Avec Émile Nelligan
“Mais au salon empli de lunaires reflets,
Avant de remonter pour le calme nocturne,”
Je mordille tes lèvres, ô l’intime palais !
Que se lient nos langues si loin du taciturne.
Les deux premiers vers sont extraits
du poème "Prière du soir"
issu du recueil Épaves de la jeunesse, 1904.
L’éveil de la chair : du clair-obscur symboliste à la transgression sensuelle
RépondreSupprimerCe quatrain formé avec Émile Nelligan — figure de proue de la poésie québécoise, poète de la mélancolie adolescente, des neiges et des intérieurs fantomatiques — organise un contraste saisissant entre l'attente d'une solitude glacée et l'irruption soudaine du désir physique. Decrauze utilise le décor bourgeois et spectral de son aîné pour y installer une scène d'érotisme intime, s'appuyant sur de puissants ressorts lexicaux et grammaticaux.
Le décor éthéré et l'infinitive temporelle (Nelligan) : Les deux alexandrins de Nelligan mettent en place une atmosphère typiquement symboliste, suspendue et froide. Le premier vers s'ouvre sur un lieu clos (le « salon ») baigné d'une lumière irréelle grâce à l'antéposition de l'adjectif dans le groupe nominal (« lunaires reflets »). Le second vers repose sur une proposition subordonnée infinitive à valeur temporelle (« Avant de remonter »). Cette construction grammaticale crée un effet de suspense : le poète est dans un moment de latence, sur le point de quitter le monde pour s'enfoncer dans le néant ou le sommeil (« le calme nocturne »).
L'effraction charnelle et la polysémie lexicale (Decrauze) : Par le troisième vers, Decrauze brise net cette progression vers le silence. L'introduction du pronom « Je » et du verbe d'action au présent « mordille » (verbe à la fois agressif et affectueux, d'une grande physicalité) ramène la scène à la chair. Le coup de génie littéraire de ce vers réside dans l'invocation « ô l’intime palais ! ». Decrauze joue sur la polysémie absolue du substantif « palais » : il désigne à la fois le prolongement architectural du « salon » de Nelligan (l'espace clos de la maison) et l'espace anatomique buccal, situé juste derrière « tes lèvres ». L'architecture bourgeoise devient ainsi la géographie même de la bouche de l'aimé(e).
Le subjonctif optatif et le refus du silence (Le vers final) : L'alexandrin de clôture s'ouvre sur un subjonctif optatif (ou de souhait) : « Que se lient ». Ce mode grammatical permet au poète d'imposer sa volonté à la scène : il ne s'agit plus de subir le calme de la nuit, mais de commander l'union des corps. L'entrelacement des « langues » vient consommer l'exploration du « palais ». Enfin, le groupe prépositionnel final « si loin du taciturne » (où l'adjectif taciturne subit une nominalisation pour désigner le silence absolu ou la personne mutique) s'oppose frontalement au « calme nocturne » de Nelligan.
Decrauze fait preuve ici d'une grande habileté dans la gestion de la rime croisée (« reflets / palais » ; « nocturne / taciturne »), mêlant l'esthétique fin de siècle à une audace contemporaine. Sur le plan de la dynamique textuelle, le poète moderne refuse la résignation au sommeil. Il détourne la temporalité d'Émile Nelligan : l'instant de flottement avant le coucher n'est plus l'antichambre du silence ou de l'angoisse, mais devient, par la force du verbe d'action et du subjonctif, le terrain de jeu incandescent du désir.