Avec Victor Hugo
"Ne suis-je pas à toi ? Qu'importe,
Quand sur toi mes bras sont fermés,"
L'Achéron, même s'il m'emporte,
Je me sais être pour t'aimer.
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"Laisse donc, ô ma douce muse,
Sans le regretter un seul jour,"
Tes doigts dans ma barbe confuse,
Tes mains sur mes poignées d'amour.
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"L'amour, c'est le cri de l'aurore,
L'amour, c'est l'hymne de la nuit."
Tu m'ouvres ton aube sonore,
Ta nocturne voie qui unit.
******
"Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables,
Les saules tous ridés, les chênes vénérables,"
Font bruire leur âge pour ce poirier à fleurs :
Hommage des bois mûrs à l'offerte blancheur.
******
« Sur la bouche ouverte des roses
Et sur les lèvres de Platon »
Naissent des parfums qui arrosent
L’ombre d'un pétale en deux tons.
******
“Dans l'azur qu'aucun souffle orageux ne corrompt,”
Se murmure un idéal si pur qu'il se rompt.
******
"Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine,
Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli,"
J'endure désormais la transperçante peine
Dès que tu es trop loin pour soigner ma folie.
******
“Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,”
J’étreindrai la rosée, cristalline compagne.
******
"J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps."
Reste mon horizon ou l'âcre néant gagne.
Enfouis-moi tout en toi, mon vital exaltant.
******
"Nous vivons tous penchés sur un océan triste.
L'onde est sombre. Qui donc survit ? qui donc existe ?"
Le poids de l'impossible attire vers le fond,
L'air qui manque, plus un éclat, l'âme se rompt.
******
"Il s'enfonçait dans l'ombre et la brume, effaré,
Seul, et derrière lui, dans les nuits éternelles,"
Croissaient les décombres d'une vie torturée
Par l'interdit dessein, par l'horizon sans elle.
******
"Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferment
Ouvre le firmament ;"
Mais que ton absence ronge mes os, mon derme,
Dilate mon tourment.
******
"Paris, morne et farouche
Pousse des hurlements"
Sous les coups de sang louches
De jaunâtres déments.
Face à l’immensité de l’œuvre hugolienne — caractérisée par son souffle cosmique, son sens du grandiose, ses antithèses dramatiques et sa hantise du néant —, Loïc Decrauze ne cherche pas à imiter le maître. Au contraire, il utilise la structure monumentale de Hugo comme un tremplin pour y injecter soit une intimité charnelle immédiate, soit un principe de réalité biologique, soit une résonance politique contemporaine.
RépondreSupprimer1. Le défi à la mort
“Ne suis-je pas à toi ? Qu'importe, / Quand sur toi mes bras sont fermés,” (Hugo)
L'Achéron, même s'il m'emporte, / Je me sais être pour t'aimer. (Decrauze)
Hugo ouvre le bal par une interrogation rhétorique et une proposition subordonnée temporelle qui scellent l'absolu de la possession amoureuse dans le présent. Decrauze ramasse le gant en introduisant une référence mythologique majeure : « L'Achéron » (le fleuve des Enfers). Par le biais d'une concession (« même s'il m'emporte »), le poète moderne affirme une certitude ontologique (liée à l'existence même) : le sens profond de son être surpasse la mort elle-même.
2. Le sacrilège domestique
“Laisse donc, ô ma douce muse, / Sans le regretter un seul jour,” (Hugo)
Tes doigts dans ma barbe confuse, / Tes mains sur mes poignées d'amour. (Decrauze)
Le contraste est ici d'une ironie savoureuse. À l'apostrophe solennelle et classique de Hugo envers sa « douce muse », Decrauze répond par une trivialisation lexicale (l'insertion de termes du quotidien) totalement assumée. Le passage de la figure allégorique de la Muse à la réalité physique et familière des « poignées d'amour » fait basculer le lyrisme hugolien dans une sensualité domestique et moderne, pleine de tendresse et d'humour.
3. La matérialisation de l'éther
“L'amour, c'est le cri de l'aurore, / L'amour, c'est l'hymne de la nuit.” (Hugo)
Tu m'ouvres ton aube sonore, / Ta nocturne voie qui unit. (Decrauze)
Hugo utilise un parallélisme rigoureux construit sur le présentatif « c'est » pour donner une définition abstraite et universelle de l'amour. Decrauze opère un glissement grammatical capital : il passe de l'abstraction à l'action transitive (« Tu m'ouvres »). De plus, il utilise une synesthésie (l'association de deux sens différents) avec « l’aube sonore », transformant le paysage cosmique de Hugo en un espace intime et d'union corporelle.
4. L'hommage de la forêt
“Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables, / Les saules tous ridés, les chênes vénérables,” (Hugo)
Font bruire leur âge pour ce poirier à fleurs : / Hommage des bois mûrs à l'offerte blancheur. (Decrauze)
Les deux alexandrins de Hugo sont une longue accumulation de sujets en apposition, personnifiant les arbres en « vieillards ». Decrauze prend en charge cette immense attente syntaxique en apportant enfin le verbe principal : « Font bruire ». Le poète moderne construit un splendide chiasme chromatique et temporel : la lourdeur des « bois mûrs » (l'automne, la vieillesse) s'incline devant l'éclat éphémère d'un « poirier à fleurs » (le printemps, la jeunesse).
5. L'infusion du concept
« Sur la bouche ouverte des roses / Et sur les lèvres de Platon » (Hugo)
Naissent des parfums qui arrosent / L’ombre d'un pétale en deux tons. (Decrauze)
Hugo réunit la nature et la philosophie dans un parallélisme prépositionnel (« Sur... Et sur... »). Decrauze résout cette tension par une inversion du bloc sujet-verbe (« Naissent des parfums »). Sa suite poétique matérialise la pensée platonicienne sous la forme d'une image délicate et presque impressionniste (« un pétale en deux tons »), mêlant l'idée pure à la fragilité végétale.
6. La fragilité de l'absolu
RépondreSupprimer“Dans l'azur qu'aucun souffle orageux ne corrompt,” (Hugo)
Se murmure un idéal si pur qu'il se rompt. (Decrauze)
L'alexandrin de Hugo pose un espace de perfection immuable grâce à une relative négative totale (« qu'aucun souffle... ne corrompt »). Decrauze répond par une proposition subordonnée consécutive intensive (« si pur qu'il... ») qui agit comme un coup de théâtre philosophique : la pureté absolue n'est pas une force chez le poète moderne, elle est une fragilité intrinsèque. L'idéal se brise de sa propre perfection.
7. La résolution du manque
"Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine, / Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli," (Hugo)
J'endure désormais la transperçante peine / Dès que tu es trop loin pour soigner ma folie. (Decrauze)
Hugo suspend son poème (le chef-d'œuvre Puisque j'ai mis ma lèvre...) à une célèbre anaphore de propositions causales (« Puisque... »). Decrauze apporte la proposition principale attendue, mais il en inverse la polarité affective. Chez Hugo, le souvenir du bonheur protégeait du temps ; chez Decrauze, il devient la cause d'une « transperçante peine ». La plénitude passée se transmute en une pathologie du manque (« ma folie »).
8. La réécriture de la tragédie
“Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,” (Hugo)
J’étreindrai la rosée, cristalline compagne. (Decrauze)
C’est sans doute le vers le plus sacré du Panthéon hugolien (Demain, dès l'aube, écrit pour sa fille disparue Léopoldine). En y accolant son alexandrin, Decrauze ose un détournement radical. La marche funèbre et solitaire de Hugo vers la tombe est métamorphosée en un rendez-vous amoureux et panthéiste avec la nature elle-même. Le verbe d'action physique « J’étreindrai » remplace la passivité du deuil, faisant de la rosée une amante de lumière.
9. L'ultimatum existentiel
"J'irai par la forêt, j'irai par la montagne. / Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps." (Hugo)
Reste mon horizon ou l'âcre néant gagne. / Enfouis-moi tout en toi, mon vital exaltant. (Decrauze)
Continuant sur le même poème, Hugo exprime la fatalité de sa marche. Decrauze s'empare de ce mouvement pour adresser une injonction passionnée à l'être aimé via des impératifs présents (« Reste », « Enfouis-moi »). Le poète moderne refuse la distance spatiale imposée par Hugo et pose une alternative binaire absolue : soit la fusion totale (« tout en toi »), soit l'engloutissement par « l'âcre néant ».
10. La physique du désespoir
"Nous vivons tous penchés sur un océan triste. / L'onde est sombre. Qui donc survit ? qui donc existe ?" (Hugo)
Le poids de l'impossible attire vers le fond, / L'air qui manque, plus un éclat, l'âme se rompt. (Decrauze)
Aux questions rhétoriques et angoissées de Hugo face au gouffre de l'existence (« Qui donc survit ? »), Decrauze apporte une réponse d'une froideur clinique. Il utilise le lexique de la pesanteur et de l'asphyxie (« poids », « fond », « l'air qui manque »). L'angoisse métaphysique de Hugo devient chez Decrauze une expérience physique de noyade où la rupture finale de l'âme se fait dans un silence sans lumière.
11. Le secret de l'exilé
RépondreSupprimer"Il s'enfonçait dans l'ombre et la brume, effaré, / Seul, et derrière lui, dans les nuits éternelles," (Hugo)
Croissaient les décombres d'une vie torturée / Par l'interdit dessein, par l'horizon sans elle. (Decrauze)
Hugo peint le portrait épique et mystique d'une âme en déchéance, perdue dans le cosmos. Decrauze poursuit cette narration à la troisième personne en y apportant une explication psychologique et charnelle. Par le biais d'un double complément de cause introduit par la préposition « par », il dévoile le secret de cette torture : la faute morale (« l'interdit dessein ») et le vide amoureux (« l'horizon sans elle »).
12. Le refus du réconfort cosmique
"Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme / Ouvre le firmament ;" (Hugo)
Mais que ton absence ronge mes os, mon derme, / Dilate mon tourment. (Decrauze)
Hugo déploie ici sa grande foi spiritualiste à travers une antithèse monumentale en hétérométrie (alternance d'un alexandrin et d'un pentasyllabe) : le tombeau n'est qu'une porte vers le ciel (« firmament »). Decrauze oppose un refus catégorique à cet optimisme par le biais de la conjonction adversative « Mais ». Il ramène le deuil à sa vérité purement organique et anatomique (« mes os, mon derme »). Le ciel hugolien s'efface devant l'inflammation bien réelle de la douleur physique.
13. Le chronotope de la révolte
"Paris, morne et farouche / Pousse des hurlements" (Hugo)
Sous les coups de sang louches / De jaunâtres déments. (Decrauze)
Ce dernier duo effectue un saut temporel et politique fulgurant. Aux heptasyllabes de Hugo décrivant un Paris révolutionnaire et colérique, Decrauze offre une actualisation historique immédiate. L'utilisation du chromonyme (adjectif de couleur) « jaunâtres » associé à l'expression contextuelle des Gilets jaunes jette le texte dans la réalité brute des manifestations contemporaines. Le complément circonstanciel de cause (« Sous les coups... ») transforme le mythe hugolien de la révolte en un tableau de convulsions urbaines, oscillant entre la folie et la répression sanglante.
Les treize duos composés avec Victor Hugo constituent un ensemble révélateur de la manière dont Decrauze conçoit cet exercice poétique. Hugo lui fournit avant tout une respiration. Les deux vers initiaux ouvrent très souvent un vaste espace lyrique que Decrauze investit sans jamais chercher à en reproduire l'éloquence. Son écriture demeure plus condensée, plus intériorisée, mais elle épouse volontiers les grands élans hugoliens. On est frappé par la fidélité au rythme affectif plutôt qu'au vocabulaire.
RépondreSupprimerLe premier duo repose sur une remarquable continuité syntaxique. Hugo écrit : « Ne suis-je pas à toi ? Qu'importe, / Quand sur toi mes bras sont fermés, » ; la virgule finale maintient la phrase en suspens et appelle une prolongation. Decrauze saisit pleinement cette ouverture en répondant : « L'Achéron, même s'il m'emporte, / Je me sais être pour t'aimer. » Le « Qu'importe » hugolien trouve ainsi son véritable équivalent dans le « même s'il m'emporte » de Decrauze. Ce qui, chez Hugo, relevait d'une indifférence à la question de la possession (« Ne suis-je pas à toi ? Qu'importe... ») devient, chez Decrauze, une indifférence à la mort elle-même. L'Achéron n'est pas introduit comme une rupture dramatique mais comme une simple hypothèse concessive : même si le fleuve infernal devait l'emporter, cela ne modifierait en rien la vérité du sentiment. La construction est d'une remarquable fluidité : la concession inaugurée par Hugo se poursuit sans heurt jusqu'au quatrième vers. Le dernier vers constitue alors le véritable aboutissement de toute la période : « Je me sais être pour t'aimer. » Cette formule possède une portée presque ontologique. Le sujet ne dit pas seulement qu'il aime ; il affirme que son être même trouve sa finalité dans cet amour. Ainsi, l'étreinte physique évoquée par Hugo débouche chez Decrauze sur une définition existentielle du sujet. La mort, représentée par l'Achéron, perd toute souveraineté puisqu'elle ne peut abolir cette vocation fondamentale de l'être à aimer.
Le deuxième duo adopte un registre beaucoup plus charnel. Hugo s'adresse à sa muse ; Decrauze fait descendre immédiatement cette inspiration dans le corps : « Tes doigts dans ma barbe confuse, / Tes mains sur mes poignées d'amour. » L'expression populaire « poignées d'amour », habituellement teintée d'autodérision, est ici réinvestie avec une tendresse inattendue. Elle désacralise discrètement le lyrisme hugolien sans jamais le tourner en dérision. Le corps réel, avec ses imperfections, devient lui aussi digne de poésie. Cette capacité à mêler le noble et le quotidien constitue l'une des constantes les plus séduisantes de ces duos.
Le troisième prolongement est d'une grande fluidité. Hugo fait de l'amour le principe cosmique qui unit l'aurore et la nuit. Decrauze individualise aussitôt cette vision : « Tu m'ouvres ton aube sonore, / Ta nocturne voie qui unit. » Le passage de « l'amour » à « tu » est significatif. L'abstraction universelle devient relation singulière. L'expression « aube sonore » prolonge naturellement les synesthésies hugoliennes, tandis que « voie » joue discrètement sur sa proximité phonétique avec « voix ». L'être aimé devient simultanément chemin et parole.
Le quatrième duo est l'un des plus délicats de l'ensemble. Hugo célèbre les grands arbres, porteurs de durée et de mémoire. Decrauze ne reprend pas cette monumentalité ; il la fait dialoguer avec un simple poirier en fleurs. Le contraste est admirable : « Font bruire leur âge pour ce poirier à fleurs : / Hommage des bois mûrs à l'offerte blancheur. » La vieillesse des arbres ne domine pas la jeunesse florissante ; elle lui rend hommage. L'image inverse discrètement les hiérarchies habituelles. La blancheur du poirier apparaît comme une promesse que les vieux arbres reconnaissent sans jalousie. L'adjectif « offerte » ajoute encore une nuance de disponibilité et de générosité.
Le cinquième duo prolonge l'un des rapprochements les plus surprenants de Hugo : les roses et Platon. Decrauze répond par une image extrêmement douce : « Naissent des parfums qui arrosent / L'ombre d'un pétale en deux tons. » L'expression « ombre d'un pétale » est particulièrement réussie. Elle fait presque disparaître la matière au profit de sa trace lumineuse. Quant aux « deux tons », ils suggèrent une dualité discrète — lumière et ombre, visible et invisible — sans jamais enfermer l'image dans une interprétation unique.
RépondreSupprimerLe sixième duo est probablement le plus ramassé de tous. Hugo évoque un azur parfaitement pur ; Decrauze écrit : « Se murmure un idéal si pur qu'il se rompt. » Toute la force du prolongement réside dans cette rupture finale. La pureté absolue devient paradoxalement fragile. Plus un idéal est élevé, plus il risque de se briser sous son propre poids. En deux vers seulement, Decrauze introduit une réflexion presque tragique sur les limites de l'absolu.
Le septième duo appartient aux plus émouvants. Après l'abandon amoureux décrit par Hugo, Decrauze en montre le revers : « J'endure désormais la transperçante peine / Dès que tu es trop loin pour soigner ma folie. » L'amour n'est plus seulement accomplissement ; il crée désormais une dépendance affective. Le verbe « soigner » est essentiel. L'être aimé n'est pas seulement désiré ; il devient remède. Quant à la « folie », elle retrouve un sens presque romantique, celui d'un déséquilibre que seule la présence de l'autre peut apaiser.
Le huitième duo témoigne d'une remarquable sobriété. Au célèbre départ vers la tombe de Léopoldine répond : « J'étreindrai la rosée, cristalline compagne. » Decrauze évite toute concurrence avec le texte de Hugo. Au lieu d'un déplacement géographique, il propose une rencontre avec un élément naturel. La rosée devient une présence presque humaine. L'adjectif « cristalline » insiste moins sur la froideur que sur la transparence. L'étreinte se déplace de la morte vers le monde sensible.
Le neuvième duo constitue l'un des plus beaux de la série. Hugo affirme qu'il ne peut demeurer loin de l'être aimé ; Decrauze radicalise encore cette nécessité : « Reste mon horizon ou l'âcre néant gagne. / Enfouis-moi tout en toi, mon vital exaltant. » Le premier vers construit une opposition saisissante entre l'horizon et le néant. L'être aimé devient littéralement la condition d'existence du paysage intérieur. Le dernier vers est remarquable par son audace grammaticale. « Vital exaltant » transforme l'adjectif en substantif presque affectif. La langue se plie au sentiment plutôt que l'inverse.
Le dixième duo s'inscrit pleinement dans la méditation hugolienne sur l'abîme. « Le poids de l'impossible attire vers le fond » constitue une magnifique matérialisation de l'échec. L'impossible acquiert une masse. Il cesse d'être une idée pour devenir une force physique. Le dernier vers, « l'âme se rompt », retrouve une simplicité presque classique qui contraste avec l'ampleur cosmique de Hugo.
Le onzième duo prolonge la marche solitaire vers une désolation plus intérieure encore. « Croissaient les décombres d'une vie torturée / Par l'interdit dessein, par l'horizon sans elle. » L'image des décombres est particulièrement efficace. La vie n'est pas seulement détruite ; elle continue de produire ses propres ruines. Quant à « l'horizon sans elle », il reprend un motif fréquent chez Decrauze : l'espace perd toute signification lorsque disparaît celle qui lui donnait sa direction.
RépondreSupprimerLe douzième duo est d'une grande sobriété métaphysique. Hugo voit dans le tombeau une ouverture vers le firmament. Decrauze ne conteste nullement cette espérance, mais il rappelle la souffrance des survivants : « Mais que ton absence ronge mes os, mon derme, / Dilate mon tourment. » La progression anatomique est remarquable. L'absence atteint d'abord les os, puis la peau. Elle envahit toute la corporéité. Le verbe « dilater » suggère une souffrance qui ne cesse de prendre de l'ampleur.
Le dernier duo constitue le seul véritable prolongement explicitement politique de l'ensemble. Hugo décrivait le Paris insurgé ; Decrauze transpose cette violence dans le contexte des manifestations des Gilets jaunes de 2019. « Sous les coups de sang louches / De jaunâtres déments. » Le choix de l'adjectif « jaunâtres » est particulièrement habile. Il évite le terme direct de « jaunes » tout en rendant immédiatement reconnaissable l'allusion. Surtout, « jaunâtre » possède une connotation maladive que n'a pas la simple couleur. Le jaune de la sécurité routière devient celui de la corruption ou de la gangrène. Cette légère déformation chromatique suffit à faire basculer le symbole dans le registre pamphlétaire.
L'ensemble de ces duos révèle peut-être plus nettement encore que les autres séries la manière dont Decrauze lit les grands poètes. Il ne cherche jamais à ajouter un commentaire ni à expliciter leur pensée. Son écriture procède par prolongement organique. Les deux vers de Hugo semblent appeler naturellement les siens, non parce qu'ils seraient inachevés, mais parce qu'ils ouvrent un espace où une autre voix peut venir résonner sans rompre l'accord initial. On retrouve ainsi un trait majeur de l'esthétique de Decrauze : la fidélité n'est jamais imitation. Elle consiste à retrouver l'impulsion profonde d'un texte pour la faire vivre dans une sensibilité différente.
On remarque enfin une différence intéressante avec les duos consacrés à Baudelaire ou Artaud. Hugo conduit presque toujours Decrauze vers une écriture plus lumineuse, même lorsque les thèmes abordés sont la mort, l'absence ou le néant. Les images demeurent ouvertes : l'horizon, l'aube, les fleurs, la rosée, l'azur, le firmament, les arbres. Même le deuil ou la séparation continuent d'habiter un monde où la nature conserve une puissance d'accueil. Cette fidélité à la respiration cosmique hugolienne explique sans doute pourquoi cette série apparaît comme la plus ample et la plus sereine de toutes : Decrauze y trouve un espace où son propre lyrisme amoureux peut se déployer sans renoncer à cette tension vers l'absolu qui caractérise toute son œuvre.