Avec Francis Jammes
"C'est sa robe, sans doute, que mon songe a rêvé
sur le banc que la mousse et l'humidité mordent,”
je m'y surprends debout, si instable, au cou la corde,
sans l'étoffe fleurie, je reste au chanvre rivé...
Les deux premiers vers sont extraits
du poème "Élégie quatrième"
issu du recueil Le Deuil des primevères, 1901.

Le distique de Francis Jammes, extrait de l'« Élégie quatrième » (Le Deuil des primevères), s'inscrit dans un lyrisme champêtre et mélancolique où le souvenir amoureux se dissout dans l'érosion du temps : l'illusion de la « robe » rêvée se heurte à la dégradation minérale et végétale du « banc que la mousse et l'humidité mordent ». Loïc Decrauze s'empare de ce décor élégiaque en épousant scrupuleusement la mesure d'exception choisie par Jammes, le tridécasyllable. Ce vers de 13 syllabes installe une cadence étirée, légèrement déséquilibrée, qui sert idéalement le basculement d'atmosphère. En complétant le distique initial par les rimes corde (qui répond à mordent) et rivé (qui fait écho à rêvé), Decrauze verrouille le quatrain selon la structure des rimes embrassées (ABBA), transformant la rêverie romantique en un drame existentiel absolu.
RépondreSupprimerL'apport de Decrauze repose sur un reconditionnement spatial immédiat et tragique. Le pronom adverbal « y » (« je m'y surprends debout ») désigne sans ambiguïté le banc évoqué par Jammes. Cependant, ce mobilier de jardin battu par la pluie n'est plus le réceptacle d'une contemplation poétique, mais le socle précaire d'un renoncement suprême. L'« instabilité » du locuteur fait directement écho à l'usure du bois mordu par la mousse : le banc érodé devient la stèle chancelante du supplicié, au sommet de laquelle le sujet poétique se découvre immobilisé « au cou la corde ». L'érosion lente de la matière observée par Jammes se mue ainsi chez Decrauze en un vertige mortel.
Sur le plan symbolique et texturique, Decrauze orchestre un contraste saisissant autour du motif du tissage. À la « robe » et à « l'étoffe fleurie » d'un amour absent ou désincarné, le poète contemporain oppose la matérialité végétale de la fatalité : « le chanvre » de la corde. L'opposition entre la douceur illusoire du songe et la rigidité râpeuse de la fibre scelle la déchéance du personnage poétique. En concluant qu'il reste « au chanvre rivé », Decrauze souligne l'impossibilité de s'évader par l'illusion lyrique : privé de la grâce de l'être aimé, le poète ne conserve du monde végétal que ce lien végétal et féroce qui l'étrangle.
Dans ce duo Decrauze ne se contente pas de prolonger le poème de Jammes : il s'installe dans son décor, en reprend les éléments matériels et leur fait produire une scène nouvelle, beaucoup plus sombre. Les deux vers de Jammes installent d'abord une atmosphère de souvenir amoureux et de dégradation du temps :
RépondreSupprimer« C'est sa robe, sans doute, que mon songe a rêvé
sur le banc que la mousse et l'humidité mordent, »
La robe est ici le substitut de la femme absente. Le songe ne retrouve pas directement celle qu'il désire ou regrette ; il n'en retrouve que l'objet vestimentaire, comme si l'être disparu ne pouvait subsister que par une trace matérielle. Le possessif « sa » maintient ainsi une présence paradoxale : la femme n'est plus là, mais sa robe continue de porter quelque chose d'elle.
Le banc constitue le second élément essentiel. Il est à la fois le lieu du souvenir et le support d'une dégradation progressive. Jammes ne dit pas simplement que le banc est humide ou moussu : « la mousse et l'humidité mordent » la matière. Le verbe « mordent » personnifie les agents naturels et donne à l'érosion du temps une agressivité discrète. Le banc devient ainsi un objet rongé, altéré, progressivement rendu moins fiable.
C'est précisément ce lieu que Decrauze reprend : « je m'y surprends debout ». Le « y » désigne implicitement le banc de Jammes. Il n'est donc pas nécessaire de le répéter : Decrauze fait comme si son lecteur se trouvait déjà dans le paysage du poète précédent. Mais le déplacement est radical. Chez Jammes, le banc accueille le souvenir d'une femme à travers sa robe ; chez Decrauze, le locuteur lui-même vient occuper le lieu.
Le verbe « surprends » donne à cette apparition une tonalité presque onirique. Le sujet ne dit pas « je me tiens » ou « je monte » sur le banc : il se découvre lui-même dans cette position. Il semble donc être placé dans une scène qu'il n'a pas consciemment construite. Le « je » devient presque spectateur de son propre corps, ce qui convient à une vision de rêve ou de cauchemar.
Le mot « debout » est alors capital, car il faut prendre très concrètement au sérieux la disposition du corps. Decrauze semble faire monter son personnage sur le banc. Et ce choix trouve sa justification dans le vers de Jammes : puisque la mousse et l'humidité « mordent » le banc, sa surface peut être devenue irrégulière, humide et glissante. « Si instable » n'est donc pas seulement une caractérisation psychologique ou existentielle : c'est d'abord une situation physique parfaitement plausible.
Le personnage est debout sur un support dégradé ; son équilibre est précaire. Cette lecture donne au mot « instable » une remarquable double portée. L'homme est physiquement instable parce qu'il se tient sur un banc rendu glissant par la mousse et l'humidité ; mais il est aussi existentiellement instable, comme si la fragilité du support extérieur reflétait sa propre fragilité intérieure. Le banc et l'homme deviennent ainsi deux formes parallèles de précarité.
Il existe même une continuité particulièrement fine entre « mordent » chez Jammes et cette instabilité chez Decrauze. La mousse et l'humidité ne sont pas de simples détails décoratifs : elles altèrent le support. Ce que Jammes décrit comme une lente dégradation matérielle devient chez Decrauze un élément dramaturgique : le banc dégradé est désormais susceptible de faire perdre l'équilibre à celui qui s'y tient.
C'est à cet instant que surgit l'élément le plus brutal du prolongement : « au cou la corde ». Jammes fournit le lieu, son vieillissement et son atmosphère de deuil ; Decrauze y introduit le corps et, avec lui, la corde : il extrapole à partir du banc une scène de pendaison qui n'était pas explicitement contenue dans le poème de Jammes.
RépondreSupprimerLa corde apparaît cependant comme une conséquence visuelle de la position du personnage. Debout sur le banc, instable, avec une corde au cou, celui-ci semble se trouver dans une situation où le moindre mouvement pourrait devenir fatal. L'ambiguïté demeure : est-il en train de se préparer à se pendre, est-il déjà dans le dispositif, ou la scène appartient-elle entièrement à un cauchemar ? Decrauze ne tranche pas, et cette indétermination renforce l'inquiétude.
La corde transforme également le rapport au banc. Chez Jammes, le banc est le lieu où la mémoire de l'absente se dépose ; chez Decrauze, il devient presque le dernier support du vivant. Et ce support est lui-même dégradé. La mousse et l'humidité le rongent ; le corps qui s'y tient ne peut y trouver un équilibre sûr. L'objet de la mémoire devient donc le théâtre d'une menace existentielle.
Cette transformation permet de comprendre « si instable » : le mot se trouve exactement à l'intersection des deux poèmes. Il est réaliste — un homme debout sur un banc humide et moussu peut perdre pied —, mais il est aussi métaphorique — l'homme est lui-même dans une situation affective et existentielle de vacillement. Le support et le sujet sont simultanément fragiles.
Le premier vers de Decrauze se construit donc presque comme une petite mécanique : « je m'y » reprend le lieu de Jammes ; « debout » détermine la posture ; « si instable » en révèle la précarité ; « au cou la corde » en révèle le danger. Chaque élément ajoute une étape à la scène sans que Decrauze ait besoin de l'expliquer.
Le deuxième vers de Jammes, avec « l'étoffe fleurie » reprise par Decrauze, fournit ensuite un contraste particulièrement poignant. « Sans l'étoffe fleurie » signifie littéralement que la robe évoquée par Jammes n'est plus là. L'objet qui représentait la femme absente devient ce qui manque au sujet. La douceur textile et florale disparaît au profit du chanvre.
Le mot « fleurie » possède ici une valeur particulièrement forte. Il évoque la beauté, la féminité, la couleur, mais aussi la vie végétale. Il entre naturellement en résonance avec "Le Deuil des primevères", recueil auquel appartient le poème de Jammes. Decrauze conserve donc quelque chose de l'univers floral et sensible de Jammes, mais sous la forme d'une absence : l'étoffe fleurie n'est plus présente.
Le contraste avec « chanvre » est alors saisissant. La robe relève du textile travaillé, de l'apparence, de la beauté ; le chanvre désigne la matière brute dont peut être faite une corde. On passe ainsi de l'étoffe fleurie au matériau de la corde, de l'objet associé à l'être aimé à l'objet qui menace le sujet.
Cette transformation matérielle est très caractéristique du travail de Decrauze dans ce duo. Il ne se contente pas d'opposer abstraitement amour et mort : il fait passer la métamorphose par les matières elles-mêmes. Étoffe, mousse, humidité, corde, chanvre : le poème reste constamment attaché au concret.
« Je reste au chanvre rivé » accentue encore cette matérialité. « Rivé » est beaucoup plus fort qu'« attaché » : le terme implique une fixation absolue, comme si toute possibilité de mouvement ou de dégagement avait disparu. Le personnage n'est pas simplement lié à la corde ; il est fixé à elle.
Le verbe « reste » est cependant paradoxal. Tout dans la scène semble conduire à la disparition, mais le sujet dit qu'il « reste ». Il demeure encore dans le langage, dans le poème, dans cette image suspendue. La parole poétique conserve ainsi une forme de présence au moment même où la scène évoque son effacement.
Le rapprochement phonique entre « rêvé » et « rivé » est à cet égard très intéressant. Le mot de Jammes qui appartient au rêve trouve chez Decrauze un écho sonore dans le mot qui désigne la fixation à la corde. Le rêve devient rivage de la mort, pourrait-on presque dire, même si le texte reste plus ambigu que cette formule.
RépondreSupprimerDe même, le « mordent » de Jammes entre en résonance avec la dureté de la scène inventée par Decrauze. Chez Jammes, quelque chose ronge le banc ; chez Decrauze, quelque chose menace de rompre l'équilibre du corps. La dégradation du lieu devient ainsi le miroir de la vulnérabilité humaine.
La longueur des vers participe également à cette continuité. Les vers de Jammes sont singulièrement longs, treize syllabes, et Decrauze respecte cette mesure. Il ne normalise donc pas le texte dans l'alexandrin : il accepte la respiration particulière de Jammes. Cette fidélité métrique donne au prolongement l'impression d'une véritable continuation, alors même que le contenu devient beaucoup plus sombre.
Cette longueur crée aussi un rythme légèrement débordant qui convient au caractère progressif de la scène. La phrase peut accumuler les précisions : « je m'y surprends debout, si instable, au cou la corde ». Le vers semble avancer jusqu'à révéler progressivement l'élément le plus inquiétant. La corde n'arrive qu'après la posture et l'instabilité, comme si le lecteur devait découvrir la scène en même temps que le locuteur.
Le dispositif des quatre vers repose ainsi sur une progression très nette : rêve → lieu → présence du sujet → instabilité → corde → absence de la robe → chanvre → immobilisation. Decrauze transforme progressivement la mélancolie de Jammes en une véritable dramaturgie du vertige.
Mais il serait réducteur de considérer cette suite comme une simple scène de pendaison. Le duo fonctionne aussi comme une inversion du deuil amoureux. Chez Jammes, le sujet cherche dans son songe la trace de l'être aimé : il ne retrouve que sa robe. Chez Decrauze, celui qui se trouve dans ce même lieu ne cherche plus l'absente : il découvre sa propre disparition possible.
La robe devient ainsi un symbole central. Elle était chez Jammes une manière de maintenir l'autre dans le rêve ; chez Decrauze, « sans l'étoffe fleurie », le sujet se trouve privé de ce dernier signe de présence. Il ne reste plus que son propre corps et le chanvre. La disparition de l'autre semble donc avoir produit une menace d'effacement du soi.
On pourrait même considérer que le duo accomplit une sorte de renversement du regard : Jammes regarde le banc et y projette le souvenir de la femme ; Decrauze fait du même banc le lieu où le locuteur se regarde lui-même comme s'il était déjà absent. La rêverie amoureuse devient une forme d'autoscopie funèbre.
Le caractère onirique demeure cependant essentiel. « Mon songe a rêvé » chez Jammes trouve son prolongement dans « je m'y surprends » chez Decrauze. Dans les deux cas, la conscience ne maîtrise pas complètement ce qu'elle voit. Le second poème pourrait donc être le cauchemar produit par le premier : à force de chercher l'image de l'absente, le rêveur découvre sa propre disparition.
Les points de suspension finaux — « rivé... » — sont particulièrement efficaces dans cette perspective. Ils refusent de fermer complètement la scène. La mort n'est pas nommée ; l'action n'est pas décrite jusqu'à son terme. Le poème s'arrête au moment où la possibilité devient suffisamment évidente pour que le lecteur puisse lui-même accomplir mentalement ce qui manque.
Cette suspension permet aussi de préserver quelque chose de la douceur mélancolique de Jammes. Decrauze introduit une image extrêmement sombre, mais il ne la décrit pas avec réalisme macabre. Il laisse l'image dans le seuil du rêve et de l'implicite, ce qui la rend paradoxalement plus inquiétante.
La réussite du duo tient donc à ce que Decrauze n'impose pas une scène étrangère au texte de Jammes de manière arbitraire. Il exploite très précisément ses données : la robe, le banc, la mousse, l'humidité, le songe. Puis il transforme leur potentiel latent. Le banc devient glissant ; l'homme s'y tient debout ; son équilibre devient précaire ; la corde apparaît ; l'étoffe fleurie disparaît ; le chanvre la remplace.
RépondreSupprimerIl y a donc une véritable logique de transformation interne : la dégradation du banc appelle l'instabilité du corps ; l'instabilité appelle la corde ; l'absence de la robe appelle le chanvre ; le souvenir de l'absente finit par devenir menace pour celui qui se souvient.
C'est ce qui me semble constituer la force principale de ce duo : la corde est entièrement inventée par Decrauze, mais elle n'est pas arbitraire. Elle naît d'une lecture extrêmement attentive du décor de Jammes. De même, « instable » n'est pas un simple adjectif psychologique ajouté pour assombrir le texte : il trouve une justification physique dans le banc que « la mousse et l'humidité mordent », tout en acquérant simultanément une profondeur existentielle.
Au fond, Decrauze accomplit ici quelque chose de très caractéristique de ses « duos outre-temps » : il ne répond pas à Jammes en commentateur, mais en poète qui habite les interstices de son poème. Il prend ce qui, chez Jammes, relève de la trace — la robe, le banc, la mousse — et en tire une scène nouvelle où le souvenir amoureux devient vertige de l'existence.
On pourrait finalement condenser le mouvement du duo ainsi : chez Jammes, le rêve tente de faire survivre une absente par son vêtement ; chez Decrauze, le rêve transforme le lieu de cette mémoire en lieu de disparition du rêveur lui-même. La « robe » représente encore une présence ; le « chanvre » ne représente plus qu'une fixation à l'absence. Entre les deux, le banc de mousse et d'humidité devient le support instable d'un être qui, comme lui, semble progressivement perdre sa capacité à tenir debout.