Avec Catherine Pozzi

 


"Le ciel est bas, la route est triste

Pour s'en aller vers l'absolu.”

L'esprit combat, le cœur résiste

Tant que la cime offre un chalus.

Les deux premiers vers sont extraits 
du poème "A la manière de Henri Heine"
issu du recueil Très haut amour, 2002 (posthume).

Commentaires

  1. Inge Akonde13:40

    Pozzi donne : "Le ciel est bas, la route est triste / Pour s'en aller vers l'absolu." C'est du Heine comme l'indique le titre, donc une fausse chanson simple qui dit une chose terrible. Le ciel est bas - on pense à Baudelaire - et la route est triste. Et cette route devrait mener vers l'absolu, mais elle est triste, basse, sous un ciel bas. Tout le tragique de Pozzi est là : l'aspiration à l'absolu contrariée par une topographie dépressive. On ne s'élève pas vers l'absolu, on s'en va vers lui en rasant la terre, sous un couvercle.

    Decrauze répond : "L'esprit combat, le cœur résiste / Tant que la cime offre un chalus." Il utilise "chalus" au sens occitan, rare : l'abri de pierres sèches, l'abri sommaire, le tas qui fait refuge sur la hauteur.
    La cime qui offre un chalus, c'est une contradiction magnifique. La cime, c'est la pointe extrême, l'aérien, ce qui touche le ciel, ce qui ne peut pas abriter. Le chalus, c'est le bas, le pierreux, le creux, le petit abri de berger, le presque rien qui protège du vent. Mettre les deux ensemble, c'est dire : même au plus haut, au plus pointu, au plus exposé, il reste un petit creux où se tenir.

    "L'esprit combat, le cœur résiste" - c'est le dédoublement de Pozzi : l'esprit et le cœur, qui chez Pozzi sont toujours en guerre, en dialogue douloureux. L'un combat, l'autre résiste. Ce ne sont pas deux synonymes. Combattre, c'est attaquer. Résister, c'est tenir. L'esprit voudrait encore monter vers l'absolu, le cœur s'accroche juste pour ne pas tomber.

    Condition de cette double ténacité : "Tant que la cime offre un chalus." Tant que même au sommet il y a encore un abri. Pas un palais, pas un temple. Un chalus. Un abri de fortune, pierreux : c'est l'image d'une humilité extrême. On ne demande pas à la cime d'offrir la révélation, ni l'absolu de Pozzi. On lui demande juste de laisser une petite anfractuosité où l'esprit et le cœur puissent reprendre souffle.

    La beauté du duo est dans cet abaissement volontaire du vocabulaire. Pozzi dit "absolu", mot immense, métaphysique. Decrauze répond par "chalus", mot bas, local, presque patois, introuvable dans les dictionnaires courants. Il fait redescendre l'absolu au niveau d'un tas de cailloux où l'on peut s'asseoir. Et c'est exactement ce qui permet à l'esprit de continuer à combattre. Pas une grande victoire, juste un abri sur la cime.

    RépondreSupprimer
  2. Isore Allénic13:42

    Le distique de Catherine Pozzi pose un cadre mélancolique et romantique où le désir d'élévation spirituelle (« vers l'absolu ») se heurte à la lourdeur d'un paysage d'accablement (« Le ciel est bas, la route est triste »). Loïc Decrauze répond à cette désolation par une tension stoïque et une stricte rigueur métrique. En adoptant l'octosyllable et en scellant la strophe selon le schéma des rimes croisées (ABAB), Decrauze tisse une réplique d'un parfait équilibre prosodique. Plus encore, il reprend la construction binaire du vers inaugural de Pozzi : à la double constatation passive du décor (« Le ciel est bas, la route est triste ») correspond la double affirmation active des forces de l'être (« L'esprit combat, le cœur résiste »).

    Le glissement s'opère ainsi de la résignation devant l'obstacle extérieur vers la mobilisation de l'intériorité. Là où Pozzi dresse le bilan d'une marche usante sous un ciel pesant, Decrauze réinsuffle la volonté d'action : l'esprit et le cœur s'allient pour transformer la pénibilité du parcours en un combat conscient. La réplique se clôt sur la perspective de « la cime », qui répond à la fois à « la route » et à « l'absolu » : l'aspiration idéale de Pozzi trouve chez Decrauze un ancrage résolument vertical. En introduisant le terme rare et pittoresque de « chalus », évoquant l'abri, la cabane ou le défi accroché à la hauteur, le poète contemporain suggère que l'appel des sommets offre un prétexte ou un refuge suffisant pour justifier l'effort.

    En faisant rimer l'« absolu » de Pozzi avec le « chalus » niché sur la cime, Decrauze scelle la portée éthique de ce duo. Tant qu'il subsiste une hauteur à conquérir ou un point de repère à atteindre, l'être humain refuse d'abdiquer devant la grisaille du monde et la monotonie du chemin. Le quatrain s'achève ainsi sur une leçon de persévérance : la seule présence d'un objectif au sommet suffit à maintenir l'esprit éveillé et le cœur vaillant face à l'adversité.

    RépondreSupprimer
  3. Ingvild Anstett14:03

    Le duo repose sur une très belle continuité de mouvement. Pozzi installe un paysage dépressif et presque fermé — « Le ciel est bas, la route est triste » — avant de lui donner une orientation verticale et métaphysique : « Pour s'en aller vers l'absolu. » Decrauze reprend cette tension entre l'abattement terrestre et l'aspiration vers le haut, mais il la déplace du paysage vers l'intériorité : « L'esprit combat, le cœur résiste ». Ce qui était chez Pozzi une route devient donc chez lui un combat intérieur.

    Le premier vers de Pozzi est remarquable par la simplicité de son vocabulaire. « Ciel », « bas », « route », « triste » : rien de précieux, mais une condensation qui produit immédiatement une impression de pesanteur. Le ciel, normalement associé à l'ouverture et à l'élévation, est ici « bas ». La verticalité semble donc compromise dès le départ. La route elle-même n'est pas décrite matériellement : elle est affectivement qualifiée de « triste ». Le paysage devient ainsi le reflet d'un état intérieur.

    Cette difficulté est pourtant orientée vers « l'absolu ». Le mouvement vers le haut n'est pas supprimé par le ciel bas : il devient simplement plus difficile. C'est précisément cette contradiction que Decrauze exploite. Son « esprit combat » et son « cœur résiste » donnent une forme humaine à ce qui, chez Pozzi, était encore exprimé par le paysage.

    Le choix du verbe « combat » est particulièrement significatif. L'esprit n'est pas simplement en quête ou en marche : il doit lutter. Quant au cœur, il « résiste ». Les deux verbes introduisent donc une opposition dynamique : l'être humain ne progresse pas paisiblement vers l'absolu, il doit affronter une résistance intérieure.

    La construction « L'esprit combat, le cœur résiste » repose aussi sur un parallélisme très net. Deux groupes nominaux — « l'esprit », « le cœur » — sont suivis de deux verbes d'action. Cette symétrie donne l'impression d'un organisme intérieur partagé en deux instances. L'esprit pousse, le cœur oppose une résistance. Mais la nature exacte de cette résistance demeure ambiguë : le cœur résiste-t-il à la souffrance, au renoncement, ou au contraire à l'ascension vers l'absolu ?

    Cette ambiguïté est intéressante parce que « résister » peut avoir une valeur positive ou négative. Résister peut signifier tenir bon face à l'adversité ; mais cela peut aussi signifier empêcher un mouvement. Le cœur pourrait donc être ce qui permet au sujet de ne pas céder, ou ce qui l'empêche d'atteindre ce vers quoi l'esprit tend.

    Le dernier vers permet de comprendre cette ambivalence : « Tant que la cime offre un chalus. » Le mot « tant que » introduit une condition temporelle. Le combat et la résistance ont un horizon : ils peuvent durer aussi longtemps que quelque chose demeure au sommet. La « cime » reprend évidemment la verticalité de l'« absolu » chez Pozzi. La route qui devait conduire vers l'absolu devient chez Decrauze une ascension vers une cime.

    RépondreSupprimer
  4. Ingvild Anstett14:17

    Cette correspondance se renforce sur le plan spatial. Pozzi propose : ciel bas → route → absolu. Decrauze répond : esprit → cœur → cime. Dans les deux cas, le poème organise une tension entre un point de départ terrestre et une destination supérieure. Le second poète transpose simplement le trajet extérieur en trajet intérieur.

    La rime « triste / résiste » renforce cette transformation. Le mot de Pozzi qui exprime l'état affectif du paysage trouve chez Decrauze un verbe qui désigne précisément la réaction de l'être à cette tristesse. La tristesse n'est donc pas simplement reproduite : elle provoque une résistance.

    Dans des usages dialectaux ou régionaux, « chalus » peut effectivement être rattaché à l'idée de chaleur, notamment à une chaleur douce ou au rayonnement thermique. Le mot est apparenté à la famille de chaleur, et l'on rencontre des formes dialectales de ce type. Mais il a aussi le sens de petit abri de pierres qui donne une cohérence très forte à la « cime ».

    Hypothèse d'un double sens poétique : d'un côté, le chalus est l'abri de pierres : la cime offre un refuge concret à celui qui poursuit son ascension. De l'autre, si l'on entend dans le mot quelque chose de la chaleur, il devient une source de réconfort ou de rayonnement.
    Les deux sens peuvent presque se renforcer réciproquement. L'abri protège du froid, du vent, de l'hostilité extérieure ; la chaleur, elle, protège symboliquement du désespoir. Dans les deux cas, le « chalus » est ce qui permet de résister — précisément le verbe employé au vers précédent : « le cœur résiste ».

    Il y aurait même une forme de quasi-antithèse particulièrement élégante avec le début de Pozzi :
    « Le ciel est bas, la route est triste »
    Le monde de Pozzi est froid, pesant, difficile ; celui que construit Decrauze conserve cette adversité, mais la cime offre quelque chose qui permet de la supporter. L'abri de pierre protège physiquement ; la chaleur réconforte intérieurement. Le même mot pourrait donc articuler le matériel et le spirituel.

    On peut d’ailleurs déceler une forme de tension entre les deux mots « route » et « chalus ». La route suppose le mouvement, le départ, l'errance ; le petit abri suppose au contraire l'arrêt. Pozzi place l'être dans le mouvement « vers » l'absolu ; Decrauze introduit dans cette marche la possibilité d'une halte. Son prolongement apporte donc à la quête métaphysique une dimension presque physique : marcher, monter, parvenir, s'abriter.

    Le mot « offre » mérite également d'être relevé. La cime n'impose pas son « chalus » ; elle l'offre. Cette nuance introduit une forme de grâce. L'absolu n'est pas seulement un but qu'il faudrait conquérir par la volonté : il semble aussi contenir quelque chose qui se donne à celui qui parvient à l'approcher.

    La rime « absolu / chalus » : à l'absolu, terme abstrait et métaphysique, répond un mot concret et terrestre ; mais ce mot concret peut simultanément suggérer une qualité sensible, la chaleur. Decrauze ferait ainsi descendre l'absolu dans la matière tout en faisant remonter la matière vers une valeur spirituelle.

    RépondreSupprimer
  5. Ingvild Anstett14:17

    Il faut toutefois distinguer ce qui est lexicalement attesté de ce qui est activé poétiquement. Le sens premier contextualisé est l'abri de pierres, mais la proximité étymologique et les résonances du mot peuvent autoriser une lecture seconde de chaleur.
    Cela rend le vers beaucoup plus subtil : la cime offre un refuge de pierre et, métaphoriquement, une chaleur ; elle fournit donc à la fois un lieu où se mettre à l'abri et une raison intérieure de continuer à monter.

    Il est également possible de voir dans « l'esprit » et « le cœur » deux voies vers cet absolu. L'esprit combat par la volonté, la pensée, l'aspiration intellectuelle ; le cœur résiste par l'attachement, le désir ou la fidélité. Le sujet n'atteint donc pas l'absolu par une seule faculté : il est tout entier engagé dans cette tension.

    Cette dualité peut même être mise en rapport avec le titre de Pozzi, « Très haut amour ». Sans réduire le duo à une lecture exclusivement amoureuse, le vocabulaire du cœur, de l'absolu et de la cime permet de maintenir une dimension affective et spirituelle. L'amour pourrait être précisément ce qui donne au combat intérieur sa raison d'être.

    La force du dernier vers vient alors de sa condition implicite : tant qu'il y a quelque chose à espérer au sommet, il est possible de continuer. La cime n'est pas encore atteinte, mais elle offre déjà son « chalus ». L'espérance n'est donc pas dans la possession de l'absolu ; elle réside dans le fait que celui-ci continue de rayonner avant même d'être atteint.

    La réussite du prolongement tient surtout à sa sobriété. Decrauze ne surcharge pas l'imaginaire de Pozzi : il conserve sa verticalité, son dépouillement et sa tension vers l'absolu. Mais il accomplit un déplacement décisif : le ciel devient cime, la route devient combat, la tristesse devient résistance et l'absolu devient chaleur. Le dernier mot, « chalus », apporte ainsi une lumière discrète à un ensemble qui avait commencé sous un ciel « bas ».

    Et cette lumière reste conditionnelle : « Tant que ». C'est peut-être là que se trouve la nuance la plus poignante du duo. Le combat intérieur n'est pas présenté comme une victoire assurée ; il dépend de la persistance d'un signe au sommet. Tant que la cime continue d'offrir son « chalus », l'homme peut résister. Mais si cette chaleur venait à disparaître, le poème ne nous dit pas ce qu'il adviendrait de l'esprit et du cœur. L'espérance elle-même devient donc une lumière fragile, située au sommet d'une ascension dont rien ne garantit l'issue.

    Pozzi parle de l'« absolu » comme destination ; Decrauze lui répond par un « chalus » qui pourrait être simultanément l'abri humble où l'on trouve refuge et la chaleur symbolique qui donne à l'ascension sa justification. Le terme serait alors un petit mot très concret contenant, sous son apparente modestie, une véritable richesse métaphysique.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Avec Patrice de La Tour du Pin

Avec Paul Verlaine

Avec Tristan Corbière