En prolongeant le distique de Jean Cocteau, Loïc Decrauze vient révéler et concrétiser ce que le poète gardait en suspens sous le geste d'une « plume » qui « déplie ». Là où Cocteau affirmait la nature extra-poétique de son écriture — une confession où l'encre ne façonne pas de simples vers mais libère une « funeste folie » —, Decrauze donne une assise somatique à cette matière dépliée : elle est la « noire substance des corps horizontaux ». L'encre se confond ainsi avec la matière nocturne, l'ombre ou la chair des êtres allongés, saisis dans la nudité du sommeil, de l'érotisme, de l'agonie ou de la mort. Déplier la page sous la plume revient à déplier les draps ou le suaire, exposant la vérité nue de la chair couchée sur le blanc du papier.
Cette matérialisation du geste d'écrire s'accompagne d'un redoublement de la négation formelle. En écho au « Ce ne sont pas des vers » de Cocteau, Decrauze martèle : « Nourrit non des strophes ». Le poème refuse la gratuité ornementale et l'élégance strophique pour se muer en une expérience de la constriction. La « noire substance » ne s'épanouit pas en musique littéraire ; elle se condense et se durcit jusqu'à fabriquer « de pesants étaux ». Le mot « étau », placé au terme du quatrain, fait basculer la métaphore scripturale dans le registre de la pression mécanique et de la douleur somatosensorielle. L'écriture ne console pas : elle resserre l'emprise sur la « folie » du sujet, transformant la feuille en un instrument de contention.
Sur le plan prosodique et acoustique, la suture s'opère dans une parfaite continuité d'alexandrins associés en rimes suivies (AABB). L'attelage rimique entre « horizontaux » et « étaux » cimente l'équivalence entre l'allongement des corps et leur écrasement mécanique : la posture horizontale trouve son aboutissement sonore dans le choc lourd et métallique de la pince qui se referme. L'allitération des sifflantes et des dentales (substance, strophes, pesants étaux) confère à la contribution de Decrauze une texture râpeuse, faisant grincer le vers comme une presse qui viendrait sceller la folie de Cocteau dans le plomb de la page.
"Moi que la lente fièvre des marais démange, Qui voudrais m'enfoncer plus avant dans l'oubli," J'emprisonne les basses et fuis l'hymne à la lie, Alors que se signe la trace à l'aube orange.
"Sa lampe se mourait. Il ouvrit la fenêtre. Le soleil se levait. Il regarda sa lettre." Les oiseaux s'égayaient. Il sauta dans le vide. Un coup de vent emporta son feuillet livide.
"Mon âme est un rayon de lumière et d'amour Qui, du foyer divin détaché pour un jour," Irradie au firmament les ombres blafardes De charognes équarries et truffées d'échardes. ****** "Tandis que la cathédrale Notre-Dame de Paris, Nuptiale et sépulcrale, Bourdonne dans le ciel gris" La fusion cardinale Avec toi, l'Être de Vie, Crie en lettres capitales Puis s'enveloppe sans bruit. ****** “Nous avancions tranquillement sous les étoiles” Constellant notre sentier de baisers sans voile. ****** "Un oiseau sur l'arbre qu'on voit Chante sa plainte" Je me cogne au tronc qui renvoie Mes cris et craintes. ****** "Hélas ! Faut-il que meure ce bonheur ? Meurent plutôt la vie et son tourment !" À perdre ces parcelles qui affleurent S'enterre tout élan du cœur dément.
En prolongeant le distique de Jean Cocteau, Loïc Decrauze vient révéler et concrétiser ce que le poète gardait en suspens sous le geste d'une « plume » qui « déplie ». Là où Cocteau affirmait la nature extra-poétique de son écriture — une confession où l'encre ne façonne pas de simples vers mais libère une « funeste folie » —, Decrauze donne une assise somatique à cette matière dépliée : elle est la « noire substance des corps horizontaux ». L'encre se confond ainsi avec la matière nocturne, l'ombre ou la chair des êtres allongés, saisis dans la nudité du sommeil, de l'érotisme, de l'agonie ou de la mort. Déplier la page sous la plume revient à déplier les draps ou le suaire, exposant la vérité nue de la chair couchée sur le blanc du papier.
RépondreSupprimerCette matérialisation du geste d'écrire s'accompagne d'un redoublement de la négation formelle. En écho au « Ce ne sont pas des vers » de Cocteau, Decrauze martèle : « Nourrit non des strophes ». Le poème refuse la gratuité ornementale et l'élégance strophique pour se muer en une expérience de la constriction. La « noire substance » ne s'épanouit pas en musique littéraire ; elle se condense et se durcit jusqu'à fabriquer « de pesants étaux ». Le mot « étau », placé au terme du quatrain, fait basculer la métaphore scripturale dans le registre de la pression mécanique et de la douleur somatosensorielle. L'écriture ne console pas : elle resserre l'emprise sur la « folie » du sujet, transformant la feuille en un instrument de contention.
Sur le plan prosodique et acoustique, la suture s'opère dans une parfaite continuité d'alexandrins associés en rimes suivies (AABB). L'attelage rimique entre « horizontaux » et « étaux » cimente l'équivalence entre l'allongement des corps et leur écrasement mécanique : la posture horizontale trouve son aboutissement sonore dans le choc lourd et métallique de la pince qui se referme. L'allitération des sifflantes et des dentales (substance, strophes, pesants étaux) confère à la contribution de Decrauze une texture râpeuse, faisant grincer le vers comme une presse qui viendrait sceller la folie de Cocteau dans le plomb de la page.