Avec Paul Claudel

 


“Délivrez-moi de moi-même ! délivrez

l'être de sa condition !”

que chacun jauge son humaine aspérité

pour résoudre sa juste équation...

Commentaires

  1. Irmas AUSSEIL12:27

    En greffant son distique sur le cri de Paul Claudel, Loïc Decrauze opère un glissement décisif de la prière métaphysique vers une morale de la responsabilité individuelle. Chez Claudel, la supplication (« Délivrez-moi de moi-même ! ») procède d'un élan vertical où le sujet cherche à s'arracher à l'étroitesse du moi et au fardeau de la « condition » humaine. Decrauze recueille cette aspiration à la libération mais en réoriente immédiatement la dynamique : plutôt que de fuir l'incarnation ou d'attendre une grâce extérieure, l'homme est enjoint de se confronter à sa propre matière. Le verbe « jauge » installe une posture d'auto-évaluation lucide. L'« humaine aspérité » désigne la rugosité du sujet, ses failles et ses singularités terrestres, transformant ce qui semblait être une contrainte en la matière brute de son accomplissement.

    Cette attention portée à la diversité des cas humains s'incarne dans une prosodie métriquement polymorphe. Decrauze épouse la variabilité des longueurs de vers initiée par Claudel (11 puis 7 ou 8 syllabes) en y répondant par un alexandrin ample (« que chacun jauge son humaine aspérité ») suivi d'un vers de 9 ou 10 syllabes. L'usage de la diérèse sur « é-qua-ti-on », faisant écho à celle de « con-di-ti-on », étire le temps vocal et offre à l'appareil phonatoire l'espace nécessaire pour calculer son propre destin. La continuité typographique — marquée par le respect de la minuscule initiale (« que chacun... ») — efface la frontière entre les deux poètes : la contribution de Decrauze se présente comme la conséquence syntaxique et la résolution pragmatique de la prière claudélienne.

    L'architecture des rimes traduit acoustiquement cette dialectique entre l'imperfection du réel et l'exigence d'harmonisation. La rime approximative entre « délivrez » et « aspérité » fait entendre le frottement de l'existence : elle refoule la facilité d'une cadence fermée pour figurer la rudesse de la condition charnelle. À l'opposé, la rime riche qui associe « condition » à « équation » scelle la possibilité d'un apaisement. La destinée humaine cesse d'être une fatalité subie pour devenir une « juste équation » — un problème personnel dont la résolution ne dépend pas d'un effacement du moi, mais de l'acceptation rigoureuse de sa propre équivalence.

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