Avec Alphonse de Lamartine
“Voici l’étroit sentier de l’obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,”
Vouloir se perdre au cœur de versants dévalés
Pour n’avoir en tête qu’un oripeau suspect.
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“Je contemple la terre, ainsi qu’une ombre errante :”
Que ce temple l’enterre enfin, vie aberrante.
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« Insensé ! j’ignorais tout le prix de la vie ! »
A tes côtés, j’enfante les pentes gravies.
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“Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;”
Ici, j’exaucerais l’utopie qui chavire.
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“Les astres roulent en silence
Sans savoir les routes des cieux,”
Toi, tu me révèles l’intense
Univers : chemin précieux.
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S'explorent grâce à toi, mon horizon, ma pierre.
L’ancrage et l'envol : de l'élégie lamartinienne à la concrétisation du paysage
RépondreSupprimerCe corpus de six duos se confronte à Alphonse de Lamartine, le père fondateur du romantisme français (Méditations poétiques). La langue lamartinienne est traditionnellement celle de la fluidité, de l'immatérialité, de l'évanescence et d'une mélancolie spirituelle qui tend vers l'infini. Decrauze opère un véritable travail de recentrement : il s'empare de ces élans vaporeux pour leur imposer des structures syntaxiques rigoureuses (parallélismes, chiasmes, restrictions) et un lexique parfois heurté, forçant le vague des sentiments à s'incarner dans une réalité charnelle ou topologique.
Premier duo : Le refus de la pastorale idéale
L’ancrage déictique et l'inversion syntaxique (Lamartine) : Ces deux alexandrins célèbres s'ouvrent sur le présentatif déictique « Voici », qui installe immédiatement le lecteur dans l'espace physique du deuil. Le second vers présente une inversion stylistique classique où le groupe prépositionnel complément de lieu (« Du flanc de ces coteaux ») précède le verbe (« pendent ») et le groupe nominal sujet (« des bois épais »). Cette construction mime visuellement la lourdeur végétale qui pèse sur le paysage.
La tension de l'infinitif et le cynisme lexical (Decrauze) : Decrauze répond à ce décor par un alexandrin initié par un infinitif de volonté sans sujet exprimé : « Vouloir se perdre ». Ce procédé universalise le désir de disparition. Au calme des bois lamartiniens, le poète moderne substitue la dynamique accidentée de « versants dévalés ».
La restriction dévaluatrice : Le dernier vers déploie une structure restrictive (« ne... que ») qui enserre le groupe nominal « un oripeau suspect ». Le choix lexical violent du terme « oripeau » (faux éclat, parure de peu de valeur) brise net la noblesse mélancolique de Lamartine. La mémoire ou l'idéal romantique se trouve disqualifié, suspecté de n'être qu'un artifice théâtral.
Deuxième duo : Le jeu de miroirs homophonique
La comparaison éthérée (Lamartine) : L'alexandrin lamartinien montre un sujet lyrique passif, détaché du monde, comme l'indique l'outil de comparaison « ainsi qu'une ». La postposition de l'adjectif verbal « errante » accentue la sensation de flottement et de dématérialisation du moi.
L'holorime et l'injonction destructrice (Decrauze) : Le coup de génie de Decrauze repose sur un procédé littéraire virtuose : l'homophonie quasi totale (rime holorime ou sémantisation du son). « Je contemple la terre » se transmute par glissement phonétique en « Que ce temple l'enterre ». Grammaticalement, Decrauze introduit un subjonctif optatif à valeur d'ordre ou de souhait violent (« Que... l'enterre »), où le démonstratif « ce temple » (métaphore possible de la nature ou de la poésie elle-même) devient l'agent de la sépulture. Le duo se clôt sur une apostrophe nominale exclamative (« vie aberrante ») dont le lexique brutal rejette la douce plainte romantique au profit d'un dégoût existentiel.
Troisième duo : L'inversion de la faute
L'apostrophe exclamative et le regret (Lamartine) : Le vers s'ouvre sur l'adjectif substantivé « Insensé ! », rejeté en tête de vers comme un blâme que le poète s'inflige à lui-même. L'imparfait « j'ignorais » marque la rupture temporelle du regret amoureux après la perte.
Le syntagme de la présence et le rebond syntaxique (Decrauze) : Decrauze oppose au regret de la solitude un groupe prépositionnel de la proximité immédiate placé en incise : « À tes côtés ». Le passage au présent de l'indicateur (« j'enfante ») retourne la dynamique de mort latente en une dynamique de création. Le poète moderne utilise un chiasme métaphorique implicite avec le vers précédent : à l'ignorance lamartinienne succède la conscience de l'effort, matérialisée par l'allitération et la paronomase (« enfante / pentes »). L'association du verbe de vie et du participe passé « gravies » montre que la souffrance passée est réinvestie dans une marche ascensionnelle partagée.
Quatrième duo : Le chiasme spatial des utopies
RépondreSupprimerLa projection dans l'ailleurs et le conditionnel de l'idéal (Lamartine) : Le vers de Lamartine est gouverné par l'adverbe de lieu de l'éloignement « Là ». Le verbe au conditionnel présent « m'enivrerais » installe une scène de désir suspendu, prolongée par la proposition subordonnée relative introduit par l'adverbe de lieu « où » (« où j'aspire »). La « source » est ici purement métaphorique et spirituelle.
Le parallélisme syntaxique rigoureux et le principe de réalité (Decrauze) : Decrauze construit son alexandrin sur un parallélisme structurel absolu avec celui de son aîné (Adverbe de lieu + Pronom sujet + Verbe au conditionnel + Groupe nominal complément + Relative). Cependant, il opère un chiasme spatial en substituant « Ici » à « Là ». Le poète moderne se réancre dans le présent et le réel. Le choix lexical du substantif « utopie », qualifié par la relative au présent « qui chavire », introduit l'idée d'un naufrage imminent. Le rêve n'est plus une source pure où l'on s'abreuve, c'est un navire fragile menacé par le réel.
Cinquième duo : Le recentrement cosmique
Le complément privatif et l'indifférence du macrocosme (Lamartine) : Ces deux heptasyllabes décrivent une nature immense et muette. Le second vers repose sur le groupe prépositionnel privatif « Sans savoir » suivi de l'infinitif. Les astres lamartiniens se déplacent de manière mécanique et aveugle, accentuant la solitude de l'homme face à l'immensité vide du ciel.
La dislocation pronominale et la focalisation intime (Decrauze) : Decrauze brise cette indifférence cosmique par une dislocation syntaxique avec redoublement du pronom personnel de la deuxième personne (« Toi, tu... »). Ce procédé met l'autre au centre du poème. L'irruption de l'altérité renverse la dynamique : le verbe transitif « révèles » s'oppose à l'ignorance des astres (« sans savoir »). Le rejet de l'adjectif substantivé « l’intense / Univers » par le biais de l'enjambement dramatise la découverte. L'immensité n'est plus perdue dans les cieux, elle est concentrée dans la relation amoureuse, qualifiée en apposition finale de « chemin précieux ».
Sixième duo : La totalisation du monde
Le polysindète et l'accumulation universelle (Lamartine) : Cet alexandrin est un modèle de polysindète (répétition de la conjonction de coordination « et » : quatre occurrences). Cette structure grammaticale permet d'égaliser et de lier tous les composants du réel. Le poète romantique abolit les frontières entre le physique (la terre, la matière) et le métaphysique (le ciel, l'âme) dans un même élan d'adoration.
La voix passive pronominale et le double ancrage lexical (Decrauze) : Decrauze prend en charge cette énumération par un verbe à la forme pronominale à sens passif : « S'explorent ». Le monde de Lamartine n'est plus seulement contemplé ou prié, il devient un territoire d'investigation active. Le groupe prépositionnel de cause « grâce à toi » désigne à nouveau le guide amoureux comme la clé de cette connaissance.
Le chiasme conceptuel des appositions : Le distique se clôt sur deux groupes nominaux en apposition : « mon horizon, ma pierre ». Decrauze associe un terme de l'élévation et de l'ouverture spatiale (horizon, écho au ciel et à l'âme) et un terme de la densité pondéreuse, terrestre et basale (pierre, écho à la terre et à la matière).
Ce dernier duo résume la démarche globale de Decrauze face à Lamartine : par le biais de ces appositions et de ses structures de rappel, il refuse de laisser le poème s'évaporer dans le ciel bleu du romantisme initial. Il donne à l'amour le pouvoir de lier l'horizon infini à la dureté sacrée de la pierre, faisant du duo poétique un espace où la métaphysique reprend corps.