Avec Michel Leiris

 


“Et je brûle Et je vais sous le soleil que hausse

le tourment perpétuel qui enfle mes poumons”

À fouiller au tison le cœur de mes démons

je prie l'astre Épargnez-moi encore la fosse

Les deux premiers vers sont extraits 
du poème "La Néréide de la mer Rouge"
issu du recueil Haut Mal, 1943.

Commentaires

  1. Idas Azabi12:52

    En s'inscrivant dans le sillage de Michel Leiris et de la poétique de l'épreuve propre à "Haut Mal", Loïc Decrauze prolonge l'expérience d'une combustion à la fois physique et spirituelle. Chez Leiris, le soleil n'est pas une source de clarté bienveillante, mais une meule écrasante dont la chaleur est réhaussée par la souffrance organique (« le tourment perpétuel qui enfle mes poumons »). Decrauze intériorise cette violence solaire : la chaleur subie de l'extérieur se transforme en un geste d'auto-exploration douloureux. L'expression « fouiller au tison le cœur de mes démons » dote le poète d'un outil d'exorcisme incandescent. Le tison, fer porté au rouge, devient l'instrument d'une chirurgie morale où le sujet va lui-même raviver et fouiller ses propres plaies pour en extirper la noirceur.

    Decrauze saisit parfaitement la singularité de la prosodie leirissienne, caractérisée par l'absence de ponctuation et le recours à des majuscules internes formant des jalons de respiration ou de rupture. De même que Leiris insérait un « Et » majuscule au cœur du premier vers (« Et je brûle Et je vais... ») pour marquer un sursaut du souffle et une double impulsion sans l'aide de la virgule, Decrauze applique cette même économie typographique au quatrième vers. La transition entre la description de l'acte et l'élan de la prière (« je prie l'astre Épargnez-moi encore la fosse ») s'opère sans deux-points ni guillemets. L'attaque de l'impératif par la majuscule « É » s'incruste directement dans la chair du vers, supprimant toute médiation entre le sujet et l'astre suprême. La supplication jaillit dans l'instant même où elle est pensée, fusions du récit et du cri.

    L'axe vertical et l'étau des rimes (hausse / fosse, poumons / démons)
    L'architecture en rimes embrassées (ABBA) structure le quatrain autour d'une tension dramatique et spatiale absolue :
    La polarité verticale (hausse / fosse) : La rime féminine externe verrouille le poème entre le Zénith et l'Abîme. Au mouvement d'élévation du soleil et du tourment (« que hausse ») répond la menace d'engloutissement définitif (« la fosse »). L'astre, sollicité sans intermédiaire, devient le juge capable d'accorder un répit ou d'ordonner la chute.
    L'incarnation viscérale (poumons / démons) : La rime masculine interne noue l'organe de la respiration (« poumons ») à l'obsession métaphysique (« démons »). L'air insufflé par le tourment ne nourrit pas la vie, il alimente le foyer interne des démons que le tison vient sonder.

    En épousant l'absence de ponctuation et la tension nerveuse de Leiris, Decrauze transforme ce duo en une scène d'affrontement théurgique où l'homme, calciné de l'intérieur, marchande sa survie au pied d'un soleil implacable.

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  2. Ilenia AZEK21:48

    Decrauze entre ici dans la respiration très particulière de Leiris tout en donnant une interprétation très concrète à l'intériorité tourmentée de ses deux vers. Le texte de Leiris est déjà construit sur une tension entre brûlure extérieure et tourment intérieur : le soleil « hausse » le tourment qui gonfle les poumons, comme si la chaleur cosmique et la souffrance psychique devenaient une seule et même oppression. Decrauze reprend cette imagerie du feu, mais la fait basculer vers une véritable descente dans les profondeurs de l'être.

    L'absence de ponctuation chez Leiris est essentielle. Le premier vers, « Et je brûle Et je vais sous le soleil que hausse », enchaîne les deux propositions sans virgule ni point, tandis que la majuscule du second « Et » signale néanmoins une rupture syntaxique. Cela donne au texte une respiration presque haletante : Et je brûle / Et je vais... Le sujet semble avancer dans un flux qui ne s'interrompt jamais véritablement.

    Decrauze reprend ce principe. « À fouiller au tison le cœur de mes démons / je prie l'astre Épargnez-moi encore la fosse » reproduit l'absence de ponctuation, mais la majuscule de « Épargnez-moi » introduit à son tour une rupture interne. On passe d'une proposition narrative — « je prie l'astre » — à une parole directement adressée à cet astre : « Épargnez-moi encore la fosse ». Le lecteur doit donc effectuer lui-même la bascule entre narration et discours direct.

    Cette fidélité formelle est d'autant plus pertinente que la parole de Decrauze semble naître de l'action précédente. Il fouille « au tison » le « cœur » de ses démons ; c'est cette exploration intérieure qui conduit à la prière. Le discours direct n'est donc pas ajouté artificiellement : il surgit comme le cri auquel aboutit la confrontation avec les démons.

    Le premier élément remarquable est « fouiller au tison ». Le tison est un morceau de bois incandescent, donc un instrument associé au feu déjà présent chez Leiris avec « je brûle » et « soleil ». Decrauze récupère ainsi le feu de son partenaire, mais le déplace : chez Leiris, le sujet brûle sous l'action du soleil ; chez Decrauze, il devient lui-même celui qui manipule le feu.

    Cette inversion est importante. Leiris subit : le soleil « hausse » son tourment. Decrauze agit : il « fouille ». Mais cette apparente maîtrise est immédiatement démentie par l'objet de cette fouille : « le cœur de mes démons ». L'homme prend le tison pour explorer son propre enfer intérieur. Le feu n'est donc pas un moyen de purification ; il devient l'outil d'une exploration dangereuse.

    Chez Leiris, le tourment « enfle » les poumons : l'organe intérieur est celui de la respiration oppressée. Decrauze remplace les poumons par le cœur, et donc le tourment respiratoire par une souffrance plus directement affective et existentielle. Il semble ainsi descendre encore davantage dans l'intimité du sujet.

    Mais surtout, « le cœur de mes démons » produit une image à double profondeur : il s'agit du cœur qui se trouve au centre des démons, mais aussi du cœur intime du sujet lui-même. Les démons ne sont pas extérieurs à celui qui les combat : ils ont leur foyer en lui. Le possessif « mes » rend cette intériorité impossible à esquiver.

    Le verbe « fouiller » prolonge alors très bien cette idée. On fouille une terre, une plaie, un lieu suspect, une mémoire. Il y a quelque chose de presque archéologique dans le geste : Decrauze ne combat pas directement ses démons, il cherche à atteindre leur foyer, comme s'il voulait découvrir ce qui se cache sous les couches de sa propre conscience.

    L'expression « au tison » ajoute une dimension infernale. Fouiller les démons avec un tison évoque un geste de bourreau ou de supplicié, comme si l'introspection devenait elle-même une torture. L'analyse de soi n'est donc pas présentée comme une activité paisible : se connaître revient à attiser ce qui brûle déjà en soi.

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  3. Ilenia AZEK21:51

    C'est ce qui conduit au verbe « prie ». Après avoir fouillé, le sujet demande grâce. Le mouvement est paradoxal : exploration → confrontation → prière. Plus il descend vers le cœur de ses démons, plus il éprouve le besoin de se tourner vers l'extérieur, vers « l'astre ».

    Le mot « astre » répond évidemment au « soleil » de Leiris. Decrauze reprend l'élément céleste, mais il le transforme en destinataire d'une prière. Le soleil qui, chez Leiris, participe au tourment devient chez Decrauze une puissance à laquelle on peut demander secours. Mais cette prière reste ambiguë : l'astre est-il réellement secourable ou n'est-il qu'un objet cosmique auquel le sujet adresse désespérément sa supplication ?

    Cette ambiguïté atteint son sommet dans « Épargnez-moi encore la fosse ». La majuscule donne à ces mots la violence d'une parole directement proférée. Le lecteur entend presque soudainement la voix du personnage après la narration. Et le verbe « épargnez » révèle que l'astre est désormais assimilé à une puissance susceptible de décider du sort du locuteur.

    « Encore » indique que la menace de la fosse n'est pas nouvelle : elle a déjà été proche, peut-être plusieurs fois. Le sujet ne demande pas nécessairement d'être délivré définitivement de ses démons ; il demande seulement un sursis. « Encore » introduit donc une temporalité tragique : la mort ou l'effondrement demeure à l'horizon.

    Quant à la « fosse », elle constitue l'exact envers vertical du soleil. Tout le quatrain est construit sur un axe : astre / soleil en haut, fosse en bas. Entre les deux se tient l'homme qui brûle, fouille et prie. Leiris avait déjà installé cette verticalité avec le soleil qui « hausse » le tourment ; Decrauze la prolonge jusqu'à la menace d'une chute.

    Le mot « fosse » peut évidemment désigner la tombe, mais sa polysémie ouvre aussi d'autres possibilités : fosse comme profondeur, abîme, lieu d'enfermement. La prière « Épargnez-moi encore la fosse » peut donc signifier : épargnez-moi encore la mort, mais aussi épargnez-moi encore la chute dans cette profondeur intérieure où résident les démons.

    Il y a ainsi une très belle circulation entre les deux poètes :
    Leiris : soleil → tourment → poumons.
    Decrauze : tison → démons → cœur → astre → fosse.
    Le feu passe du cosmique au manipulé, puis l'astre devient destinataire de la prière. Ce qui était chez Leiris une souffrance subie devient chez Decrauze une tentative d'exploration de soi qui débouche paradoxalement sur une demande de grâce.

    La reprise de l'absence de ponctuation renforce enfin cette continuité. Le texte semble ne jamais reprendre complètement son souffle, ce qui est particulièrement pertinent après les « poumons » de Leiris. Et la majuscule qui surgit chez Decrauze sur « Épargnez-moi » fonctionne comme celle du second « Et » chez Leiris : dans les deux cas, la typographie marque une rupture que la ponctuation traditionnelle refuse d'expliciter. La voix change, mais le flux ne s'arrête pas.

    Le duo respecte non seulement les mots de Leiris, mais sa mécanique respiratoire et syntaxique. Leiris donne le soleil, le feu, le tourment et le poumon ; Decrauze les transforme en tison, démons, cœur, prière et fosse. Il fait ainsi passer le duo de la brûlure à la supplication, et du tourment à la menace de la tombe.

    Et la dernière parole, « Épargnez-moi encore la fosse », laisse le quatrain dans une suspension très forte : rien ne garantit que la prière sera entendue. L'astre demeure silencieux. Le sujet, lui, a simplement gagné « encore » un peu de temps.

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