Avec Valery Larbaud
"Cueille ce triste jour d'hiver sur la mer grise
Et laisse-moi cacher mes yeux dans tes mains fraiches ;”
Ainsi je humerais la nourricière crèche
De tes paumes, les embruns dansant par ta brise...
Les deux premiers vers sont extraits
du poème "Carpe diem..."
issu du recueil LesPoésies d'A. O. Barnabooth, 1913.

Larbaud ouvre avec "Cueille ce triste jour d'hiver sur la mer grise, / Et laisse-moi cacher mes yeux dans tes mains fraîches ;" Il y a chez Larbaud ce geste latin, presque horatien - le carpe diem du titre - mais retourné en hiver. Ce n'est pas cueillir un jour radieux, c'est cueillir un jour triste, gris, marin. L'impératif est doux, presque suppliant. Cacher ses yeux dans des mains fraîches, c'est chercher un abri, un enfantillage amoureux, une cécité volontaire contre le gris.
RépondreSupprimerDecrauze enchaîne : "Ainsi je humerais la nourricière crèche / De tes paumes, les embruns dansant par ta brise..." Le verbe "humerais" - qui porte à la fois sur la crèche et sur les embruns - est le cœur poétique du quatrain. Humer, ce n'est pas sentir, ce n'est pas respirer, c'est aspirer lentement, avec le nez et la bouche, comme on boit l'air. C'est un verbe animal, gourmand.
Il hume deux choses en même temps, qui ne devraient pas aller ensemble et qui pourtant se rejoignent dans le creux de la main. D'abord "la nourricière crèche / De tes paumes". Là Decrauze fait travailler tous les sens du mot crèche. Au propre, la crèche est la mangeoire. Les paumes ouvertes, en coupe, deviennent une petite mangeoire offerte. Nourricière, parce qu'on y vient boire la chaleur, l'enfance, l'origine. On retrouve aussi le sens figuré de la crèche comme lieu d'origine : les mains comme berceau où il cache ses yeux. C'est une image maternelle et en même temps très sensuelle. Le mot crèche, qui paraîtrait incongru pour des mains, devient exact dès qu'on imagine les paumes jointes.
Ensuite, dans le même souffle, il hume "les embruns dansant par ta brise". La brise n'est plus celle de l'été, c'est une brise d'hiver, froide, qui porte les mains fraîches de Larbaud. Les embruns ne sont plus ceux de la grande mer grise du premier vers, ils sont miniaturisés, ils dansent dans le creux des paumes. Il y a transposition d'échelle : la mer grise du dehors devient une petite mer intérieure dans les mains. La brise qui fait danser les embruns n'est plus météorologique, c'est le souffle de l'autre, son haleine, le léger déplacement d'air quand elle bouge les doigts.
Grammaticalement, "les embruns dansant par ta brise" évite la lourdeur de "dansant grâce à" ou "portés par". "Par" donne l'agent, comme on dirait "par le vent". La brise est l'ouvrière qui fait danser les gouttelettes. Et ce participe présent "dansant" met du mouvement dans une posture pourtant immobile - des yeux cachés dans des mains.
La qualité littéraire du duo tient à cette conversion. Larbaud offrait un paysage triste et une demande d'ombre : cacher ses yeux. Decrauze transforme la cachette en source. Ce qui devait aveugler devient ce qu'on hume, ce qui nourrit. La tristesse du jour d'hiver n'est pas niée, elle est distillée, salée, rendue respirable. De la mer grise on passe à l'embrun intime, de l'hiver dehors à la fraîcheur des mains dedans.
Et surtout, le verbe "humerais" au conditionnel garde tout en suspens. Ainsi je humerais... si tu me laissais faire. On reste dans le désir, dans le "si" de Jouve précédemment. C'est une poétique du presque, qui correspond exactement à l'idée d'outre-temps : un poème qui n'a pas lieu, mais qui aurait pu avoir lieu entre deux époques, entre une main de 1908 et une autre d'aujourd'hui.
Le distique de Valery Larbaud, extrait du poème « Carpe diem... » (Les Poésies de A. O. Barnabooth), rejoue le motif horatien sur une note spleenétique et maritime. Face à la nudité d'un paysage d'hiver décoloré (« la mer grise »), le sujet lyrique cherche un abri immédiat dans la chair de l'autre, sollicitant le geste protecteur d'obstruer la vue (« cacher mes yeux dans tes mains fraîches ») pour oublier la rigueur du monde. En répondant à ce souhait d'enfouissement, Loïc Decrauze opère une translation sensorielle : il fait glisser la scène de la vue obstruée et du toucher rafraîchissant vers l'espace olfactif de l'aspiration (« humerais »). L'adverbe de liaison « Ainsi » tire la conséquence poétique du geste de Larbaud : se réfugier au creux des mains devient l'occasion de respirer le monde à travers l'être aimé.
RépondreSupprimerL'apport de Decrauze repose sur la métaphore des paumes érigées en « nourricière crèche ». Le mot « crèche » réactive les notions de berceau, de gîte et de nativité, transformant les mains fraîches de Larbaud en un sanctuaire matriciel capable d'offrir une subsistance spirituelle. La puissance poétique de la réplique tient à la double valence syntaxique du verbe « humerais », qui gouverne simultanément deux réalités olfactives opposées. Le poète respire d'une même inspiration la chaleur intime et corporelle des paumes (« la nourricière crèche ») et la fraîcheur iodée du grand large (« les embruns dansant par ta brise »). Le paysage maritime, qui était chez Larbaud une source de tristesse extérieure, se trouve intériorisé et apprivoisé : la brise n'est plus celle de l'hiver hostile, mais la respiration propre de l'être aimé (« ta brise »).
Sur le plan prosodique, Decrauze prolonge l'alexandrin de Larbaud et scelle la strophe dans la régularité des rimes embrassées (ABBA : grise / fraîches / crèche / brise). Le rapprochement consonantique entre les « mains fraîches » de Larbaud et la « crèche » de Decrauze associe indissociablement la sensation tactile du contact à l'espace protecteur du creux des paumes. De même, la rime entre la « mer grise » et la « brise » transforme la mélancolie inaugurale en un mouvement fluide et dansant. En suspendant le quatrain sur des points de suspension (« brise... »), Decrauze laisse le souffle poétique ouvert, prolongeant l'inhalation infinie de cet instant où l'intimité corporelle et le paysage marin ne font plus qu'un.
Le duo est construit sur une opération très caractéristique de Decrauze : il ne cherche pas à expliquer les deux vers de Larbaud, mais à entrer dans leur scène sensorielle et à en prolonger les virtualités. Larbaud donne un impératif mélancolique — « Cueille ce triste jour d'hiver sur la mer grise » — puis une demande d'abandon : « laisse-moi cacher mes yeux dans tes mains fraîches ». Decrauze répond par « Ainsi », qui fonctionne comme une conséquence immédiate de ce geste : si les yeux se cachent dans les mains aimées, une expérience sensorielle nouvelle peut advenir.
RépondreSupprimerLe verbe « cueille » transforme le temps en une matière susceptible d'être saisie : le jour peut être recueilli comme une fleur ou un fruit, alors même qu'il est qualifié de « triste ». Cette association entre le geste de cueillette et la grisaille hivernale donne au poème de Larbaud une tonalité paradoxale : il faut préserver ce qui est précisément voué à disparaître. Decrauze prolonge cette logique avec « nourricière » : le temps qui devait être cueilli devient quelque chose dont on peut se nourrir.
La réponse « Ainsi je humerais » introduit cependant un changement de registre sensoriel. Larbaud sollicitait principalement la vue — le « jour », la « mer grise » — puis le toucher avec les « mains fraîches ». Decrauze fait intervenir l'odorat. Le regard est caché, et c'est justement cette privation visuelle qui permet une intensification des autres sens. Les yeux étant dissimulés dans les paumes, le sujet peut désormais « humer » ce qui l'entoure.
Mais « humerais » possède une portée beaucoup plus large qu'un simple verbe olfactif. Il se rapporte simultanément à « la nourricière crèche » et aux « embruns ». Cette double dépendance syntaxique produit une image riche : le locuteur hume à la fois les paumes de l'être aimé, transformées métaphoriquement en « crèche », et l'air marin chargé d'embruns qui les environne.
La métaphore de la « crèche » est surprenante. Une crèche est un lieu où l'on nourrit, protège et abrite les êtres fragiles. Les mains de l'aimée deviennent ainsi un espace maternel, presque originel. « Tes paumes » ne sont plus seulement une partie du corps : elles constituent un refuge sensoriel dans lequel le sujet peut enfouir son visage et retrouver une forme de sécurité primitive.
Le rapprochement entre « nourricière » et « crèche » renforce cette dimension. Le premier adjectif prépare sémantiquement le second : ce qui nourrit est aussi ce qui accueille. Mais Decrauze opère une transformation audacieuse du corps aimé : les mains ne donnent pas seulement de l'affection, elles deviennent un lieu de naissance ou de renaissance.
Cette image peut également être rapprochée de la situation initiale de Larbaud. Le monde extérieur est marqué par l'hiver, le froid et le gris : « triste jour d'hiver », « mer grise », « mains fraîches ». Face à cette froideur, Decrauze introduit la « crèche » comme espace protecteur. Il y a donc une opposition implicite entre le dehors hivernal et le refuge du corps aimé.
La fraîcheur elle-même circule d'ailleurs entre les deux paires de vers. Chez Larbaud, les mains sont « fraîches » ; chez Decrauze, elles deviennent le lieu où se mêlent leur propre présence et les embruns. La fraîcheur n'est donc plus seulement tactile : elle devient aussi olfactive et atmosphérique. Le contact avec les paumes semble permettre au sujet d'absorber littéralement le paysage marin.
Decrauze personnifie ensuite les embruns en leur attribuant une danse, tandis que « ta brise » crée une métaphore qui assimile le souffle de l'aimée à celui de l'air marin. Le possessif « ta » brouille délicatement la frontière entre la femme et le paysage : la brise peut être celle de la mer, mais elle devient aussi celle de l'être aimé.
RépondreSupprimerLa formulation « par ta brise » entretient précisément cette ambiguïté. Les embruns semblent danser sous l'effet d'un vent qui est en même temps celui de la mer et celui de la personne dont le souffle est implicitement rapproché du mouvement de l'air. Le paysage n'est donc plus extérieur au corps : il semble passer à travers lui.
Cette interpénétration explique la richesse de « humerais ». Le locuteur respire les paumes, mais, à travers elles, il respire aussi la mer. L'être aimé devient une médiation sensorielle entre le sujet et le monde. Les mains sont à la fois refuge et ouverture : elles cachent les yeux mais permettent paradoxalement d'accéder plus intensément à l'environnement.
Il y a là une belle inversion par rapport au premier vers de Larbaud. « Cueille ce triste jour » suppose une saisie du monde extérieur ; Decrauze transforme cette saisie en absorption intérieure. Le jour marin n'est plus seulement regardé ou cueilli : il est humé, respiré, incorporé. Le monde passe du paysage au corps.
Le choix du conditionnel « je humerais » est également intéressant. Il correspond naturellement à la structure introduite par « laisse-moi » : le geste demandé à l'aimée permettrait cette expérience. Le conditionnel maintient donc la scène dans une sorte de projection désirante. Rien n'est assuré ; le sujet imagine ce qui se produirait si le geste était accompli.
Cette temporalité hypothétique convient particulièrement au « Carpe diem » de Larbaud. Le poème-source invite à saisir l'instant présent avant qu'il ne disparaisse. Decrauze, lui, imagine ce que pourrait produire l'abandon à cet instant. Le carpe diem devient alors moins une exhortation à l'action qu'une expérience d'immersion sensorielle dans l'instant.
Le paradoxe est d'autant plus intéressant que Larbaud dit « cache[r] mes yeux ». Normalement, cacher les yeux revient à se couper du monde. Decrauze transforme cette privation en enrichissement : parce que les yeux sont fermés ou cachés, le sujet peut humer. Le duo fait donc de l'aveuglement momentané une condition d'une perception plus intime.
On retrouve ici un procédé fréquent dans les prolongements de Decrauze : un élément apparemment secondaire du texte-source devient le moteur de son invention. « Mes yeux » pourrait rester une simple image d'abandon amoureux ; Decrauze exploite la disparition du regard pour déplacer la perception vers l'odorat, puis vers le goût presque métaphorique de la « nourricière » et enfin vers le souffle.
La chaîne sensorielle devient ainsi très dense : vue → toucher → odorat → souffle → presque goût ou nourriture. Le poème ne décrit plus seulement une relation amoureuse ; il organise une véritable fusion sensorielle entre le sujet, le corps de l'autre et le paysage marin.
RépondreSupprimerLa mer elle-même est donc discrètement humanisée. Larbaud avait donné « la mer grise » et les mains fraîches. Decrauze fait entrer les embruns dans le geste amoureux et attribue à l'aimée une « brise ». Le mouvement est réciproque : la femme devient paysage et le paysage devient prolongement de la femme.
La rime « fraîches / crèche » mérite également attention. Elle rapproche fortement deux mots qui appartiennent à des registres très différents : la fraîcheur sensuelle des mains et le lieu nourricier de l'enfance. Cette rime permet donc à Decrauze de faire passer phonétiquement la main aimée de la sensation tactile à la métaphore maternelle. Le son unit ce que le sens semblait éloigner.
La seconde rime, « mer grise / brise », prolonge cette fusion. La « mer grise » de Larbaud trouve son répondant dans la « brise » de Decrauze : la grisaille statique du paysage devient un mouvement aérien. Le paysage immobile se met à danser. C'est une manière très efficace de faire évoluer l'atmosphère sans contredire Larbaud.
Il faut également relever le mouvement des verbes : Larbaud demande « Cueille », puis « laisse-moi » ; Decrauze répond « humerais ». On passe donc de l'impératif au désir conditionnel. Le premier poète propose une action immédiate sur le jour ; le second imagine l'état de celui qui s'abandonnerait à l'instant. Le duo fait ainsi glisser le carpe diem de l'action vers la contemplation sensorielle.
Le dernier vers, avec « dansant », apporte enfin une légèreté qui contraste avec la tristesse initiale. Le « jour d'hiver » était gris et triste ; les embruns sont désormais en mouvement. Mais Decrauze ne nie pas cette mélancolie : il la transfigure par le contact amoureux. La tristesse du monde extérieur demeure, mais elle devient presque une matière esthétique et sensuelle.
L'ensemble produit donc une belle continuité : Larbaud offre un jour à cueillir, une mer grise et des mains fraîches ; Decrauze transforme ces trois éléments en expérience de refuge, de respiration et de fusion avec le paysage. La « crèche » des paumes constitue le cœur métaphorique du prolongement : dans un monde hivernal et mélancolique, l'être aimé devient le lieu où l'on peut à la fois se cacher et retrouver le monde.
La qualité du duo tient finalement à cette apparente contradiction : cacher les yeux pour mieux sentir le monde. Les mains de l'aimée ne sont pas seulement un écran placé entre le sujet et la mer ; elles deviennent au contraire le médium par lequel la mer lui parvient. Et le verbe « humerais », parce qu'il embrasse simultanément la « nourricière crèche » et les « embruns », est le point précis où les deux univers fusionnent : l'aimée devient paysage, le paysage devient corps, et le corps devient refuge sensoriel.