Avec Alfred de Musset
“Quand j'ai passé par la prairie,
J'ai vu, ce soir, dans le sentier”
L'Enchanteresse qui, sans cri,
A pris ma nature en pitié.
Les deux premiers vers sont extraits du poème "La nuit d'août" publié pour la première fois en 1836 dans la Revue des Deux Mondes.
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Qui nous perde l’âme et le corps”
Pour mieux renaître du défi
De n’être plus qu’un sans effort.
Que chaque jour je pleure et je prie à genoux ; »
En proie à votre absence, étrillé sans pareille :
Vers ce temps éperdu ma vie brisée s’échoue.
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“De tes douleurs sans borne, ange du ciel tombé”
Tu n’extrais que tourments d’un horizon plombé.
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“Inventons donc quelque folie
Qui nous perde l’âme et le corps”
Pour mieux renaître du défi
De n’être plus qu’un sans effort.
Les deux premiers vers sont extraits du poème "A Julie" publié pour la première fois en 1829 dans les Contes d'Espagne et d'Italie.
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« Si je vous le disais, que chaque nuit je veille,
Que chaque jour je pleure et je prie à genoux ; »
En proie à votre absence, étrillé sans pareille :
Vers ce temps éperdu ma vie brisée s’échoue.
Les deux premiers vers sont extraits du poème "A Ninon" publié dans le recueil Poésies nouvelles, 1850.
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“De tes douleurs sans borne, ange du ciel tombé”
Tu n’extrais que tourments d’un horizon plombé.
Le premier vers est extrait du poème "A Ulric G." publié dans le recueil Contes d'Espagne et d'Italie, 1829.
La blessure romantique : de la langueur pastorale au naufrage de l'être
RépondreSupprimerCe triptyque de quatrains suivi d'un distique final orchestre un face-à-face passionné avec Alfred de Musset, le poète de la souffrance amoureuse, de la passion absolue et de la dualité de l'âme ("Les Nuits"). Decrauze y déploie une panoplie de procédés syntaxiques et lexicaux pour capter l'élan lyrique de son aîné et le radicaliser, glissant de l'idylle bucolique au déchirement métaphysique.
Le premier quatrain : L'apparition salvatrice
L'ancrage temporel et spatial (Musset) : Les deux octosyllabes de Musset reposent sur une structure narrative simple et linéaire au passé composé (« j'ai passé », « J'ai vu »). L'accumulation de compléments circonstanciels de lieu (« par la prairie », « dans le sentier ») et de temps (« ce soir ») installe un climat de confidence intime, presque anecdotique, propre au romantisme de la confidence.
L'incise privative et le glissement allégorique (Decrauze) : Decrauze répond par l'introduction d'une figure mythologique magnifiée par la majuscule : « l'Enchanteresse ». Le troisième vers est marqué par une incise négative prépositionnelle (« sans cri ») qui installe une atmosphère de douceur feutrée, s'opposant aux éclats de voix habituels du drame romantique.
La rime assonancée : Sur le plan formel, Decrauze choisit une rime croisée qui prend une liberté moderne (« prairie / sans cri » ; « sentier / pitié »). L'emploi du verbe d'action au passé composé (« A pris ») s'aligne sur la temporalité de Musset, mais le choix lexical du groupe nominal « ma nature » (au lieu de mon cœur) englobe l'être du poète dans sa totalité organique.
Le deuxième quatrain : Le subjonctif de la perdition
L'injonction et le subjonctif consécutif (Musset) : Musset ouvre le mouvement par un impératif d'exhortation à la première personne du pluriel (« Inventons »), renforcé par l'adverbe logique « donc ». Il enchaîne sur une proposition subordonnée relative au subjonctif à valeur de conséquence souhaitée (« Qui nous perde »), où l'utilisation de la coordination « l'âme et le corps » signe le désir d'une destruction totale par l'excès.
La structure finale et la restriction unificatrice (Decrauze) : Decrauze s'empare de cette volonté de perdition pour lui donner un but positif par le biais de la préposition de but « Pour » suivie de l'infinitif « renaître ». Au déchirement de l'âme et du corps de Musset, Decrauze oppose une structure restrictive (« ne... plus qu'un ») qui agit comme un puissant vecteur d'unification. Le groupe prépositionnel final « sans effort » vient clore le quatrain dans une sensation d'évidence et d'apaisement absolu après la crise.
Le troisième quatrain : Le martyre et le naufrage maritime
RépondreSupprimerL'anaphore et le parallélisme syntaxique (Musset) : Ces deux alexandrins (extraits du célèbre poème "À Juana") reposent sur une structure conditionnelle suspendue (« Si je vous le disais ») suivie d'une anaphore syntaxique construite sur le déterminant indéfini répétitif (« chaque nuit », « chaque jour »). Le parallélisme des verbes de souffrance (« je veille », « je pleure », « je prie ») donne au texte un rythme de litanie obsessionnelle.
L'accumulation participiale et lexicale (Decrauze) : Decrauze répond à cette attente par une violence verbale accrue. Le troisième vers s'ouvre sur la locution adjectivale « En proie à », suivie du participe passé à valeur d'épithète détachée « étrillé », terme d'une grande dureté lexicale (voire triviale) qui évoque un corps maltraité, fustigé par le manque.
La métaphore du naufrage : Le vers final couronne le quatrain par une métaphore maritime et spatiale. Le verbe pronominal « s’échoue » (faisant rimer le vers avec le « genoux » de Musset par une assonance audacieuse) transforme le temps en une grève stérile où la trajectoire du poète moderne vient se briser. L'antéposition de l'adjectif « brisée » insiste sur l'état de ruine du sujet lyrique.
Le distique : L'horizon de plomb
L'apostrophe nominale (Musset) : L'alexandrin de Musset est une adresse directe caractérisée par l'absence de verbe conjugué. Le groupe prépositionnel initial (« De tes douleurs sans borne ») met en valeur l'immensité de la souffrance avant de nommer son destinataire par une métaphore mythologique oxymorique : « ange du ciel tombé » (évocation du poète déchu ou d'un Satan romantique).
La restriction métaphysique (Decrauze) : Par le second alexandrin, Decrauze réintroduit la conjugaison et l'action par la deuxième personne du singulier (« Tu n'extrais »). Il utilise à son tour la syntaxe restrictive (« ne... que ») pour souligner l'échec de cette alchimie de la douleur : l'ange romantique est incapable de transformer sa souffrance en or, il n'en tire que des « tourments ».
La métaphore chromatique finale : Le distique se referme sur le groupe nominal « un horizon plombé ». Le choix lexical du participe-adjectif « plombé » (qui offre une rime riche avec « tombé ») enferme le poète sous une chape de plomb métaphorique, un ciel bas et lourd qui fait écho aux horizons murés d'Artaud ou de Cécile Sauvage.
Decrauze traverse les différents âges du romantisme de Musset. Il passe de l'accueil de la pitié à la quête de fusion, pour finir par enregistrer le naufrage d'un moi « étrillé » par le vide, condamné à tourner en rond sous un horizon gris dont on ne peut s'échapper.