Avec Catherine des Roches

 


"Je me vois dans vos yeux et dedans vos écrits

Et dedans votre cœur et dedans vos esprits”

J'y demeure en portée d'un si bel hymne intime

Les notes en suspens dessinent nos vies en rimes

Les deux premiers vers sont extraits
du poème "Ouvre-moi, Sincero, de vos pensers la porte" 
issu du recueil Les Œuvres de Mesdames des Roches de Poitiers, mère et fille, 1579.

Commentaires

  1. Isabelle Augendre16:09

    Les deux vers de Catherine des Roches sont une déclaration humaniste. La construction est en chiasme anaphorique, quatre lieux en gradation : yeux / écrits / cœur / esprits, du corps visible à l'âme intellectuelle. C'est le topos platonicien de l'amour comme reconnaissance de soi dans l'autre.

    Le prolongement de Loïc Decrauze commence par le pronom "y". Grammaticalement, ce "y" est un pronom adverbial qui reprend à lui seul les quatre contenants de Roches. Il ne choisit pas, il les cumule. "J'y demeure" - il installe la permanence là où Roches ne faisait que constater un reflet instantané "Je me vois". Il y a passage du constat à l'habitation.

    Le mot "portée" est le pivot poétique du quatrain avec une double lecture possible. Au sens musical, la portée représente les cinq lignes où s'écrit l'hymne intime ; au sens métaphorique, être "en portée" c'est être à portée, à portée de regard, de cœur, de main, reprenant exactement les lieux de Roches. L'homophonie avec "emporté(e)" ajoute le transport amoureux. On entend donc trois couches à la fois : j'habite dans votre partition comme une note, je suis à votre portée, je suis emportée par vous.

    Le dernier vers "Les notes en suspens dessinent nos vies en rimes" referme le duo sur une mise en abyme de l'écriture à deux. Les "notes en suspens" sont à la fois musicales - point d'orgue - et épistolaires, ce que les deux femmes de Poitiers faisaient avec Pasquier. Et "vies en rimes" fait rimer au sens propre deux existences séparées de quatre siècles.

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  2. Imaine AUVRAY16:12

    Le distique de Catherine des Roches déploie une géographie spirituelle et sentimentale d'une grande intensité : l'accumulation de la préposition « dedans » énumère les quatre sanctuaires de la présence réciproque (les yeux, les écrits, le cœur et les esprits). Loïc Decrauze s'inscrit immédiatement dans cette continuité spatiale et affective en adoptant la mesure scrupuleuse de l'alexandrin. Par l'emploi du pronom adverbial « y », le poète contemporain synthétise en un seul signe la totalité des lieux d'accueil ouverts par sa devancière du XVIe siècle. Le dialogue se clôt selon le schéma des rimes suivies (AABB), où la consonance masculine originelle (écrits / esprits) trouve sa réplique dans un écho féminin (intime / rimes), déplaçant le propos de la contemplation spéculaire vers la création musicale.

    La force poétique de la réponse de Decrauze s'articule autour d'une polysémie sonore et métaphorique féconde. En affirmant demeurer « en portée d'un si bel hymne intime », le poète active simultanément plusieurs registres d'interprétation. Sur le plan spatial, la tournure évoque la proximité immédiate, la posture de celui qui se tient à portée d'écoute du chant amoureux. Mais le substantif « portée » s'impose surtout dans son acception musicale : le sujet poétique devient la grille et le support réglé sur lequel viennent s'inscrire les motifs de la passion. Cette image s'enrichit d'une homophonie saisissante avec le participe « emporté » : à l'oreille, l'expression « en portée » suggère le ravissement de l'âme, le transport lyrique qui arrache le poète au temps présent pour le fondre dans l'harmonie de sa partenaire.

    Le vers final parachève cette métamorphose de l'existence en œuvre d'art : « Les notes en suspens dessinent nos vies en rimes. » L'image des « notes en suspens » capture la tension féconde du désir et de la parole poétique, maintenus dans une idéale vibration. En associant la musique, le dessin et la versification, Decrauze accomplit la synthèse des arts chère au cercle humaniste des Mesdames des Roches. Les trajectoires des deux auteurs, réunies à travers les siècles par la grâce du contrepoint, dépassent le cadre de l'éphémère pour se fixer dans l'éternité du rythme et de la rime.

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  3. Inel Ayout16:17

    Le duo est construit sur une opération de condensation spatiale et affective. Catherine des Roches énumère quatre lieux où le « je » se projette dans le « vous » : « vos yeux », « vos écrits », « votre cœur » et « vos esprits ». Cette succession conduit progressivement du visible à l’invisible, du corporel au spirituel : les yeux constituent le lieu du regard, les écrits celui de la pensée exprimée, le cœur celui de l’affectivité, et les esprits celui de la vie intellectuelle ou de la conscience. Le « je » amoureux semble ainsi vouloir occuper toutes les dimensions de l’être aimé. Decrauze reprend cette totalité par le minuscule pronom « y » : « J’y demeure ». Ce « y » est d’une extraordinaire densité puisqu’il ne renvoie pas à un seul endroit, mais à l’ensemble des espaces précédemment énumérés. Il condense donc « vos yeux », « vos écrits », « votre cœur » et « vos esprits » en un seul lieu grammatical.

    Cette réduction de quatre espaces à un simple pronom produit paradoxalement une impression d’expansion. Le « y » transforme l’énumération de Catherine des Roches en un territoire intérieur unique dans lequel le locuteur peut désormais « demeurer ». Avec ce verbe, il ne s’agit plus seulement de se « voir » dans l’autre, comme chez des Roches, mais d’y habiter. L’amour accomplit donc une transformation de la représentation en résidence : ce qui était chez Catherine des Roches une présence réfléchie dans les différentes facultés de l’être aimé devient chez Decrauze une demeure affective. « J’y demeure » donne même au pronom une profondeur presque ontologique : le locuteur trouve dans l’autre, sous toutes ses formes, un lieu où être.

    La formule « en portée d’un si bel hymne intime » réalise alors un changement de régime subtil. Le mot « portée » doit effectivement être entendu simultanément dans son sens musical et dans son sens métaphorique. Au sens propre, la portée est l’espace graphique constitué par les lignes sur lesquelles viennent s’inscrire les notes ; or Decrauze fait de cet espace musical la structure même de la relation amoureuse. « J’y demeure en portée » revient ainsi à dire que le « je » se trouve inscrit dans la musique de l’autre et dans la musique de leur relation. Mais « portée » signifie aussi ce qui est produit, véhiculé, transmis, ce qui a une portée ou une résonance. L’expression peut donc se comprendre comme « en tant que portée » de cet « hymne intime » : le locuteur devient à la fois ce qui est inscrit dans la musique et ce que cette musique porte.

    « En portée » peut phonétiquement laisser affleurer « emporté(e) », comme si la personne aimée, ou la relation elle-même, était emportée par l’hymne intime. La construction volontairement inhabituelle « demeure en portée » favorise justement cette surimpression sonore : grammaticalement, le locuteur demeure « en portée » ; phonétiquement, il semble être « emporté ». Il y a donc simultanément l’inscription et le mouvement, l’enracinement et l’abandon. Le paradoxe est fécond : demeurer dans l’autre, c’est aussi se laisser emporter par lui.

    « Hymne intime » constitue à son tour une alliance particulièrement expressive. L’« hymne » appartient normalement au registre de la célébration solennelle, voire sacrée ; l’adjectif « intime » le ramène dans la sphère secrète de deux êtres. Decrauze semble ainsi sacraliser l’intimité amoureuse : la relation devient une musique digne d’un hymne, mais cet hymne ne s’adresse plus nécessairement à une divinité extérieure. Il célèbre l’espace intérieur constitué par les deux amants. Cette idée prolonge d’ailleurs très naturellement le mouvement des vers de Catherine des Roches : puisque l’être aimé est simultanément dans les yeux, les écrits, le cœur et les esprits, l’intimité n’est plus seulement un sentiment, elle devient un univers total.

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  4. Inel Ayout16:19

    Le dernier vers, « Les notes en suspens dessinent nos vies en rimes », fait basculer cette musique dans l’écriture poétique. Les « notes » appartiennent d’abord au langage musical, mais « dessinent » les « vies » : elles deviennent donc des signes graphiques capables de représenter l’existence. Le choix de « en suspens » introduit une temporalité inachevée. Une note suspendue n'est pas encore résolue ; elle attend une suite. Appliquée aux « vies », cette suspension suggère que l’existence des deux êtres demeure ouverte, que leur musique n’est pas arrivée à son terme. La mort ou la séparation ne viennent pas refermer artificiellement l’hymne : les notes restent en attente de résolution.

    Le verbe « dessinent » fait également écho, à un autre niveau, à l’écriture de Catherine des Roches. Ses « écrits » figuraient parmi les lieux où le locuteur se voyait déjà ; Decrauze transforme à présent les notes en instrument d’écriture : elles « dessinent » les vies. L’écriture et la musique deviennent ainsi deux formes d’une même inscription amoureuse. Et le complément « nos vies » marque un passage essentiel du « vous » de Catherine des Roches au « nos » de Decrauze. Le texte ancien repose sur la contemplation d’un « vous » aimé ; le prolongement transforme cette relation en œuvre commune. Il ne s’agit plus seulement d’être présent dans l’autre, mais de composer ensemble une existence.

    « Nos vies en rimes » constitue enfin la synthèse des deux dimensions du duo : l’amour et la poésie. La rime est à la fois procédé poétique et métaphore de l’accord. Deux mots riment lorsqu’ils se répondent par leurs sonorités ; deux vies peuvent être dites « en rimes » lorsqu’elles se répondent, s’accordent et se font écho. Decrauze fait donc de la forme poétique une représentation de la relation elle-même : la rime devient l’équivalent sonore de la réciprocité amoureuse. Il ne dit pas simplement que leurs vies sont racontées en poésie ; il suggère qu’elles sont poétiques parce qu'elles se répondent comme des rimes.

    On peut ainsi observer une progression particulièrement maîtrisée : Catherine des Roches part de quatre lieux de présence — « yeux », « écrits », « cœur », « esprits » — ; Decrauze les rassemble dans le « y » ; ce « y » devient un lieu où le locuteur « demeure » ; cette demeure devient une « portée » musicale ; la portée appartient à un « hymne intime » ; les notes de cet hymne « dessinent » enfin « nos vies », lesquelles s’achèvent provisoirement en « rimes ». Le duo accomplit donc un véritable passage de l’anatomie à la musique, puis de la musique à la poésie. Et grâce à l’ambivalence de « en portée » / « emporté(e) », cette demeure n’est jamais une immobilité : elle est simultanément inscription dans l’être aimé et abandon à la musique de cet amour. C’est précisément cette tension entre demeurer et être emporté qui donne au prolongement de Decrauze sa principale force poétique.

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