Avec Arthur Rimbaud



« Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :

Mais l’amour infini me montera dans l’âme, »

Brisant les pesanteurs en superbe vaurien,

Mes sentiers buissonniers étourdiront la dame.

******

« Le Monde vibrera comme une immense lyre

Dans le frémissement d'un immense baiser ! »

Les ondes infinies, la partition à lire

De ce bel Univers qui saura s'embraser !

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« Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !

L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ; »

En se serrant très fort sur l’herbe ou dans le foin,

On fait enfin jaillir une ode sans prière.

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« Messire Belzébuth tire par la cravate »

Le roide danseur à la langue bien pendue :

La suspension qui craque, un tour de champ sans hâte,

Les pas dans le vide pour la valse perdue.

Commentaires

  1. Iseult Amesse09:39

    La traversée des saisons rimbaldiennes : de la ferveur vagabonde à la danse macabre

    Ce quatuor de duos avec Arthur Rimbaud dessine une véritable trajectoire biographique et stylistique de l’homme aux semelles de vent. Decrauze s'amarre successivement à l'adolescence fugueuse, à l'utopie cosmique, à l'éveil sensuel, puis au ricanement macabre du poète de Charleville. La greffe alexandrine y atteint une fluidité remarquable, épousant le mouvement rimbaldien pour mieux y injecter une touche de modernité nerveuse.

    Le premier duo : La fugue du superbe vaurien
    Decrauze s'inscrit ici dans le prolongement direct de la célèbre strophe de Sensation. Au mutisme contemplatif et extatique de Rimbaud, le poète moderne répond par le mouvement et l'insolence. L'expression « superbe vaurien » est un hommage parfait à la posture du jeune Rimbaud, vagabondant à travers la campagne. Les « sentiers buissonniers » font écho aux « sentiers » de l'herbe fraîche du poème d'origine, tandis que « la dame » réactive l'allégorie finale de la Nature chez Rimbaud (« comme avec une femme »). La structure des rimes croisées (« rien / vaurien » ; « âme / dame ») complète le quatrain dans une belle harmonie classique.

    Le second duo : L'hymne panthéiste
    Ici, c'est le Rimbaud solaire, païen et cosmique de Soleil et chair qui est convoqué. L'image de la lyre et du baiser universel trouve son prolongement direct dans la métaphore musicale de Decrauze (« les ondes infinies », « la partition à lire »). Mais là où le XIXe siècle rimbaldien vibrait, le XXIe siècle de Decrauze passe à l'étape supérieure : l'incendie. Le verbe « s'embraser » (faisant écho au « baiser ») transforme l'utopie fraternelle en une apocalypse lumineuse, un motif de combustion cher à Decrauze qui s'accorde magnifiquement à l'énergie destructrice et créatrice du Voyant.

    Le troisième duo : La liturgie de la chair
    Le troisième mouvement bascule dans l'intimité d'un soir d'été (Roman). Rimbaud captait le vertige de l'adolescence à travers les sens (« les tilleuls », « la paupière »). Decrauze matérialise l'étreinte amoureuse ébauchée par son aîné en nous installant « sur l’herbe ou dans le foin ». La conclusion du quatrain est d'une grande force subversive : « une ode sans prière ». En refusant la dimension religieuse ou sacrée au profit du pur élan charnel et païen, Decrauze reste profondément fidèle au Rimbaud anticlérical, celui pour qui la seule véritable mystique réside dans la vérité des corps et de la nature.

    Le quatrième duo : La potence et le ricanement
    Le triptyque s'achève sur le ton grinçant, ironique et macabre du "Bal des pendus". Le vers de Rimbaud (ici tronqué pour la greffe) introduit le diable en maître de cérémonie. Decrauze déploie ensuite le spectacle de la pendaison avec un détachement clinique et une ironie féroce. Le « roide danseur » à la « langue bien pendue » joue sur le double sens de l'expression populaire et de la réalité anatomique du supplicié. Les deux derniers vers suspendent le temps : « la suspension qui craque », le « tour de champ sans hâte » évoquent le balancement lent des corps au gibet. « La valse perdue » scelle le quatrain dans une chorégraphie du néant qui rappelle la grande tradition des danses macabres, revisitée par la modernité.

    Ces quatre duos témoignent d'une ductilité poétique totale. Decrauze démontre qu'il sait parler toutes les langues de Rimbaud : celle de la nature, celle du cosmos, celle de l'amour adolescent et celle du ricanement funèbre, prouvant que le dialogue avec l'éternel adolescent reste un des moteurs les plus vifs de sa propre création.

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