de mettre en question le désir humain de transcendance. Pourquoi inventer un ailleurs si la mort est le terme inévitable ? Ou, inversement, pourquoi renoncer à l'espoir d'un autre sort précisément parce que la mort est là ? Le dernier vers ne tranche pas.
RépondreSupprimerLe mot « sort » est d'ailleurs remarquablement choisi. Il signifie à la fois la destinée et, dans une autre acception, ce qui échoit à quelqu'un. Mais il résonne également avec la mort du texte-source : le « sort » devient une manière de désigner indirectement ce que Krysinska nomme explicitement « la mort ». Decrauze substitue donc à un mot brutalement explicite une formulation plus énigmatique.
Cette substitution produit un effet d'euphémisation métaphysique. Krysinska dit « la mort » ; Decrauze dit « un autre sort ». La mort n'est plus nommée, mais elle reste omniprésente. Elle se trouve précisément dans ce que le lecteur doit reconstruire derrière le dernier vers.
Le dispositif métrique renforce la qualité de cette réponse. Krysinska propose une alternance 11-9, et Decrauze la conserve : il ne cherche donc pas à imposer sa propre architecture métrique, mais entre dans le rythme de la poétesse. Cette fidélité donne au second couple l'impression d'être organiquement engendré par le premier.
Il est d'autant plus remarquable que les deux couples ne sont pas simplement symétriques sémantiquement. Les deux premiers vers décrivent : les heures sont cruelles et lentes / l'ennui de la mort est lourd. Les deux suivants interrogent : pourquoi s'épuiser ? / pourquoi s'inventer ?. On passe donc de la constatation à la mise en question.
Les deux verbes pronominaux, « s'épuiser » et « s'inventer », sont eux aussi importants. Ils font porter sur le sujet humain l'action qui était d'abord exercée par le temps et la mort. Krysinska décrit une situation où l'homme semble prisonnier d'un temps cruel ; Decrauze demande ce qu'il fait lui-même de cette situation. L'intériorité devient donc le véritable lieu du problème.
Il y a aussi une progression entre « ardeur » et « sort ». L'ardeur représente le mouvement vers la vie, l'effort, le désir ; le sort représente au contraire ce qui est donné, subi, peut-être inévitable. Le quatrain confronte donc l'énergie de l'existence à la passivité du destin. S'épuiser dans l'ardeur, c'est lutter contre ce qui semble déjà écrit.
RépondreSupprimerL'adjectif « blême » joue à cet égard un rôle essentiel. Il semble contaminer rétroactivement l'« ardeur » de la couleur de la mort. L'ardeur n'est plus rouge, chaude, vivante : elle est déjà pâlie. Decrauze semble ainsi suggérer que l'effort vital lui-même porte la marque de son terme.
La seconde question, « Pourquoi s'inventer un autre sort ? », peut alors être entendue comme une sorte de retournement désabusé du carpe diem. Si la mort est le destin inévitable, pourquoi déployer tant d'efforts pour lui opposer des constructions imaginaires ? Mais le point d'interrogation empêche d'en faire une affirmation dogmatique : Decrauze questionne plutôt qu'il ne conclut.
Le système des rimes participe discrètement à cette évolution. heures / ardeur » crée un rapprochement sonore très fort : le temps qui s'écoule et l'énergie qui tente de lui résister sont phonétiquement noués. Puis « mort / sort » établit une correspondance presque évidente : le « sort » devient le substitut rimique et sémantique de la « mort ».
La mort de Krysinska se transforme en sort chez Decrauze. Le mot n'est pas seulement choisi pour la rime ; il permet de poursuivre le questionnement sans répéter le terme-source. La mort devient ainsi une destinée, et la destinée peut à son tour devenir l'objet d'une interrogation sur notre besoin d'en imaginer une autre.
Le duo réalise finalement une belle continuité sans imitation servile. Krysinska fait éprouver le poids du temps devant la mort ; Decrauze demande ce que signifie continuer à agir, à espérer ou à imaginer face à cette échéance. La transformation de « Pour quoi » en « Pourquoi » condense admirablement ce passage : d'abord, pour quoi ? — pour quelle fin vivre et s'épuiser ? ; ensuite, pourquoi ? — pour quelle raison chercher à inventer une autre destinée ?
Et le dernier vers demeure volontairement suspendu entre deux interprétations contradictoires : l'« autre sort » peut être la vie que l'on tente d'opposer à la mort, ou bien un hypothétique au-delà de la mort que l'être humain s'invente pour ne pas accepter son destin. C'est précisément parce que Decrauze ne tranche pas que son quatrain prolonge si bien celui de Krysinska : à la lourdeur de la mort répond non pas une réponse, mais une double question sur la nécessité même d'espérer.