Avec Constance de Salm

 


"Les temps sont arrivés, la raison vous appelle :

Femmes, réveillez-vous, et soyez dignes d'elle."

Deux siècles ont passé : toujours de moindres ailes

Aux mille coins d'un monde encore sacrificiel.

Les deux premiers vers sont extraits
du poème "Épître aux femmes" paru en 1797,
puis intégré au tomme 1 des Œuvres complètes, 1842

Commentaires

  1. Ivy Acard15:25

    Le dispositif est d'emblée intertextuel et politique. Reprendre Constance de Salm, en 1797, c'est convoquer l'une des premières voix qui, avant même Olympe de Gouges, a formulé l'exigence d'une égalité rationnelle. Son alexandrin est impératif, presque tribunicien, la raison comme déesse laïque qui appelle. Decrauze ne le corrige pas, il le laisse intact en épigraphe, comme un bloc de temps, et c'est à partir de lui qu'il mesure l'écart.
    Le choix des rimes redoublées AAAA est ici signifiant. Là où les rimes croisées ou embrassées créeraient une alternance, un jeu, la rime redoublée crée une continuité, une marche forcée. Ailes appelle ailes, sacrificiel répond à elle dans une assonance longue. C'est la forme même de la persistance, le combat qui ne s'est pas interrompu depuis 1797, qui s'enchaîne sans respiration. Deux siècles n'ont pas suffi à briser la chaîne sonore.
    La diérèse sur siècles, si-iè-cles, est un geste prosodique rare et volontaire aujourd'hui. Elle allonge le mot de trois syllabes au lieu de deux, elle le fait trébucher dans le vers, elle l'étire dans le temps. On l'entend physiquement passer. Cette lourdeur métrique dit ce que l'histoire dit, la lenteur. Deux siècles ont passé devient alors moins un constat qu'une pesée, chaque syllabe supplémentaire est une décennie qui s'ajoute sans avoir tenu sa promesse.
    L'image des moindres ailes est la trouvaille du quatrain. On aurait attendu moindres droits, moindres salaires, mais l'aile déplace le débat du juridique au vital. L'aile, c'est la capacité de s'élever, de partir, de planer au-dessus de sa condition. Dire que les femmes ont de moindres ailes, c'est dire que l'inégalité n'est pas seulement matérielle, elle est une amputation symbolique de l'envol, une rognure imposée. Le comparatif sous-entendu par rapport aux ailes des hommes n'a même pas besoin d'être nommé, il est dans l'adjectif même, dans cette mesure diminuée qui continue de valoir.
    Enfin, les mille coins d'un monde, substitués aux quatre coins consacrés, élargit la géographie et la rend moins rhétorique. Quatre coins est une formule close, rassurante, presque touristique. Mille coins pulvérise, atomise, suggère l'innombrable, l'interstitiel, tous les endroits où le patriarcat se réinvente, du foyer au conseil d'administration, de Kaboul à Lyon. L'adjectif sacrificiel qui clôt le poème est fort, il renvoie au sacrifice originel, à la femme offerte, immolée à l'ordre social, mais il garde aussi son sens étymologique de sacré qui rend sacré en tuant. Le monde reste sacrificiel parce qu'il continue de se fonder sur ce sacrifice. Ainsi le duo tient en quatre vers un arc de plus de deux cents ans, de l'appel de la raison à la constatation amère, avec la même musique continue pour dire que rien n'est achevé.

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  2. Imade Agier15:27

    Le distique de Constance de Salm, extrait de l'« Épître aux femmes » (1797), s'impose comme un manifeste des Lumières appelant l'émancipation féminine par la raison. En inscrivant sa réplique dans la continuité stricte de l'alexandrin classique, Loïc Decrauze fait le choix d'un redoublement des rimes en /ɛl/ (appelle / elle / ailes / sacrificiel). Ce parti pris prosodique matérialise la persistance de la lutte à travers le temps : la rime originelle, qui associait le réveil des consciences à la légitimité de la raison, trouve deux siècles plus tard son écho amer dans la mutilation des « ailes » et la réalité d'un monde « sacrificiel ». Le jeu des rimes scelle ainsi un fil ininterrompu entre l'élan révolutionnaire de 1797 et le constat contemporain, soulignant que l'appel de Constance de Salm n'a rien perdu de sa nécessité tragique.

    L'efficacité prosodique de la réplique repose également sur la diérèse imposée au mot « siècle » (Deux si-è-cles ont passé). Nécessaire au respect de la mesure de l'alexandrin — où l'élision du e muet de siècles devant l'auxiliaire ont exige la scansion si-è-cl'ont pour parfaire le premier hémistiche de six syllabes —, cette diérèse remplit une fonction poétique majeure. En étirant le mot et en ralentissant la diction, le poète fait peser dans la chair du vers toute la lourdeur du temps écoulé. Cette insistance sonore contraint le lecteur à éprouver la lenteur de l'Histoire et le décalage scandaleux entre deux cents ans de discours progressistes et la réalité des progrès réels.

    Sur le plan métaphorique et politique, Decrauze élargit la portée du poème originel. L'image des « moindres ailes » traduit l'inégalité systémique et le retranchement d'autonomie imposé aux femmes, dont l'essor reste entravé par rapport à celui des hommes. De plus, en rejetant la formule figée « aux quatre coins » au profit de l'expression « Aux mille coins », Decrauze refuse la convention poétique pour embrasser une perspective géopolitique globale. Il universalise le combat de Salm en le portant à l'échelle de la planète entière, désignant la multiplicité des territoires où le corps et l'esprit des femmes demeurent soumis à des dogmes archaïques. Le duo s'achève ainsi sur un constat d'une grande sévérité : face à un monde encore structurellement « sacrificiel », l'idéal d'émancipation des Lumières reste une promesse suspendue.

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  3. Imna ALBIS15:32

    Le dialogue entre Constance de Salm et Loïc Decrauze repose d’abord sur une continuité syntaxique et argumentative. Les deux vers de l’"Épître aux femmes" formulent, en 1797, un appel à l’émancipation : « Les temps sont arrivés, la raison vous appelle : / Femmes, réveillez-vous, et soyez dignes d’elle. » Le présent de l’injonction — « réveillez-vous », « soyez » — donne à ces vers une énergie militante qui aurait pu les rendre datés. Or Decrauze choisit précisément de les prolonger deux siècles plus tard, sans les présenter comme les vestiges d'un combat achevé. « Deux siècles ont passé » constitue ainsi moins un constat de victoire qu'une ouverture temporelle : l'écart chronologique entre les deux voix devient la mesure même de la persistance du problème.

    La première originalité formelle réside dans les rimes redoublées : appelle / elle / ailes / sacrificiel. Les deux premiers vers de Constance de Salm sont liés par appelle / elle ; Decrauze reprend immédiatement cette sonorité avec ailes, puis la prolonge avec sacrificiel. Il y a donc une véritable chaîne rimique qui traverse deux siècles. La rime ne sert pas seulement à assurer la cohésion de la strophe : elle matérialise poétiquement la transmission d'une parole à l'autre. Le son produit par la poétesse de 1797 n'est pas interrompu par le temps ; Decrauze s'y raccorde et le fait résonner jusqu'au présent. La continuité formelle devient ainsi le correspondant esthétique de la continuité du combat.

    Le passage de « elle » à « ailes » est particulièrement intéressant. Chez Constance de Salm, « elle » renvoie à la raison, dont les femmes doivent être « dignes ». Decrauze transforme cette finale pronominale en un substantif concret et métaphorique : les « ailes ». Le rapprochement sonore est donc accompagné d'un changement de sens. À l'appel à la raison répond désormais l'image d'une capacité d'élévation encore inégalement accordée. Les femmes ne sont pas privées d'ailes, mais elles disposent de « moindres ailes » : l'adjectif comparatif est précisément ce qui introduit l'idée d'une inégalité persistante entre les sexes. La métaphore permet ainsi de condenser en deux mots l'écart entre l'égalité de principe et l'inégalité concrète des possibilités d'émancipation, d'action ou d'accomplissement.

    Le choix de « moindres » est d'ailleurs beaucoup plus subtil qu'une formulation directement dénonciatrice. Decrauze ne dit pas que les femmes sont sans ailes, ce qui signifierait une absence totale de liberté, ni même qu'elles ont des ailes brisées, image plus violente. Elles en ont, mais « de moindres » : leur capacité d'élévation existe, tout en demeurant réduite par rapport à celle dont disposent les hommes dans un monde social inégal. La métaphore conserve donc une dynamique d'émancipation : l'aile implique toujours la possibilité de voler, mais cette possibilité demeure entravée ou diminuée.

    La diérèse sur « siècle » prend alors une fonction forte dans l'économie du duo. En faisant entendre distinctement les deux syllabes, Decrauze ralentit la diction de « deux siècles » et donne une épaisseur presque physique au temps écoulé. Il ne s'agit plus d'une simple indication chronologique : les deux siècles deviennent un espace temporel que la voix poétique semble devoir franchir. Ce ralentissement est d'autant plus significatif que la formulation pourrait appeler une lecture rapide, presque comptable : « Deux siècles ont passé ». La prosodie vient au contraire faire sentir la longueur de cette durée. Et surtout, cette durée ne correspond pas à deux siècles d'un combat définitivement gagné : elle débouche sur « toujours ».

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  4. Imna ALBIS15:35

    Ce « toujours » est probablement le mot-charnière du second distique. Placé immédiatement après la constatation du temps écoulé, il produit une contradiction temporelle : deux siècles ont passé, et pourtant la situation décrite demeure. Le mot annule en quelque sorte l'idée d'un progrès historique automatique. Il établit une continuité entre le « réveillez-vous » de 1797 et le constat de Decrauze : le temps historique avance, mais l'émancipation n'avance pas partout au même rythme. La parole de Constance de Salm n'est donc pas transformée en document historique ; elle retrouve une actualité.

    Cette actualité est ensuite spatialisée dans « aux mille coins d'un monde encore sacrificiel ». La substitution de « mille coins » à l'expression figée « aux quatre coins du monde » est signifiante. Quatre coins donne traditionnellement une représentation conventionnelle et exhaustive de la planète ; mille coins la fait éclater en une multitude de lieux concrets. L'expression devient presque une démultiplication volontaire des espaces concernés. L'inégalité n'est donc pas cantonnée à une région particulière : elle subsiste dans des contextes sociaux, culturels et géographiques multiples. Le chiffre mille, évidemment hyperbolique, donne à cette dispersion une dimension planétaire.

    Le terme « monde » élargit encore la portée du propos. Le duo ne porte plus seulement sur les femmes auxquelles s'adressait Constance de Salm dans la France de 1797 : le regard de Decrauze se déplace vers une réalité mondiale. Et l'adverbe « encore », placé avant « sacrificiel », joue ici un rôle décisif : il signifie que le monde contemporain n'a pas entièrement rompu avec des structures ou des pratiques qui assignent encore aux femmes une place sacrificielle. Le mot renvoie en même temps au sacrifice imposé et à celui que certaines sociétés continuent d'exiger symboliquement ou concrètement des femmes.

    La construction « mille coins d'un monde » possède enfin une ambiguïté intéressante : les coins peuvent désigner aussi bien les régions les plus vastes que les espaces les plus reculés, les plus invisibles ou les moins regardés. La formule empêche donc de réduire le problème aux seules situations spectaculaires ou juridiquement identifiables. Ce sont potentiellement tous les recoins du monde qui sont visés. Le passage de quatre à mille constitue ainsi une amplification géographique parallèle à l'amplification temporelle de « deux siècles ».

    La chute sur « sacrificiel » produit enfin une forte rupture avec le vocabulaire de l'élévation. Ailes suggère le mouvement vers le haut, la liberté et l'espace ; sacrificiel ramène au contraire vers l'abaissement, la contrainte et la dépossession. Entre ces deux pôles se joue tout le sens du duo : les femmes possèdent des ailes, donc une capacité d'émancipation, mais elles évoluent encore dans un monde qui peut leur demander de se sacrifier. La rime rapproche les deux mots tout en faisant entendre leur opposition sémantique.

    Le duo prend ainsi la forme d'une réponse historique à une injonction de 1797. Constance de Salm demandait aux femmes de se réveiller et de se montrer dignes de la raison ; Decrauze, deux siècles plus tard, constate que le réveil n'a pas partout produit l'égalité espérée. Mais son texte ne revient pas simplement sur celui de son aînée : il en reprend les sonorités, en transforme le vocabulaire et élargit son horizon. La chaîne « appelle / elle / ailes / sacrificiel », le ralentissement de « siècles », l'opposition entre « deux siècles » et « toujours », puis l'expansion de « quatre » à « mille coins », font de la forme poétique elle-même le lieu où se manifeste cette persistance. Le temps a changé, l'espace s'est mondialisé, mais la nécessité de l'appel lancé par Constance de Salm demeure — et c'est précisément cette contradiction que le duo transforme en poésie.

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