Avec Armand Robin
"Je suis l'éclaboussé d'au-delà les souffrances !
Élan plié, brisé, qu'un sort fait d'onde entraîne,"
Sans à-coups, loin du temps, vers des lambeaux d'errance :
Je suis le creux sentier des ombres souterraines...
Les deux premiers vers sont extraits
du poème "Le portefaix des eaux"
issu du recueil Ma vie sans moi, 1940.

Ce duo poétique d'outre-tombe tressé avec Armand Robin offre une démonstration de métissage métrique et de continuité spirituelle. L'intervention de Loïc Decrauze s'insère avec tant de déférence et de virtuosité dans l'extrait de "Ma vie sans moi" que la frontière entre le poète disparu et le contemporain s'abolit. Sur le plan formel, Decrauze prolonge sans le moindre accroc la cadence de l'alexandrin instaurée par Robin, respectant la césure à l'hémistiche et la scansion en douze syllabes. En fermant le quatrain par des rimes croisées, il offre le pendant féminin (errance répondant à souffrances, et souterraines bouclant l'écho avec entraîne) à la structure posée par son prédécesseur. Il se produit ainsi une fusion prosodique où l'assemblage de deux époques produit un ensemble homogène.
RépondreSupprimerAu-delà de la mécanique versificatoire, le sens du poème s'enrichit d'une trajectoire dramatique qui fait basculer la violence subie en un apaisement éternel. Chez Armand Robin, les deux premiers vers expriment le choc brut et la passivité douloureuse du poète terrassé par le destin (« éclaboussé », « plié, brisé », emporté par le flot d'un « sort fait d'onde »). La suite apportée par Decrauze opère la transmutation stoïcienne de ce martyre : le mouvement tumultueux se calme (« sans à-coups »), le bruit du monde s'éteint et le temps lui-même est neutralisé (« loin du temps »). L'errance n'est plus une chute subie dans le tumulte des passions terrestres, mais une dérive pacifiée vers les abîmes, substituant à la métaphore aquatique et agitée de Robin une immobilité minérale et souterraine.
C'est toutefois dans le vers final que réside la grande force de la greffe poétique, précisément grâce à l'écho anaphorique du « Je suis » initial et à la polysémie qu'il contient. En lisant la formule à travers le verbe être, le poète accomplit une métamorphose ontologique : l'individu ne subit plus la peine, il s'efface pour devenir le décor même du royaume des morts, incarnant la géographie du bas-monde, le « creux sentier » qui accueille et canalise le flux des âmes. Mais si l'on saisit cette même locution à travers le verbe suivre, le vers bascule dans une dimension cinétique et orphique. Le poète devient le pèlerin lucide de l'Au-delà, celui qui emboîte le pas aux ombres, qui marche dans l'empreinte des défunts et escorte les spectres de l'Histoire. Cette superposition du suis-être et du suis-suivre fait vaciller la frontière entre le contenant et le contenu : le poète est à la fois le chemin et le marcheur, le témoin immobile et le guide qui s'enfonce dans le royaume des ténébreux.
Cette double lecture enrichit la posture philosophique et morale de Decrauze. Le choix d'Armand Robin — figure libertaire, poète écorché et asphyxié par les totalitarismes du XXe siècle — résonne intimement avec le scepticisme et la misanthropie éclairée du pamphlétaire. La descente aux Enfers se transforme en un refuge souverain contre la fureur, l'hypocrisie et les bruits du monde des vivants. En devenant ou en suivant ce creux sentier, le poète s'affranchit des contingences de l'époque pour réintégrer l'éternité silencieuse des ombres. Decrauze signe ainsi une pièce d'une gravité limpide où l'art du contrepoint poétique rejoint la méditation sur la mort, la mémoire et l'effacement de soi.