Avec François de Malherbe



« Lorsque l’été revient, il m’apporte la peste,

Et le glaive est le moins de ma calamité. »

Laide quarantaine, mon demi-siècle empeste

La fin à viser d’un coup de lame porté.


Les deux premiers vers sont extraits 
du poème "Prosopopée d'Ostende" composé en 1604.

Commentaires

  1. Issop Aumais18:02

    L’amertume du bilan : du stoïcisme tragique à la laideur du déclin

    Le compagnonnage avec François de Malherbe — le grand ordonnateur du classicisme français, réputé pour sa rigueur inflexible, sa langue châtiée et son stoïcisme face aux drames de l'existence — donne lieu ici à une confrontation d'une âpreté biographique et organique remarquable. Decrauze s'empare de la plainte historique de Malherbe pour l'enraciner dans une crise intime : celle de l'âge et de la déchéance physique.

    Le fléau historique et le destin tragique (Malherbe) : Les deux alexandrins de Malherbe posent un décor de désolation absolue, marqué par les fléaux jumeaux de l'Ancien Régime : la maladie (« la peste ») et la guerre (« le glaive »). Chez Malherbe, la souffrance est immense, politique et cosmique ; elle frappe le poète à travers les malheurs du temps, mais sa langue conserve une noblesse et une dignité tragique impeccables.

    La dégradation intime et l'aveu de l'âge (Decrauze) : Par le troisième vers, Decrauze opère un glissement sémantique d'une ironie féroce. La « peste » de Malherbe cesse d'être une épidémie extérieure pour devenir une réalité intérieure, physique et temporelle : « Laide quarantaine, mon demi-siècle empeste ». Le mot « quarantaine » joue magnifiquement sur son double sens : la mesure d'isolement sanitaire face à la maladie (faisant écho à la peste) et le cap de l'âge mûr, prolongé par le « demi-siècle ». Le verbe « empeste » rabaisse la dignité malherbienne dans une trivialité olfactive et intime.

    La délivrance par le fer (Le vers final) : L'alexandrin de clôture répond directement au « glaive » du poète du XVIIe siècle. Face à la déliquescence de l'âge, Decrauze n'attend plus la délivrance céleste ou le courage stoïque ; il appelle de ses vœux une fin nette, violente et chirurgicale : « d’un coup de lame porté ». L'image de la lame nettoie la laideur de la vieillesse par la précision du geste fatal.

    Decrauze signe ici un contrepoint d'une parfaite rigueur classique, s'enchaînant sur les rimes plates de Malherbe (« peste / empeste » ; « calamité / porté ») tout en déplaçant le centre de gravité du poème. Il quitte le grand théâtre des douleurs du monde pour formuler le dégoût de son propre corps et de sa propre durée. La discipline de Malherbe ne sert plus à endurer le destin, mais à planifier, avec une froideur géométrique, le geste qui y mettra fin.

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