Avec Blaise Cendrars
"À terre c'est un tas de fumier
Deux trois gratte-ciel y poussent"
Et ces amas verticaux émoussent
Notre horizon anémié.
Les deux premiers vers sont extraits
du poème "La Corugna"
issu du recueil Feuilles de route, 1924.
"À terre c'est un tas de fumier
Deux trois gratte-ciel y poussent"
Et ces amas verticaux émoussent
Notre horizon anémié.
La compression de la modernité : de l'épopée mécanique au constat d'étouffement
RépondreSupprimerLe dialogue avec Blaise Cendrars fait s’entrechoquer la poésie du voyage et de la modernité brute (celle des Pâques à New York ou de la Prose du Transsibérien) avec le pessimisme lucide de Decrauze. La collision se fait autour du paysage urbain, transformé en une allégorie de la déchéance moderne.
L’anarchisme visuel et la trivialité (Cendrars) : Les deux vers de Cendrars imposent un cadrage abrupt et typique de son esthétique cubiste et cinématographique. L'association antithétique immédiate entre le bas de l'échelle organique (« un tas de fumier ») et le sommet de l'ambition architecturale (« Deux trois gratte-ciel y poussent ») traite le gigantisme américain comme une excroissance ironique, une moisissure capitaliste surgissant de la boue.
La claustration et le rabaissement géométrique (Decrauze) : La réponse de Decrauze capte la verticalité de Cendrars mais en annule instantanément l'élan vital. Les buildings ne sont plus des symboles de conquête ou de vitesse ; ils deviennent des « amas verticaux » inertes. Le verbe « émoussent » agit comme un principe d'émondage et d'usure du regard.
Le diagnostic clinique du ciel (Le vers final) : L'octosyllabe de clôture (« Notre horizon anémié ») scelle la strophe dans un état de maladie biologique. L'anémie, caractérisée par le manque de globules rouges et d'oxygène, qualifie ici l'espace visuel et spirituel de l'homme moderne. Les gratte-ciel de Cendrars, au lieu d'élever le regard, finissent par masquer le ciel et asphyxier la conscience.
Decrauze réussit ici un tour de force en pliant la liberté formelle de Cendrars aux exigences d'un quatrain rimé embrassé (« fumier / anémié » ; « poussent / émoussent »). En emprisonnant le vers libre et voyageur de son aîné dans cette structure fermée, il mime textuellement l'enfermement de l'homme moderne : le grand espace américain de Cendrars se referme pour ne plus laisser qu'un horizon gris et exsangue.