Avec Jean Cocteau



“L'encre livre au papier ma funeste folie

Ce ne sont pas des vers que ma plume déplie.”

La noire substance des corps horizontaux

Nourrit non des strophes mais de pesants étaux.


Commentaires

  1. Ingund Aribaut12:10

    En prolongeant le distique de Jean Cocteau, Loïc Decrauze vient révéler et concrétiser ce que le poète gardait en suspens sous le geste d'une « plume » qui « déplie ». Là où Cocteau affirmait la nature extra-poétique de son écriture — une confession où l'encre ne façonne pas de simples vers mais libère une « funeste folie » —, Decrauze donne une assise somatique à cette matière dépliée : elle est la « noire substance des corps horizontaux ». L'encre se confond ainsi avec la matière nocturne, l'ombre ou la chair des êtres allongés, saisis dans la nudité du sommeil, de l'érotisme, de l'agonie ou de la mort. Déplier la page sous la plume revient à déplier les draps ou le suaire, exposant la vérité nue de la chair couchée sur le blanc du papier.

    Cette matérialisation du geste d'écrire s'accompagne d'un redoublement de la négation formelle. En écho au « Ce ne sont pas des vers » de Cocteau, Decrauze martèle : « Nourrit non des strophes ». Le poème refuse la gratuité ornementale et l'élégance strophique pour se muer en une expérience de la constriction. La « noire substance » ne s'épanouit pas en musique littéraire ; elle se condense et se durcit jusqu'à fabriquer « de pesants étaux ». Le mot « étau », placé au terme du quatrain, fait basculer la métaphore scripturale dans le registre de la pression mécanique et de la douleur somatosensorielle. L'écriture ne console pas : elle resserre l'emprise sur la « folie » du sujet, transformant la feuille en un instrument de contention.

    Sur le plan prosodique et acoustique, la suture s'opère dans une parfaite continuité d'alexandrins associés en rimes suivies (AABB). L'attelage rimique entre « horizontaux » et « étaux » cimente l'équivalence entre l'allongement des corps et leur écrasement mécanique : la posture horizontale trouve son aboutissement sonore dans le choc lourd et métallique de la pince qui se referme. L'allitération des sifflantes et des dentales (substance, strophes, pesants étaux) confère à la contribution de Decrauze une texture râpeuse, faisant grincer le vers comme une presse qui viendrait sceller la folie de Cocteau dans le plomb de la page.

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  2. Isayah ADRION19:05

    Ce duo est particulièrement sombre, et le raccord effectué par Decrauze ne se contente pas de prolonger l'idée de Cocteau, il révèle rétrospectivement ce que pourrait désigner l'acte d'écrire. Le deuxième vers de Cocteau, « Ce ne sont pas des vers que ma plume déplie », demeure relativement énigmatique : qu'est-ce donc que la plume « déplie » si elle ne déplie pas des vers ? Decrauze répond par une image saisissante : « La noire substance des corps horizontaux ». Les « corps horizontaux » donnent ainsi une matérialité funèbre à ce que la plume est censée déplier.

    Le premier vers de Cocteau, « L'encre livre au papier ma funeste folie », contient déjà une ambivalence essentielle entre l'écriture et la confession. Livre signifie à la fois donner, abandonner, révéler, mais fait aussi discrètement surgir le « livre » comme objet littéraire. L'encre transforme donc la folie en texte, mais une folie qualifiée de « funeste », ce qui interdit de réduire l'écriture à un simple exercice esthétique. Quelque chose de mortifère passe de l'auteur au papier.

    Decrauze prend précisément cette noirceur au pied de la lettre avec « La noire substance ». L'encre noire de Cocteau semble se prolonger dans cette « substance noire ». Mais le déplacement est brutal : ce qui était d'abord une matière d'écriture devient une matière qui semble provenir des « corps horizontaux ». L'adjectif noire est donc à la fois la couleur de l'encre et la couleur symbolique de la mort. La frontière entre substance littéraire et substance funéraire devient volontairement poreuse.

    L'expression « corps horizontaux » est particulièrement forte parce qu'elle évite de nommer directement ce qu'elle désigne. L'horizontalité transforme le corps vivant, normalement vertical, en corps étendu. Elle suggère donc la mort sans avoir besoin de prononcer le mot « cadavre ». Mais surtout, elle donne une réponse à Cocteau : si la plume « déplie » quelque chose qui n'est pas constitué de vers, elle pourrait déplier symboliquement des corps, les étendre sur la page comme on étend une matière.

    Le verbe « nourrit » accentue cette matérialisation. L'encre ne sert plus à écrire des strophes ; elle nourrit des « étaux ». Et c'est là que le dernier mot opère un nouveau basculement. L'étau est un instrument qui serre, immobilise, comprime. Il introduit donc une violence mécanique absente des deux vers de Cocteau. Les « corps horizontaux » ne sont pas seulement couchés : ils sont pris dans une structure de contrainte.

    La négation de Cocteau, « Ce ne sont pas des vers », est ainsi reprise presque syntaxiquement par Decrauze :
    « Nourrit non des strophes mais de pesants étaux. »
    Le parallélisme est très net : pas des vers / non des strophes. Decrauze conserve donc la structure de refus de Cocteau, mais remplace ce qui devrait normalement sortir de la plume par quelque chose de beaucoup plus inquiétant. L'écriture poétique est littéralement dé-poétisée : elle ne produit ni vers ni strophes.

    Et le choix du mot « étaux » est d'autant plus intéressant qu'il fait écho à l'écriture elle-même. L'étau exerce une pression ; or écrire peut également être présenté comme une activité qui comprime, fixe, enferme une expérience dans des mots. Mais ici, l'image devient funèbre : les strophes seraient remplacées par des instruments de contrainte qui enferment la matière même des corps.

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  3. Isayah ADRION19:08

    ll me semble donc que Decrauze construit une véritable métaphore de l'écriture comme dispositif de mise à mort ou d'enfermement. Chez Cocteau, l'encre transmet une « funeste folie » au papier. Chez Decrauze, l'encre noire semble provenir d'une scène où les corps morts deviennent eux-mêmes la matière obscure d'une écriture qui ne produit plus de poésie. La plume ne « déplie » donc peut-être pas des vers : elle déplie des corps sur la page.

    La répétition de la matière noire est à cet égard essentielle : « encre » → « noire substance ». Decrauze ne reprend pas simplement le vocabulaire de Cocteau ; il effectue une sorte de transformation alchimique. L'encre devient substance, et cette substance semble issue des corps. On passe ainsi de l'encre qui représente la mort à une matière qui semble physiquement provenir de la mort.

    Le contraste entre « strophes » et « étaux » est également très réussi sur le plan phonique et sémantique. Les deux mots sont courts, fortement accentués, mais appartiennent à des univers radicalement opposés : la strophe organise la beauté et le rythme ; l'étau immobilise et contraint. Decrauze oppose donc la forme poétique à la forme carcérale. La strophe est un espace où les mots respirent ; l'étau est un espace où quelque chose est écrasé.

    Il y a même une progression saisissante dans les quatre vers : folie → vers → corps → étaux. La folie de Cocteau passe dans l'encre ; l'encre conduit chez Decrauze aux corps ; les corps conduisent aux étaux. L'écriture devient ainsi progressivement moins abstraite et plus matérielle, jusqu'à produire une image presque macabre.

    Et le premier mot du troisième vers, « La », est particulièrement efficace dans la continuité syntaxique du duo : après les deux phrases de Cocteau, Decrauze semble fournir presque naturellement la réponse à la question implicite : qu'est-ce que cette plume déplie donc ? « La noire substance des corps horizontaux ». Il donne à l'énigme de Cocteau une réponse qui n'est pas explicative mais imagée, et cette réponse rend les deux vers originaux rétrospectivement plus sombres.

    Le duo peut donc être lu comme une descente de la poésie vers son envers mortuaire. Cocteau parle d'une plume qui refuse de produire des vers ; Decrauze imagine ce qui pourrait alors se substituer à la poésie : des corps étendus et une matière noire qui alimente des instruments de contrainte. L'écriture ne serait plus création mais révélation d'une matière funeste.

    Ce qui me paraît particulièrement réussi, finalement, c'est que Decrauze ne contredit jamais Cocteau. Il prend son refus au sérieux. Si « ce ne sont pas des vers que ma plume déplie », alors il faut imaginer ce qu'elle déplie réellement. Et les « corps horizontaux » constituent précisément cette réponse : la plume déplie non des vers, mais le spectacle métaphorique de la mort elle-même. La poésie n'est plus ce qui recouvre le funeste ; elle devient l'instrument qui le découvre.

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  4. Iker AIGON19:23

    L'expression "corps horizontaux" peut être la métaphore qui révèle ce que sont réellement ces « vers » que Cocteau prétend ne pas écrire.

    Chez Cocteau :
    « L'encre livre au papier ma funeste folie
    Ce ne sont pas des vers que ma plume déplie. »

    Le second vers produit déjà un paradoxe. Le geste est celui du poète — encre, papier, plume, vers — mais le locuteur récuse le résultat poétique. Decrauze prend cette dénégation au pied de la lettre et demande en quelque sorte : si ce ne sont pas des vers, alors qu'est-ce que la plume déplie ?

    Sa réponse est saisissante :
    « La noire substance des corps horizontaux »

    Les « corps horizontaux » peuvent être compris comme les lignes couchées sur le papier, mais cette lecture graphique n'épuise pas l'image. Le mot « corps » donne soudain une matérialité humaine à ce qui était simplement de l'écriture. Et l'adjectif « horizontaux » peut faire penser à des corps étendus, donc à des corps morts ou gisants.

    C'est là, me semble-t-il, que le deuxième niveau de lecture devient particulièrement fort. Si ces corps horizontaux sont des cadavres, « la noire substance » qui les constitue pourrait être l'encre elle-même, mais une encre devenue métaphoriquement sang, matière funèbre ou substance de mort. La poésie n'est alors plus seulement une écriture sombre : elle est composée de corps couchés sur le papier.

    Cette interprétation éclaire rétrospectivement le premier vers de Cocteau :
    « L'encre livre au papier ma funeste folie »
    Le mot « funeste » cesse d'être simplement un adjectif exprimant la noirceur psychologique du poète. Il annonce littéralement l'univers de la mort qui va apparaître dans les deux vers de Decrauze. La « folie » n'engendre pas des vers au sens traditionnel : elle produit une matière noire faite de corps.

    Et cela donne une profondeur à « Ce ne sont pas des vers ». Le mot vers devient presque équivoque. Ce ne sont pas des vers comme productions poétiques harmonieuses ; ce sont peut-être des corps alignés horizontalement, des gisants, des morts couchés les uns à côté des autres. Decrauze semble donc remplacer la métaphore conventionnelle du poème comme organisme vivant par une métaphore beaucoup plus macabre : le poème comme charnier typographique.

    Le dernier vers radicalise encore cette lecture :
    " Nourrit non des strophes mais de pesants étaux."
    Si l'on ne voit dans les « corps horizontaux » que des lignes d'écriture, « étaux » semble déjà une image étrange. Mais si les corps sont des corps humains, tout s'assombrit. L'étau est l'instrument qui immobilise, serre, comprime. Les corps ne sont donc pas seulement étendus : ils sont pris dans une force qui les maintient, les écrase ou les contraint.

    Il y a alors une opposition très forte entre « corps horizontaux » et « étaux » : d'un côté, des êtres réduits à l'horizontalité ; de l'autre, les instruments qui les emprisonnent. La poésie issue de la « funeste folie » ne serait plus une libération par les mots, mais une mécanique d'enfermement.

    Et le verbe « nourrit » est particulièrement troublant. Ce sont les corps qui « nourrissent » les étaux. L'image inverse le rapport normal entre matière et instrument : normalement, l'étau sert à travailler une matière ; ici, les corps semblent alimenter la machine. On pourrait presque entendre derrière cela une représentation de l'écriture comme machine de compression de la souffrance.

    L'expression « noire substance » peut bien sûr désigner très concrètement l'encre. Mais « substance » est beaucoup plus substantiel que encre : le mot suggère une matière fondamentale, presque une essence. La noirceur n'est donc pas seulement celle du liquide ; elle devient la substance même de ce qui est écrit. Si les « corps horizontaux » sont les figures couchées produites par cette substance, alors l'encre noire devient la matière dont sont faits les morts.

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  5. Iker AIGON19:28

    Il y a même une possibilité plus inquiétante : les « corps horizontaux » pourraient être les poèmes eux-mêmes. Non pas les vers comme objets esthétiques, mais des corps que l'écriture aurait couchés sur le papier. Dans ce cas, « nourrir des étaux » pourrait signifier que l'écriture transforme les expériences humaines en matière poétique en les fixant, immobilisant, enfermant dans la forme.

    Cette lecture donne une nouvelle portée au mot « déplie » chez Cocteau. Déplier suppose normalement qu'une chose était pliée et qu'on lui rend son extension. Mais qu'est-ce que la plume déplie ? Decrauze répond implicitement : des corps. La plume pourrait donc être assimilée à une main qui étend ou déploie des corps sur la surface du papier. Le verbe devient presque macabre.

    Et l'horizontalité est essentielle parce qu'elle oppose les corps à la verticalité traditionnelle du vivant. Un corps debout agit, marche, parle ; un corps horizontal peut être endormi, blessé, mort ou simplement abandonné. Decrauze choisit donc un adjectif qui contient déjà toute une ambiguïté existentielle.

    Je vois aussi un rapport intéressant entre « plume », « corps » et « étaux ». Les trois renvoient à des instruments ou à des matières de transformation. La plume transforme la pensée en écriture ; l'étau transforme ou contraint la matière ; les « corps horizontaux » sont ce qui se trouve pris dans cette transformation. Cela pourrait faire de l'écriture elle-même une machine de contrainte : la folie se dépose dans l'encre, l'encre produit des corps, et ces corps alimentent les étaux.

    Dans cette perspective, le quatrain de Decrauze devient très sombre. Il ne dit pas seulement : ce que Cocteau écrit n'est pas vraiment de la poésie. Il pourrait dire : ce que la folie fait écrire au poète, ce sont des corps morts ; et ces corps ne produisent pas de belles strophes, mais deviennent la matière d'une mécanique qui les broie.

    Cela donnerait une interprétation particulièrement forte à « ma funeste folie ». La folie n'est pas simplement le thème de l'écriture : elle en est le moteur producteur, la substance qui fait surgir les « corps horizontaux ».

    Cette approche rend également le mot « pesants » beaucoup plus significatif. La poésie traditionnelle est souvent associée à la légèreté du chant, au souffle, à l'envol. Ici, tout est inverse : noire, substance, corps, horizontaux, pesants, étaux. C'est un vocabulaire de la matière, du poids et de l'immobilité. Le poème semble volontairement refuser l'élévation poétique.

    Decrauze prend le « Ce ne sont pas des vers » de Cocteau non comme une simple dénégation métapoétique, mais comme une énigme à résoudre. Et il propose une réponse presque cauchemardesque : ce ne sont pas des vers parce que ce sont des corps.

    Cette lecture rend le raccord entre les deux poètes très cohérent : Cocteau donne l'encre, le papier, la plume et la folie ; Decrauze révèle ce que cette écriture semble produire sous son regard : une matière noire qui couche des corps et les soumet à des étaux.

    Les « corps horizontaux » constituent l'expression clef du duo. Pris littéralement, il décrit la disposition graphique des vers ; pris métaphoriquement, il transforme ces vers en gisants ; et pris symboliquement, il peut faire du poème lui-même le lieu où la folie immobilise et broie le vivant. Cette triple lecture donne au duo une implacable noirceur.

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