Avec Maurice Rollinat

 


"Farouche et raffolant des donjons moyen âge,

J'irai m'ensevelir au fond d'un vieux manoir :”

L'empreinte de la pierre exacerbe ma rage

Contre les lieux sans âme, insipides dortoirs.

Les deux premiers vers sont extraits
du poème "Le Fou" 
issu du recueil Les Névroses, 1883.

Commentaires

  1. Isaure Aussel18:20

    Le distique de Maurice Rollinat s'inscrit dans un romantisme noir et décadent où la fuite du monde prend la forme d'un enfouissement volontaire dans le passé gothique (« J'irai m'ensevelir au fond d'un vieux manoir »). Loïc Decrauze s'empare de cet alexandrin et en prolonge scrupuleusement la mesure pour composer un quatrain aux rimes croisées (ABAB). L'architecture prosodique y oppose directement la noblesse patrimoniale du « manoir » à la grisaille contemporaine des « dortoirs », tandis que la fascination romantique pour le « moyen âge » trouve chez Decrauze sa conversion passionnelle dans le mot « rage ».

    L'apport de Decrauze réside dans la réorientation critique du motif de la retraite. Chez Rollinat, le vieux manoir et les donjons constituent un refuge morbide pour isoler une sensibilité névrosée. Chez le poète contemporain, le contact avec « l'empreinte de la pierre » cesse d'être une résignation passive pour devenir le catalyseur d'une révolte esthétique. La matière historique, chargée d'âme et de mémoire, agit comme un révélateur : c'est en mesurant la grandeur de la pierre ancienne que le sujet poétique prend conscience de la déchéance du cadre de vie moderne.

    La force poétique de la réplique s'articule autour du contraste lexical opposant la noblesse minérale à la laideur contemporaine. En qualifiant les constructions récentes de « lieux sans âme, insipides dortoirs », Decrauze stigmatise un urbanisme fonctionnaliste, standardisé et désincarné. Le terme « dortoirs » réduit l'architecture moderne à une fonction purement utilitaire et grégaire, dépouillée de toute poésie. En fermant le dialogue sur cette confrontation, Decrauze métamorphose l'isolement fantastique du XIXe siècle en un manifeste poétique contre l'uniformisation et la laideur du monde moderne.

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  2. Isora AFFRE11:55

    Le duo repose sur une opposition très nette entre deux rapports à l'architecture. Rollinat exprime une attirance presque viscérale pour les « donjons moyen âge » et le « vieux manoir », tandis que Decrauze reprend cette fascination pour la pierre ancienne afin de la retourner contre une architecture contemporaine jugée dépourvue d'âme. Il y a donc continuité thématique, mais surtout déplacement polémique : ce qui constitue chez Rollinat un refuge imaginaire devient chez Decrauze un instrument de critique du présent.

    Chez Rollinat, l'ouverture « Farouche et raffolant » associe deux termes qui donnent immédiatement au personnage une psychologie excessive. « Farouche » suggère le retrait du monde, la sauvagerie, une volonté de se tenir à l'écart ; « raffolant » introduit au contraire une passion presque gourmande. Le sujet ne se contente donc pas d'aimer les constructions médiévales : il en éprouve une attirance qui semble correspondre à son propre tempérament. Le donjon et le manoir deviennent ainsi le prolongement architectural d'une personnalité réfractaire au monde ordinaire.

    Le verbe « m'ensevelir » approfondit cette relation. Le vieux manoir n'est pas simplement un lieu où vivre : c'est un lieu où le locuteur veut littéralement s'enfouir. L'architecture devient donc une forme de tombeau protecteur, un espace permettant de disparaître du monde. Cette idée d'ensevelissement prépare la réponse de Decrauze, qui reprend le vocabulaire de la pierre mais lui donne une orientation différente.

    « L'empreinte de la pierre exacerbe ma rage » constitue en effet une réponse très construite au texte-source. La pierre médiévale qui attirait Rollinat agit sur Decrauze comme un révélateur : elle ne produit pas seulement de l'admiration, elle « exacerbe » une colère déjà existante. Le patrimoine ancien devient ainsi le miroir par contraste de ce qui lui est contemporain.

    Le mot « empreinte » est particulièrement intéressant. Il désigne à la fois une trace laissée par quelque chose et l'effet durable qu'une présence produit sur celui qui la contemple. La pierre porte donc une marque du passé, mais elle imprime aussi quelque chose dans la conscience du locuteur. L'architecture ancienne laisse une empreinte esthétique et affective qui rend plus insupportable encore ce qui lui est opposé.

    Cette opposition est explicitement formulée dans les deux derniers mots forts du quatrain : « rage » / « dortoirs ». Le premier relève de l'affect violent ; le second désigne des lieux collectifs destinés essentiellement à l'hébergement. Decrauze refuse précisément de reconnaître dans certains ensembles modernes une véritable architecture habitée par une âme : ce ne seraient plus des maisons, des demeures ou des lieux singuliers, mais des « dortoirs ».

    Le choix de ce substantif est particulièrement polémique. Un dortoir est un espace où des individus dorment côte à côte sans que l'espace soit nécessairement personnalisé. En qualifiant ainsi certains ensembles architecturaux, Decrauze leur retire symboliquement leur fonction humaine et poétique. Ils ne constitueraient plus des lieux où l'on habite, mais seulement des lieux où l'on loge.

    C'est précisément ce qui donne son importance à l'expression « sans âme ». Elle ne constitue pas seulement une critique esthétique de la monotonie architecturale. Elle établit une opposition presque métaphysique entre deux conceptions du bâti. Le vieux manoir de Rollinat possède une personnalité, une histoire, une mémoire ; les constructions dénoncées par Decrauze semblent n'être que des volumes fonctionnels.

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  3. Isora AFFRE11:57

    La suite « insipides dortoirs » accentue cette déshumanisation. « Insipides » appartient normalement au domaine du goût : quelque chose d'insipide manque de saveur. Appliqué à l'architecture, le terme constitue une métaphore sensorielle très parlante. Decrauze refuse à ces bâtiments toute saveur esthétique, toute singularité susceptible de produire une émotion.

    Il y a ainsi une véritable contamination des sens : la pierre ancienne peut presque être sentie, tandis que l'architecture moderne est qualifiée par son absence de goût. Cette matérialité explique aussi le choix de « pierre », matière particulièrement chargée d'histoire dans l'imaginaire architectural. La pierre vieillit, se patine, porte des marques ; elle conserve les traces du temps. Le béton ou les ensembles standardisés, implicitement visés, apparaissent au contraire comme des formes anonymes.

    Le rapport au temps est donc essentiel. Rollinat regarde vers le « moyen âge » et le « vieux » ; Decrauze regarde le présent à travers cette profondeur historique. Le passé ne fonctionne pas ici comme simple nostalgie : il devient un étalon de comparaison permettant de mesurer la perte contemporaine. Plus la pierre ancienne paraît chargée de mémoire, plus les « dortoirs » modernes semblent privés d'histoire.

    La reprise du préfixe temporel est d'ailleurs significative : « vieux manoir » chez Rollinat, « pierre » chez Decrauze. Le second ne répète pas « vieux », mais il en fait sentir la présence par l'idée d'empreinte. Ce qui intéresse Decrauze dans la pierre, ce n'est donc pas seulement son ancienneté matérielle : c'est ce qu'elle a accumulé de temps et de sens.

    La métrique participe elle aussi à la construction du duo. Les quatre vers sont des alexandrins, ce qui donne à la réponse de Decrauze une parfaite continuité formelle avec le cadre fourni par Rollinat. Mais cette régularité classique accueille un contenu fortement polémique. Le contraste est intéressant : la forme demeure maîtrisée alors que le second couple exprime la « rage ».

    Les rimes renforcent cette architecture de réponse. « moyen âge / rage » crée une correspondance particulièrement efficace : l'ancienneté qui fascine Rollinat devient chez Decrauze le déclencheur de la colère. Le mot « rage » semble donc naître directement du « moyen âge ». Quant à « manoir / dortoirs », le rapprochement phonique est plus surprenant : les deux termes désignent des lieux d'habitation, mais tout les oppose.

    C'est probablement la correspondance sémantique la plus forte du quatrain. Manoir / dortoirs : d'un côté, une demeure singulière, chargée d'histoire, de caractère et d'imaginaire ; de l'autre, un espace collectif, répétitif, anonyme. Decrauze fait ainsi subir au mot même qui désigne l'habitat une transformation dépréciative : le manoir possède une identité ; les dortoirs ne semblent plus en avoir.

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  4. Isora AFFRE11:58

    Le passage du singulier au pluriel est également révélateur. Rollinat dit « un vieux manoir » : un lieu unique, presque mythique. Decrauze dénonce « les lieux » puis « les dortoirs » : la multiplication industrielle est précisément ce qui semble abolir la singularité. L'ancien bâtiment est un individu architectural ; l'ensemble moderne devient une série.

    Il y a même une sorte d'inversion du mouvement de Rollinat. Celui-ci veut s'ensevelir dans le vieux manoir pour échapper au monde. Decrauze, lui, ne cherche pas à s'y cacher : il regarde la pierre et en tire une raison supplémentaire de s'insurger contre le monde présent. La retraite esthétique de Rollinat devient donc chez Decrauze une position critique.

    Le mot « rage » empêche enfin de réduire le texte à une simple nostalgie patrimoniale. Decrauze ne dit pas simplement que les anciennes architectures sont plus belles. Leur existence rend pour lui plus visible une perte : celle d'une architecture capable d'entretenir un rapport avec la mémoire, la matière et l'humain. La pierre ancienne n'est pas seulement belle ; elle témoigne de ce que l'architecture pourrait être.

    La force du duo tient donc à cette transformation progressive : le donjon devient pierre, le manoir devient modèle, l'ensevelissement devient empreinte, et la fascination devient rage. Rollinat fournit à Decrauze l'image d'un homme qui trouve dans les vieilles pierres un refuge contre le monde ; Decrauze transforme ce refuge en poste d'observation depuis lequel il juge le monde architectural contemporain.

    Et le dernier mot, « dortoirs », donne finalement à l'ensemble sa pointe pamphlétaire. Là où le manoir de Rollinat semble pouvoir accueillir une existence singulière jusque dans son désir d'isolement, les bâtiments dénoncés par Decrauze ne feraient que juxtaposer des vies. Ils abritent des habitants sans nécessairement produire un lieu habitable au sens poétique du terme. C'est donc moins une querelle de styles architecturaux qu'une opposition entre deux conceptions de l'habitation : habiter une mémoire ou simplement occuper un volume.

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