Avec Georges Limbour
"Notre vie est penchée ainsi que des fumées
nos gestes de sonneur n'énervent pas le ciel”
Moultes volutes sombrent d'un air malfamé
laissant aux cloches leurs sornettes démentielles
Les deux premiers vers sont extraits
du poème "Les bergers sans moutons"
issu du recueil Soleils bas, 1924.

Limbour donne le décor : "Notre vie est penchée ainsi que des fumées / nos gestes de sonneur n'énervent pas le ciel" C'est une image très basse, très penchée comme il le dit. La vie n'est pas droite, elle n'est pas dressée, elle penche, elle s'incline déjà vers sa chute, comme la fumée qui ne monte plus. Et surtout la seconde partie est admirable de dérision douce : nos gestes de sonneur - c'est-à-dire tout ce que nous faisons pour nous faire entendre, pour alerter, pour prier, pour exister - n'énervent même pas le ciel. Le ciel reste indifférent. Pas hostile, juste non énervé. C'est plus cruel qu'un ciel en colère.
RépondreSupprimerDecrauze répond en serrant encore la vis : "Moultes volutes sombrent d'un air malfamé / laissant aux cloches leurs sornettes démentielles."
Sur "sombrent d'un air" : la construction garde deux lectures ouvertes. La première lecture, air comme atmosphère extérieure : les volutes - qui sont les vies penchées de Limbour - sombrent à cause d'un air malfamé. L'air est mauvais, corrompu, il fait tomber la fumée. C'est météorologique et moral à la fois. Malfamé, c'est un mot fort, presque médiéval : qui a mauvaise réputation, qui est mal famé. L'air lui-même serait suspect, comme une rumeur. Nos vies sombreraient parce que l'époque, le ciel indifférent de Limbour, est vicié.
La deuxième lecture, air comme allure, forme même : les volutes sombrent d'un air malfamé, c'est-à-dire qu'elles ont elles-mêmes l'air malfamé en sombrant. Elles prennent en tombant une mine de mauvais garçon, de fumée louche. L'air n'est plus extérieur, il est l'apparence des volutes. C'est la vie humaine qui, en penchant, prend un air canaille, défait, peu recommandable. Le "d'un air" devient alors presque théâtral.
Decrauze laisse l'ambiguïté travailler parce que les deux sont vrais. Nos vies penchent à cause d'un monde malfamé, et en penchant elles deviennent elles-mêmes malfamées. La cause et l'aspect se rejoignent.
Le mot "Moultes" en ouverture n'est pas une coquetterie archaïsante. Il fait masse. Moultes volutes, c'est beaucoup, c'est trop, c'est innombrable. Et il rappelle "moult" qui voulait dire beaucoup mais qui a le même son que "mouture", "moutonnement". Des vies qui se moutonnent en fumée.
La chute "laissant aux cloches leurs sornettes démentielles" répond parfaitement à "gestes de sonneur" de Limbour. Chez Limbour le sonneur gesticulait pour rien, chez Decrauze on lui laisse ses cloches. On abandonne le projet de faire du bruit vers le ciel. Les cloches continuent seules, avec leurs "sornettes démentielles". Sornettes : propos frivole sans fondement. Ici l'adjectif "démentielles" l'aggrave magnifiquement. Les sornettes ne sont plus juste frivoles, elles sont démentes, elles disent n'importe quoi, elles démentent tout. Les cloches sonnent à toute volée mais ce qu'elles racontent - la religion, la morale, l'histoire, l'appel aux vivants - n'est plus que bavardage fou. Démentielles, c'est aussi qui dément, qui contredit : les cloches démentent la vie penchée, elles prétendent encore à la verticalité alors que tout sombre.
La qualité du duo est dans cette lente démission. De Limbour à Decrauze, on passe du ciel qui n'est pas énervé aux hommes qui ne cherchent plus à l'énerver. On laisse les cloches à leur folie. Les volutes humaines sombrent tranquillement, d'un air entendu, presque complice avec leur propre chute.
Le distique de Georges Limbour installe une vision mélancolique et surréaliste de la vanité humaine : l'existence y est assimilée à des fumées précaires et inclinées, tandis que l'effort de l'homme pour ébranler le transcendant (« nos gestes de sonneur ») laisse le ciel parfaitement indifférent. Decrauze s'empare de ces deux motifs — la fumée volatile et le geste du sonneur — pour en accentuer l'absurdité tragique. Là où Limbour peignait un effacement presque paisible, Decrauze orchestre une déchéance : les « fumées » se densifient en « moultes volutes » qui « sombrent », tandis que la tentative de communication avec l'éther se trouve définitivement discréditée, réduisant le chant des cloches à de simples « sornettes démentielles ».
RépondreSupprimerLa force littéraire de la réplique repose sur la polysémie délibérée de la formule « sombrent d'un air malfamé ». Le terme « air » y fonctionne sur un double registre métaphorique. S'il désigne l'élément fluide et atmosphérique, l'« air malfamé » devient le milieu extérieur, un climat vicié et délétère dans lequel les existences humaines, assimilées aux volutes de fumée, se dissolvent et s'effondrent. Si, en revanche, l'expression qualifie la tournure ou l'aspect de ces mêmes volutes, « d'un air malfamé » caractérise la posture même des êtres : les vains contours de la vie déclinent avec une allure louche, suspecte et maudite, portant en eux-mêmes la marque de leur propre dégradation. Cette ambiguïté tresse un lien étroit entre la fatalité d'un monde hostile et la responsabilité d'une humanité déchue.
Sur le plan de l'architecture strophique, Decrauze adopte la mesure de l'alexandrin et verrouille le quatrain selon un schéma de rimes croisées (ABAB) d'une grande rigueur. L'écho entre le « ciel » de Limbour et les « démentielles » de Decrauze dénonce l'imposture des illusions métaphysiques : le ciel, insensible aux appels du sonneur, ne renvoie que le vacarme creux de croyances insensées. En abandonnant les cloches à leur propre délire sonore (« laissant aux cloches leurs sornettes »), Decrauze parfait le constat de Limbour. Libérées de la tentation de sacraliser leur peine, les volutes humaines s'évanouissent dans l'ombre, scellant l'inutilité de toute prière face à l'immensité muette du monde.
Decrauze reprend chez Limbour une image d'une grande mobilité — « Notre vie est penchée ainsi que des fumées » — et la transforme en une véritable scène de désagrégation. Chez Limbour, la comparaison entre la vie et les fumées suggère déjà quelque chose d'instable, d'insaisissable et de voué à la dispersion ; chez Decrauze, les « volutes » deviennent explicitement les formes mouvantes de ces existences humaines, mais des formes qui ne s'élèvent plus : elles sombrent.
RépondreSupprimerLe premier vers de Limbour installe une image remarquable par son déplacement syntaxique et métaphorique : « Notre vie est penchée ainsi que des fumées ». La vie collective est comparée à quelque chose qui ne possède ni verticalité stable ni consistance matérielle. La fumée se déforme, se tord, se disperse ; elle est soumise aux mouvements de l'air et ne peut conserver une forme durable. Le participe « penchée » ajoute à cette fragilité une impression de déséquilibre. La vie humaine paraît donc déjà menacée d'une perte de stabilité.
Decrauze reprend cette image sous une forme différente avec « Moultes volutes ». Le mot « volute » appartient au vocabulaire de la fumée, mais aussi à celui des formes spiralées et ornementales. Il permet donc de faire passer la comparaison de Limbour à une véritable matérialisation : les vies qui étaient « ainsi que des fumées » deviennent chez Decrauze leurs « volutes », c'est-à-dire leurs manifestations tourbillonnantes, leurs trajectoires individuelles.
Le déterminant « Moultes », avec son archaïsme légèrement précieux, mérite attention. Il signifie « nombreuses », mais son choix introduit une coloration presque burlesque ou ancienne qui contraste avec la gravité de « sombrent ». Cette légère torsion lexicale est caractéristique de la manière dont Decrauze peut introduire dans un contexte sombre une pointe d'étrangeté verbale. Le mot donne également une impression de multiplicité : ce ne sont pas une ou deux existences qui se dissipent, mais une multitude.
Le verbe « sombrent » constitue cependant le véritable retournement du duo. Une fumée ou une volute est normalement associée à un mouvement ascendant : elle monte, se dilue dans l'atmosphère, gagne le ciel. Or Decrauze choisit exactement le mouvement inverse. Les volutes « sombrent ». L'image de la fumée est donc conservée mais son orientation est renversée : ce qui devrait s'élever est entraîné vers le bas.
Ce choix fait directement écho au second vers de Limbour : « nos gestes de sonneur n'énervent pas le ciel ». Le geste humain tente peut-être de provoquer, d'animer ou de troubler le ciel, mais il échoue. Decrauze semble tirer une conséquence de cette impuissance : puisque les gestes humains ne parviennent pas à « énerver » le ciel, les volutes de l'existence ne peuvent y inscrire durablement leur présence et retombent.
La formulation « sombrent d'un air malfamé » est ici l'un des points les plus subtils du duo parce qu'elle entretient une ambiguïté. « D'un air » peut être compris comme la désignation d'un élément extérieur : les volutes sombreraient sous l'action d'un air malfamé, comme si une atmosphère malsaine, viciée ou inquiétante déterminait leur chute.
Mais « d'un air » peut aussi désigner la manière même dont les volutes sombrent. On pourrait alors comprendre l'expression comme elles sombrent d'une certaine façon, avec un air malfamé. L'air ne serait plus seulement le milieu physique qui agit sur les fumées : il deviendrait presque leur apparence, leur allure, leur façon d'être.
RépondreSupprimerCette seconde lecture est particulièrement intéressante si les « volutes » représentent les vies humaines. Les existences ne sombreraient pas simplement dans une atmosphère mauvaise : elles sombreraient avec « un air malfamé », comme si elles portaient elles-mêmes les stigmates d'une déchéance ou d'une mauvaise réputation. L'ambiguïté transforme ainsi la relation entre l'homme et son environnement : le milieu est-il responsable de la corruption des existences, ou les existences portent-elles déjà en elles ce caractère malsain ?
Le mot « malfamé » accentue fortement cette ambiguïté parce qu'il est ordinairement appliqué à un lieu ou à un environnement — un quartier, une rue, un établissement « malfamé ». Il introduit donc spontanément l'idée d'un espace dégradé. Mais appliqué indirectement aux « volutes », il leur confère une sorte de personnalité sociale : ces formes de fumée semblent provenir d'un univers douteux ou compromis.
On pourrait alors entendre dans « air malfamé » une double valeur, presque un jeu sur air au sens atmosphérique et air au sens d'apparence. Les volutes sombrent dans un air malsain et, simultanément, avec l'air de celles qui appartiennent à cet univers malsain. La formule est d'autant plus réussie que les deux interprétations ne s'annulent pas : elles se contaminent mutuellement.
Cette contamination rejoint d'ailleurs la relation entre la fumée et la vie chez Limbour. Si la vie est fumée, elle est nécessairement dépendante de l'air qui la porte. Mais Decrauze semble demander implicitement : que se passe-t-il lorsque l'air lui-même est « malfamé » ? La vie, représentée par les volutes, ne peut alors que subir la qualité du milieu dans lequel elle se déploie.
La seconde partie du vers, « laissant aux cloches leurs sornettes démentielles », introduit un autre renversement particulièrement mordant. Limbour parlait de « gestes de sonneur » et du « ciel ». Decrauze reprend donc le champ lexical sonore avec les « cloches », mais il leur retire toute grandeur spirituelle. Elles ne produisent plus qu'une suite de « sornettes ».
Le mot « sornettes » est violemment démystificateur. Une cloche peut traditionnellement appeler à la prière, rythmer le temps, annoncer un événement ou porter symboliquement sa voix vers le ciel. Mais Decrauze réduit ce langage sonore à des propos sans valeur, à des balivernes. Le sacré potentiel du son est ainsi ramené au bavardage absurde.
L'adjectif « démentielles » pousse encore plus loin cette dégradation. Les cloches ne racontent pas seulement des sornettes : elles semblent les proférer dans une forme de folie. Leur discours sonore devient déraisonnable, excessif, presque délirant. Cela produit une belle collision entre le religieux ou le cérémoniel et le grotesque.
Il existe donc une relation très forte entre « n'énervent pas le ciel » chez Limbour et « sornettes démentielles » chez Decrauze. Le premier vers suggère l'impuissance du geste humain devant le ciel ; le second transforme le discours sonore censé relier la terre au ciel en une parole devenue ridicule. Le ciel n'est pas atteint, et les cloches restent avec leurs illusions verbales.
RépondreSupprimerLe verbe « laissant » accentue cette situation. Les volutes humaines disparaissent, tandis que les cloches restent seules avec leurs « sornettes ». Il y a donc une sorte de dissociation finale : les vies sombrent, les paroles demeurent. Mais les paroles qui subsistent sont peut-être précisément celles qui n'ont plus de prise sur le réel.
Le duo peut alors être lu comme une méditation assez sombre sur la vanité de l'action et du langage humains. Chez Limbour, les gestes du sonneur n'arrivent pas à troubler le ciel ; chez Decrauze, les vies elles-mêmes se dissipent tandis que les cloches continuent de produire leur vacarme dérisoire. Le monde humain semble condamné à parler, sonner, agir — mais sans parvenir à modifier l'ordre supérieur auquel il s'adresse.
La rime « fumées / malfamé » est elle-même révélatrice. Elle associe phoniquement la fumée de Limbour à l'« air malfamé » de Decrauze. La transformation s'effectue donc jusque dans la matière sonore du duo. La fumée n'est plus seulement une image de la vie : elle trouve son prolongement dans une atmosphère devenue suspecte.
La seconde rime, « ciel / démentielles », rapproche au contraire deux registres presque incompatibles. Le « ciel » porte chez Limbour une dimension cosmique, tandis que les « sornettes démentielles » de Decrauze introduisent le trivial et le grotesque. Le rapprochement phonique contribue donc à rabaisser le céleste vers le dérisoire.
On peut également relever le jeu entre les deux verbes « énerver » et « sombrer ». Chez Limbour, le geste humain tente de produire un effet sur le ciel ; chez Decrauze, les existences sont soumises à une dynamique qui les entraîne vers le bas. L'un est un verbe de l'action, l'autre un verbe de la chute. Entre les deux se dessine une vision assez pessimiste : l'homme agit, mais ses vies sombrent malgré lui.
Decrauze ne se contente pas d'assombrir Limbour. Il conserve son imaginaire de fumée et le fait travailler autrement. La volute possède en effet une beauté visuelle : sa forme spiralée, son mouvement, sa légèreté. Le poème demeure donc esthétiquement séduisant au moment même où son contenu devient sombre. C'est une caractéristique importante du duo : la beauté formelle n'efface pas la dégradation qu'elle représente ; elle la rend presque plus sensible.
Le mot « sombrent » pourrait enfin être entendu non seulement au sens physique de descendre, mais au sens existentiel de déchoir, disparaître, s'abîmer. Si les volutes sont bien les vies humaines, leur chute dans l'air malfamé devient une métaphore de la condition humaine elle-même. Elles sont à la fois légères et condamnées, visibles et inconsistantes, multiples et éphémères.
Le dernier mot, « démentielles », laisse alors une impression particulièrement ironique. Les cloches continuent à parler alors que les existences qu'elles pourraient célébrer ou accompagner disparaissent. Leur folie pourrait être celle d'un langage qui continue à produire du sens symbolique alors que le réel, lui, se désagrège.
Ainsi, la réussite de ce duo tient beaucoup à la manière dont Decrauze transforme les deux images fondamentales de Limbour — la fumée et le son des cloches. La fumée devient volute humaine et, surtout, volute qui sombre ; le son des cloches devient « sornette », puis « sornette démentielle ». Entre ces deux transformations s'établit une vision où l'existence se dissipe tandis que le langage continue de résonner.