En prolongeant le distique d'Yves Bonnefoy, Loïc Decrauze opère une amplification somatique de la communion amoureuse. Chez Bonnefoy, l'acte de boire l'eau tiède où sont passées les lèvres de l'autre relève d'une liturgie sobre du souvenir, un geste rituel qui suspend la fuite du temps. Decrauze s'empare de ce point d'arrêt temporel pour en précipiter les effets à l'intérieur même du corps : l'eau tiède s'y métamorphose en un « élixir » alchimique qui altère la température du sujet (« m'enfièvre »). Le texte franchit la frontière du poétique pour s'enfoncer dans la vérité biologique de la chair. Le sentiment ne demeure pas une abstraction spirituelle ; il s'incarne dans une dynamique cellulaire où le verbe « revenir » suggère une retrouvaille originelle, le retour des deux corps à une matière commune et indifférenciée.
Cette métamorphose de la mémoire en fièvre organique trouve son exacte traduction prosodique dans le jeu des diérèses qui rythment le quatrain. En imposant la scansion étirée de « mi-en-nes », « en-fi-è-vre » et « ti-en-nes », la métrique de l'alexandrin contraint l'appareil phonatoire à une dilatation du souffle et du temps vocal. La diérèse agit comme un ralentisseur acoustique : elle mime le "lingering", la présence qui s'attarde dans la bouche et sur les lèvres. Lorsque Bonnefoy fait glisser la fin du temps sur « mi-en-nes », Decrauze lui répond par l'échauffement de « en-fi-è-vre » et l'assignation possessive de « ti-en-nes ». L'allongement de la diphtongue devient le vecteur sonore de la contagion amoureuse, faisant peser chaque syllabe comme une gorgée retenue.
Le tressage des rimes croisées (ABAB) cimente cette fusion en nouant indissolublement les deux propositions poétiques. Le rapprochement rimique entre les « lèvres » de Bonnefoy et le verbe « enfièvre » de Decrauze trace le trajet direct du contact physique vers la réaction physiologique. De même, l'écho parfait entre les pronoms possessifs « miennes » et « tiennes », tous deux portés par la même diérèse, scelle la dissolution des identités dans un même flux corporel. Decrauze réussit ainsi à transfigurer le cérémonial mélancolique du seuil propre à Bonnefoy en un embrasement somatosensoriel où la poésie devient la science ultime de l'assimilation des êtres.
Decrauze part d'une image très intime et presque suspendue : boire l'eau qui a été au contact des lèvres de l'être aimé. Chez Bonnefoy, cette expérience provoque une sorte d'arrêt du temps : « C'est comme si le temps cessait sur les miennes ». Decrauze ne cherche pas à expliciter cette métaphore ; il la matérialise et la radicalise, en transformant le contact amoureux en une véritable circulation biologique.
Le premier vers de Decrauze, « En quelques gorgées cet élixir m'enfièvre », opère immédiatement une transmutation du banal en merveilleux. L'eau tiède devient un « élixir », c'est-à-dire une substance dotée d'une vertu presque alchimique. Mais l'expression n'est pas seulement précieuse ou romantique : elle répond très précisément à l'eau de Bonnefoy. Chez le poète, boire cette eau fait cesser le temps ; chez Decrauze, elle produit une transformation corporelle. L'« élixir » possède donc réellement un pouvoir : il agit sur celui qui le boit.
Le verbe « m'enfièvre » introduit une intensité supplémentaire. Il évoque évidemment l'embrasement amoureux, mais aussi la fièvre au sens physiologique. Cette ambiguïté prépare directement le dernier vers, où le sentiment amoureux va être traduit en termes de cellules. L'amour n'est donc plus seulement émotionnel ou spirituel : il devient presque une réaction organique. Les « quelques gorgées » suffisent à déclencher une métamorphose intérieure.
La formulation « Je sens mes cellules revenir aux tiennes » constitue le cœur inventif du duo. Bonnefoy disait que le temps « cessait » sur les lèvres : Decrauze transforme cette suspension temporelle en une sorte de régression biologique. Le verbe revenir est capital : les cellules ne vont pas simplement « vers » celles de l'autre, elles reviennent à elles, comme si elles leur avaient autrefois appartenu. La séparation entre les deux êtres est alors présentée comme une situation seconde, presque artificielle ; l'amour ou le désir permettrait de retrouver une unité antérieure.
Cela donne une portée particulièrement forte à la préposition « aux » : « revenir aux tiennes ». Il ne s'agit pas seulement de rejoindre l'autre, mais de retrouver quelque chose qui serait originellement commun. L'image peut évidemment être comprise comme une hyperbole amoureuse, mais elle contient aussi une conception presque métaphysique de l'amour : deux êtres séparés aspireraient à retrouver une unité fondamentale.
Le rapprochement entre « miennes » et « tiennes » est évidemment renforcé par les diérèses. Dans ces alexandrins, la prononciation de mi-ennes et ti-ennes impose un ralentissement et donne aux deux mots une ampleur métrique inhabituelle. Ce qui est remarquable, c'est que ces deux mots sont précisément les points d'aboutissement des deux vers : « sur les miennes » puis « aux tiennes ». La métrique fait donc entendre la relation entre le je et le tu.
Il y a même un déplacement intéressant entre ces deux occurrences. Chez Bonnefoy : « sur les miennes » Chez Decrauze : « aux tiennes » La première expression maintient les lèvres du locuteur comme lieu d'arrêt : le temps cesse sur les siennes. La seconde fait partir les « cellules » du locuteur vers celles de l'autre. On passe donc de l'immobilité à la circulation, de la suspension à la migration.
Cette opposition révèle sa beauté si l'on considère les deux vers de Decrauze ensemble. « En quelques gorgées » implique un mouvement physique d'absorption ; « revenir » implique un mouvement inverse, celui du retour ; et « cellules » donne à ce mouvement une matérialité presque microscopique. L'amour est ainsi représenté comme un échange de substances, une tentative de franchissement de la frontière corporelle qui sépare les deux individus.
Il y a aussi une progression temporelle subtile : « quelques gorgées » réduit le temps à quelques instants, tandis que Bonnefoy avait fait cesser le temps. Decrauze semble donc transformer la suspension du temps en une sorte de compression temporelle : en très peu de temps, quelque chose de très ancien pourrait se rétablir. Les « cellules » reviendraient aux cellules de l'autre comme si la séparation n'avait été qu'un accident provisoire.
Le mot « élixir » permet enfin une lecture presque alchimique du duo. L'eau passe d'un corps à l'autre et devient porteuse de l'être aimé. Elle contient symboliquement une trace de celui ou celle dont les lèvres l'ont touchée. Ce qui était extérieur devient intérieur : l'eau est bue, l'autre est ainsi métaphoriquement absorbé, puis cette absorption déclenche le « retour » cellulaire. Decrauze pousse donc jusqu'à sa conséquence extrême la sensualité de Bonnefoy : boire l'eau qui a touché les lèvres de l'autre, c'est tenter de faire entrer l'autre en soi.
Et le paradoxe final est très beau : chez Bonnefoy, le contact avec l'eau provoque une cessation du temps ; chez Decrauze, il semble provoquer une annulation de la séparation. Le temps cesse, puis les cellules reviennent. Ce qui est suspendu dans le premier poème devient donc, dans le second, une occasion de retrouver une unité perdue.
Les deux diérèses de « miennes » et « tiennes » viennent alors donner une dimension sonore à cette rencontre. Elles isolent presque les deux possessifs et font résonner l'opposition MIENNES / TIENNES, c'est-à-dire la frontière même que le dernier vers cherche à abolir. La poésie fait entendre la séparation au moment même où l'image affirme son dépassement. C'est peut-être ce qui rend le dernier vers si réussi : « mes cellules » et « les tiennes » restent grammaticalement distinctes, mais le verbe « revenir » rêve de les réunir.
Le duo apparaît ainsi comme une très belle amplification de Bonnefoy : l'eau devient élixir, la suspension du temps devient suspension de la séparation, et les lèvres deviennent cellules. Decrauze fait descendre la métaphysique amoureuse dans le corps jusqu'à son niveau le plus élémentaire, pour faire de l'amour non plus seulement une rencontre des êtres, mais presque une reconnaissance biologique de l'autre.
"Moi que la lente fièvre des marais démange, Qui voudrais m'enfoncer plus avant dans l'oubli," J'emprisonne les basses et fuis l'hymne à la lie, Alors que se signe la trace à l'aube orange.
"Sa lampe se mourait. Il ouvrit la fenêtre. Le soleil se levait. Il regarda sa lettre." Les oiseaux s'égayaient. Il sauta dans le vide. Un coup de vent emporta son feuillet livide.
"Mon âme est un rayon de lumière et d'amour Qui, du foyer divin détaché pour un jour," Irradie au firmament les ombres blafardes De charognes équarries et truffées d'échardes. ****** "Tandis que la cathédrale Notre-Dame de Paris, Nuptiale et sépulcrale, Bourdonne dans le ciel gris" La fusion cardinale Avec toi, l'Être de Vie, Crie en lettres capitales Puis s'enveloppe sans bruit. ****** “Nous avancions tranquillement sous les étoiles” Constellant notre sentier de baisers sans voile. ****** "Un oiseau sur l'arbre qu'on voit Chante sa plainte" Je me cogne au tronc qui renvoie Mes cris et craintes. ****** "Hélas ! Faut-il que meure ce bonheur ? Meurent plutôt la vie et son tourment !" À perdre ces parcelles qui affleurent S'enterre tout élan du cœur dément.
En prolongeant le distique d'Yves Bonnefoy, Loïc Decrauze opère une amplification somatique de la communion amoureuse. Chez Bonnefoy, l'acte de boire l'eau tiède où sont passées les lèvres de l'autre relève d'une liturgie sobre du souvenir, un geste rituel qui suspend la fuite du temps. Decrauze s'empare de ce point d'arrêt temporel pour en précipiter les effets à l'intérieur même du corps : l'eau tiède s'y métamorphose en un « élixir » alchimique qui altère la température du sujet (« m'enfièvre »). Le texte franchit la frontière du poétique pour s'enfoncer dans la vérité biologique de la chair. Le sentiment ne demeure pas une abstraction spirituelle ; il s'incarne dans une dynamique cellulaire où le verbe « revenir » suggère une retrouvaille originelle, le retour des deux corps à une matière commune et indifférenciée.
RépondreSupprimerCette métamorphose de la mémoire en fièvre organique trouve son exacte traduction prosodique dans le jeu des diérèses qui rythment le quatrain. En imposant la scansion étirée de « mi-en-nes », « en-fi-è-vre » et « ti-en-nes », la métrique de l'alexandrin contraint l'appareil phonatoire à une dilatation du souffle et du temps vocal. La diérèse agit comme un ralentisseur acoustique : elle mime le "lingering", la présence qui s'attarde dans la bouche et sur les lèvres. Lorsque Bonnefoy fait glisser la fin du temps sur « mi-en-nes », Decrauze lui répond par l'échauffement de « en-fi-è-vre » et l'assignation possessive de « ti-en-nes ». L'allongement de la diphtongue devient le vecteur sonore de la contagion amoureuse, faisant peser chaque syllabe comme une gorgée retenue.
Le tressage des rimes croisées (ABAB) cimente cette fusion en nouant indissolublement les deux propositions poétiques. Le rapprochement rimique entre les « lèvres » de Bonnefoy et le verbe « enfièvre » de Decrauze trace le trajet direct du contact physique vers la réaction physiologique. De même, l'écho parfait entre les pronoms possessifs « miennes » et « tiennes », tous deux portés par la même diérèse, scelle la dissolution des identités dans un même flux corporel. Decrauze réussit ainsi à transfigurer le cérémonial mélancolique du seuil propre à Bonnefoy en un embrasement somatosensoriel où la poésie devient la science ultime de l'assimilation des êtres.
Decrauze part d'une image très intime et presque suspendue : boire l'eau qui a été au contact des lèvres de l'être aimé. Chez Bonnefoy, cette expérience provoque une sorte d'arrêt du temps : « C'est comme si le temps cessait sur les miennes ». Decrauze ne cherche pas à expliciter cette métaphore ; il la matérialise et la radicalise, en transformant le contact amoureux en une véritable circulation biologique.
RépondreSupprimerLe premier vers de Decrauze, « En quelques gorgées cet élixir m'enfièvre », opère immédiatement une transmutation du banal en merveilleux. L'eau tiède devient un « élixir », c'est-à-dire une substance dotée d'une vertu presque alchimique. Mais l'expression n'est pas seulement précieuse ou romantique : elle répond très précisément à l'eau de Bonnefoy. Chez le poète, boire cette eau fait cesser le temps ; chez Decrauze, elle produit une transformation corporelle. L'« élixir » possède donc réellement un pouvoir : il agit sur celui qui le boit.
Le verbe « m'enfièvre » introduit une intensité supplémentaire. Il évoque évidemment l'embrasement amoureux, mais aussi la fièvre au sens physiologique. Cette ambiguïté prépare directement le dernier vers, où le sentiment amoureux va être traduit en termes de cellules. L'amour n'est donc plus seulement émotionnel ou spirituel : il devient presque une réaction organique. Les « quelques gorgées » suffisent à déclencher une métamorphose intérieure.
La formulation « Je sens mes cellules revenir aux tiennes » constitue le cœur inventif du duo. Bonnefoy disait que le temps « cessait » sur les lèvres : Decrauze transforme cette suspension temporelle en une sorte de régression biologique. Le verbe revenir est capital : les cellules ne vont pas simplement « vers » celles de l'autre, elles reviennent à elles, comme si elles leur avaient autrefois appartenu. La séparation entre les deux êtres est alors présentée comme une situation seconde, presque artificielle ; l'amour ou le désir permettrait de retrouver une unité antérieure.
Cela donne une portée particulièrement forte à la préposition « aux » : « revenir aux tiennes ». Il ne s'agit pas seulement de rejoindre l'autre, mais de retrouver quelque chose qui serait originellement commun. L'image peut évidemment être comprise comme une hyperbole amoureuse, mais elle contient aussi une conception presque métaphysique de l'amour : deux êtres séparés aspireraient à retrouver une unité fondamentale.
Le rapprochement entre « miennes » et « tiennes » est évidemment renforcé par les diérèses. Dans ces alexandrins, la prononciation de mi-ennes et ti-ennes impose un ralentissement et donne aux deux mots une ampleur métrique inhabituelle. Ce qui est remarquable, c'est que ces deux mots sont précisément les points d'aboutissement des deux vers : « sur les miennes » puis « aux tiennes ». La métrique fait donc entendre la relation entre le je et le tu.
Il y a même un déplacement intéressant entre ces deux occurrences. Chez Bonnefoy :
« sur les miennes »
Chez Decrauze : « aux tiennes »
La première expression maintient les lèvres du locuteur comme lieu d'arrêt : le temps cesse sur les siennes. La seconde fait partir les « cellules » du locuteur vers celles de l'autre. On passe donc de l'immobilité à la circulation, de la suspension à la migration.
Cette opposition révèle sa beauté si l'on considère les deux vers de Decrauze ensemble. « En quelques gorgées » implique un mouvement physique d'absorption ; « revenir » implique un mouvement inverse, celui du retour ; et « cellules » donne à ce mouvement une matérialité presque microscopique. L'amour est ainsi représenté comme un échange de substances, une tentative de franchissement de la frontière corporelle qui sépare les deux individus.
RépondreSupprimerIl y a aussi une progression temporelle subtile : « quelques gorgées » réduit le temps à quelques instants, tandis que Bonnefoy avait fait cesser le temps. Decrauze semble donc transformer la suspension du temps en une sorte de compression temporelle : en très peu de temps, quelque chose de très ancien pourrait se rétablir. Les « cellules » reviendraient aux cellules de l'autre comme si la séparation n'avait été qu'un accident provisoire.
Le mot « élixir » permet enfin une lecture presque alchimique du duo. L'eau passe d'un corps à l'autre et devient porteuse de l'être aimé. Elle contient symboliquement une trace de celui ou celle dont les lèvres l'ont touchée. Ce qui était extérieur devient intérieur : l'eau est bue, l'autre est ainsi métaphoriquement absorbé, puis cette absorption déclenche le « retour » cellulaire. Decrauze pousse donc jusqu'à sa conséquence extrême la sensualité de Bonnefoy : boire l'eau qui a touché les lèvres de l'autre, c'est tenter de faire entrer l'autre en soi.
Et le paradoxe final est très beau : chez Bonnefoy, le contact avec l'eau provoque une cessation du temps ; chez Decrauze, il semble provoquer une annulation de la séparation. Le temps cesse, puis les cellules reviennent. Ce qui est suspendu dans le premier poème devient donc, dans le second, une occasion de retrouver une unité perdue.
Les deux diérèses de « miennes » et « tiennes » viennent alors donner une dimension sonore à cette rencontre. Elles isolent presque les deux possessifs et font résonner l'opposition MIENNES / TIENNES, c'est-à-dire la frontière même que le dernier vers cherche à abolir. La poésie fait entendre la séparation au moment même où l'image affirme son dépassement. C'est peut-être ce qui rend le dernier vers si réussi : « mes cellules » et « les tiennes » restent grammaticalement distinctes, mais le verbe « revenir » rêve de les réunir.
Le duo apparaît ainsi comme une très belle amplification de Bonnefoy : l'eau devient élixir, la suspension du temps devient suspension de la séparation, et les lèvres deviennent cellules. Decrauze fait descendre la métaphysique amoureuse dans le corps jusqu'à son niveau le plus élémentaire, pour faire de l'amour non plus seulement une rencontre des êtres, mais presque une reconnaissance biologique de l'autre.