Avec Madeleine des Roches

 


"Voyant donc mes malheurs croître en infinité,

N'éprouvant rien qu'ennui, peine et adversité,”

Je renonce à briser mes os contre Cythère :

L'aigu de l'Absolu doit n'être qu'un cratère.

Les deux premiers vers sont extraits
du poème "Pleurant amèrement mon douloureux servage" 
issu du recueil Les Œuvres de Mesdames des Roches de Poitiers, mère et fille, 1579.

Commentaires

  1. Isahak Acheriaux12:21

    Le distique de Madeleine des Roches exprime une renaissante déploration canonique face à la souffrance passionnelle : l'accumulation des termes déprécatifs (« ennui, peine et adversité ») y dresse le bilan d'un accablement qui semble sans fin (« croître en infinité »). Loïc Decrauze s'empare de ce constat d'impuissance pour lui opposer une décision de rupture stoïque. En prolongeant la mesure de l'alexandrin, le poète contemporain complète la strophe selon le schéma des rimes suivies (AABB : infinité / adversité / Cythère / cratère), convertissant la résignation de son aînée en un acte de volonté tranchant.

    L'apport de Decrauze s'articule d'abord autour d'une métonymie géographique et mythologique. En évoquant « Cythère », l'île sacrée d'Aphrodite dédiée à l'amour, Decrauze désigne par métonymie les falaises escarpées et les récifs rocheux de ses côtes. Se « briser [...] contre Cythère », c'est risquer le naufrage existentiel au nom de l'illusion amoureuse. La force poétique du vers repose sur le jeu d'homophonie entre le mot « os » et le nom « eaux » : sur le plan auditif, « briser mes os » se fond dans « briser mes eaux ». Cette superposition acoustique associe la destruction matérielle du corps humain (les membres brisés contre la roche) au fracas des vagues maritimes (« les eaux ») venant s'écraser contre les falaises de la passion. Decrauze proclame ainsi son refus de se sacrifier au culte de l'amour fou.

    Le vers final scelle le duo par une formule métaphysique d'une grande densité, portée par une seconde homophonie saisissante entre « n'être » et « naître ». Sous sa forme écrite, la négation restreinte (« doit n'être qu'un cratère ») démasque la fausse promesse de l'idéal : le sommet escarpé de l'Absolu, vers lequel le désir s'élançait, se révèle n'être qu'un gouffre vide, une empreinte calcinée. Mais à l'oreille, l'écho de « naître » suggère que c'est précisément dans le creux de ce cratère, au sortir de la désillusion amoureuse et de la destruction, que l'être peut enfin advenir à lui-même. En clôturant ce dialogue sur cette double lecture acoustique, Decrauze répond à la complainte du XVIe siècle par une leçon d'émancipation : pour ne plus subir l'adversité, il faut renoncer aux chimères passionnelles et accepter la nudité minérale du réel.

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  2. Inacia ALET12:57

    Le duo est construit sur une reprise très sombre du vocabulaire de la plainte de Madeleine des Roches, mais Decrauze transforme le « servage » et l'« adversité » du texte-source en une crise qui touche directement le rapport entre le corps, le désir d'absolu et le paysage. Le mouvement est particulièrement intéressant : les deux vers de Madeleine des Roches constatent l'accumulation du malheur ; les deux vers de Decrauze répondent par une décision — « Je renonce » — qui semble d'abord constituer un apaisement, mais dont la formulation révèle en réalité une profonde désillusion.

    Chez Madeleine des Roches, « mes malheurs croître en infinité » donne à la souffrance une dimension sans terme. L'infinité n'est pas ici celle d'une élévation heureuse : elle désigne au contraire la multiplication indéfinie des épreuves. Decrauze reprend précisément cette idée de dépassement des limites avec « l'Absolu », mais il lui fait subir un déplacement radical. L'infini du malheur devient la recherche d'un absolu qui, lui aussi, semble impossible à atteindre.

    Le premier vers de Decrauze, « Je renonce à briser mes os contre Cythère », introduit immédiatement une violence physique absente des deux vers de Madeleine des Roches. Le verbe « renonce » est essentiel : le locuteur annonce l'abandon d'un geste extrême. Mais ce renoncement n'est pas présenté comme une victoire ; il intervient après l'accumulation des malheurs et prend donc la forme d'une lassitude ou d'une lucidité douloureuse.

    La formule « briser mes os » constitue une métaphore corporelle particulièrement forte. Le corps devient le lieu où se mesurerait l'impossibilité de l'absolu. Les os représentent ce qu'il y a de plus dur, de plus structurel dans l'être humain ; les briser contre le paysage revient à pousser la confrontation jusqu'à l'autodestruction. Decrauze matérialise ainsi la violence intérieure sous la forme d'un choc entre le corps et la pierre.

    C'est ici que « Cythère » acquiert toute sa richesse. Le terme ne désigne pas simplement une île ou un lieu géographique : il fonctionne comme une métonymie poétique du paysage côtier, et plus particulièrement de ses falaises. La référence à Cythère convoque en outre tout l'imaginaire amoureux qui lui est traditionnellement associé, notamment par son lien avec Aphrodite. Le lieu devient donc simultanément paysage, falaise et territoire du désir.

    Cette superposition est essentielle : le locuteur ne renonce pas simplement à briser ses os contre des rochers. Il renonce à se confronter physiquement à un lieu qui symbolise également un idéal amoureux ou absolu. Cythère devient ainsi le lieu mythique où désir et danger se rencontrent.

    La préposition « contre » accentue cette confrontation. Elle suppose un choc, une opposition, presque une collision. L'expression pourrait donc se lire sur deux plans : le corps qui se heurte à la falaise et l'être qui se confronte à un idéal inaccessible. Le renoncement au choc physique devient alors le renoncement à une certaine manière de poursuivre l'absolu.

    Le deuxième vers radicalise cette interprétation : « L'aigu de l'Absolu doit n'être qu'un cratère. » L'expression « l'aigu de l'Absolu » est très frappante. L'adjectif substantivé « aigu » transforme l'Absolu en une sorte de pointe, de tranchant, de sommet dangereux. L'absolu n'est plus seulement une perfection abstraite : il possède une géométrie agressive.

    Il y a là une continuité avec les falaises évoquées indirectement par « Cythère ». Le paysage vertical et rocheux trouve son équivalent conceptuel dans cet « aigu ». La pointe géologique devient pointe métaphysique. Ce qui était falaise dans le paysage devient tranchant de l'Absolu dans la pensée.

    Mais Decrauze opère aussitôt une dégradation paradoxale de cette verticalité : cet aigu « doit n'être qu'un cratère ». Le sommet devient creux. L'absolu, que l'on pourrait imaginer comme une cime, se révèle être une cavité. Cette transformation est fondamentale : ce qui semblait promettre une élévation ne conduirait qu'à un vide béant.

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  3. Inacia ALET13:00

    Il existe ainsi une véritable correspondance entre le corps et le paysage : les os peuvent se briser contre la pierre ; la pierre elle-même peut être creusée en cratère. L'être humain et le monde minéral sont tous deux soumis à la violence. Le paysage n'est donc pas un simple décor : il devient la projection matérielle de la crise intérieure.

    Le mot « os », placé dans un contexte où Cythère renvoie aux côtes et à la mer, peut faire entendre fantomatiquement les « eaux ». La matière la plus intime du corps rejoint ainsi l'élément marin extérieur. Ce rapprochement sonore brouille la frontière entre le dedans et le dehors : les os du sujet semblent répondre aux eaux du paysage.

    Cette homophonie est d'autant plus intéressante que Cythère, par son caractère insulaire et maritime, appelle naturellement l'imaginaire de l'eau. « Briser mes os contre Cythère » peut donc faire entendre, en arrière-plan sonore, quelque chose comme une confrontation entre les os et les eaux. Le corps solide rencontre l'élément liquide, la rigidité rencontre le mouvement.

    La même richesse se retrouve dans « n'être », qui peut phonétiquement rappeler « naître ». Le dernier vers contient donc une opposition latente particulièrement belle : l'Absolu « doit n'être » qu'un cratère, alors que le son peut faire surgir l'idée qu'il pourrait « naître » comme quelque chose. L'absolu espéré pourrait être attendu comme une naissance, une émergence, une révélation ; Decrauze affirme au contraire qu'il n'est qu'un cratère, c'est-à-dire une absence ou une béance.

    Cette tension phonique rejoint parfaitement le paradoxe sémantique du vers. Être / n'être, naissance / néant : l'Absolu pourrait promettre l'accomplissement suprême, mais il ne produit qu'un vide. Le mot « n'être » devient ainsi beaucoup plus qu'une simple négation : il condense la possibilité d'une existence nouvelle et son échec.

    Le passage de « croître en infinité » chez Madeleine des Roches à « l'Absolu » chez Decrauze est également remarquable. Dans les deux cas, une notion qui dépasse les limites ordinaires est associée à la souffrance. L'infini du malheur trouve son répondant dans l'infini du désir métaphysique. Mais Decrauze semble finalement découvrir derrière cet Absolu une béance.

    La rime « infinité / adversité » de Madeleine est prolongée indirectement par la logique conceptuelle du second couple. Decrauze ne reprend pas mécaniquement les sonorités : il reprend la dynamique d'excès. À l'infinité des malheurs répond l'Absolu ; à l'adversité répond la décision de renoncer à l'affrontement.

    La construction métrique, elle aussi, participe à cette continuité. Decrauze conserve l'alexandrin, donnant à sa réponse une ampleur classique qui convient à la gravité du propos. Mais son vocabulaire est beaucoup plus abrupt : « briser », « os », « aigu », « cratère ». La régularité du vers accueille donc une imagerie presque minérale et violente.

    On peut également observer une opposition entre les deux verbes directeurs : Madeleine écrit « croître », Decrauze « renonce ». Chez elle, le mouvement est celui d'une souffrance qui augmente malgré le sujet ; chez lui, celui d'un sujet qui décide de cesser un mouvement destructeur. Le duo passe ainsi de la croissance involontaire du malheur à une décision volontaire face à l'impossible.

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  4. Inacia ALET13:01

    Cependant, le renoncement n'est pas nécessairement un abandon de tout idéal. Le dernier vers dit que l'Absolu « doit n'être qu'un cratère ». Le « doit » peut être entendu comme une conclusion imposée par l'expérience : après avoir cherché, souffert et risqué la destruction, le locuteur en vient à penser que l'Absolu n'est peut-être rien d'autre qu'un vide. Mais l'emploi de « doit » laisse également entendre une tentative de rationalisation : il faut que l'Absolu ne soit qu'un cratère pour que le renoncement puisse devenir supportable.

    C'est ce qui donne au duo sa dimension tragique. Le locuteur renonce à se briser contre Cythère, mais il ne renonce pas nécessairement parce qu'il a trouvé une vérité apaisante. Il renonce parce que l'objet de sa quête semble désormais creux. Le renoncement est donc moins une victoire qu'une forme de lucidité douloureuse.

    La force du dernier vers vient précisément de cette image du cratère. Un cratère est une trace : il suppose qu'il s'est passé quelque chose, une explosion, une éruption, un impact. Même le vide n'est donc pas totalement absence. Il est la cicatrice d'une violence antérieure. L'Absolu pourrait ainsi être non pas le néant pur, mais la marque laissée par une quête qui a consumé celui qui la poursuivait.

    Le duo construit finalement un remarquable réseau entre corps, mer, pierre, désir et métaphysique. Les « os » renvoient phonétiquement aux « eaux » ; Cythère renvoie à la mer, aux falaises et à l'amour ; l'« aigu » renvoie aux falaises autant qu'à la pointe de l'Absolu ; le « cratère » transforme enfin cette pointe en béance ; et « n'être », dans son écho à « naître », fait basculer la quête de l'accomplissement vers le vide.

    Ainsi, là où Madeleine des Roches disait l'accroissement indéfini du malheur, Decrauze imagine le moment où le sujet cesse de vouloir se fracasser contre l'idéal. Mais ce renoncement ne signifie pas que le désir d'absolu était insignifiant : au contraire, la violence des images montre combien il a été puissant. Cythère demeure le lieu mythique du désir, mais l'Absolu, devenu « aigu » puis « cratère », apparaît finalement comme une promesse dont l'accomplissement pourrait n'être qu'une béance. Et le jeu sonore entre « n'être » / « naître » donne à cette conclusion une dernière ambiguïté : ce qui semblait pouvoir faire naître l'être pourrait finalement ne conduire qu'au n'être.

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