Avec Élisabeth Guibert

 


"Caresser la folie, estimer la sagesse,

Aimer un seul objet, en être un peu jaloux,"

Affermir le trajet, mais sans singer le loup,

Pour qu'en fin de chemin vive la saine ivresse...

Les deux premiers vers sont extraits
du poème "L'Homme heureux possible"
extrait de Poésies et œuvres diverses, 1764

Commentaires

  1. Isée Acori15:48

    Le distique d'Élisabeth Guibert, issu de « L'Homme heureux possible » (1764), formule la juste mesure du bonheur des Lumières, fondé sur un équilibre subtil entre la légitimité des passions et la maîtrise de la raison. En s'insérant dans cette matrice, Loïc Decrauze adopte l'alexandrin classique au balancement binaire (6/6) et complète le quatrain selon le schéma des rimes embrassées (ABBA). La rime féminine de Guibert (sagesse) trouve sa résolution dans l'« ivresse » du dernier vers, tandis que la consonance masculine originelle sur l'adjectif jaloux s'enrichit de l'écho monosyllabique du loup. Par cette clôture prosodique régulière, Decrauze préserve la musicalité du XVIIIe siècle, offrant une continuité formelle à cette méditation sur l'art de vivre.

    L'apport thématique de Decrauze prolonge cet idéal d'édification morale en y introduisant une mise en garde existentielle : « Affermir le trajet, mais sans singer le loup ». L'image « singer le loup » constitue le nœud métaphorique de sa réplique. Face à la modération préconisée par Guibert, le poète contemporain rappelle que la fermeté de la conduite individuelle ne doit céder ni au cynisme, ni à la prédation sociale ou affective. Rejeter la posture du loup — figure traditionnelle de la férocité, du rapport de force ou d'une solitude agressive —, c'est refuser de transformer la force d'âme en une violence dirigée contre autrui.

    Le vers conclusif accomplit la synthèse philosophique du duo en réconciliant la rigueur et la ferveur : « Pour qu'en fin de chemin vive la saine ivresse... » L'oxymore discret de la « saine ivresse » répond directement à la dualité posée par Guibert au premier vers (« Caresser la folie, estimer la sagesse »). Il démontre que la véritable sagesse ne réside pas dans l'asphyxie des sentiments, mais dans la capacité à préserver une joie lucide et maîtresse d'elle-même. En refermant le quatrain sur cette perspective apaisée, Decrauze et Guibert dessinent ensemble la possibilité d'un accomplissement terrestre où l'élan vital conserve toute sa grâce jusqu'au terme de la route.

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  2. Idil Akonde15:57

    Le duo repose d'abord sur une continuité particulièrement naturelle entre Élisabeth Guibert et Loïc Decrauze. Les deux premiers vers proposent une série d'injonctions ou de dispositions paradoxales qui définissent une forme de bonheur : « Caresser la folie, estimer la sagesse, / Aimer un seul objet, en être un peu jaloux ». Decrauze ne rompt pas avec cette logique ; il la prolonge en transformant ces deux préceptes en une sorte de programme existentiel : « Affermir le trajet, mais sans singer le loup, / Pour qu'en fin de chemin vive la saine ivresse... ». Le principe du duo est donc moins celui d'une opposition que celui d'une continuation qui infléchit progressivement le sens.

    Le premier vers de Guibert juxtapose deux attitudes apparemment contradictoires : « caresser la folie » et « estimer la sagesse ». La folie n'est pas combattue, mais apprivoisée par le verbe « caresser », tandis que la sagesse fait l'objet d'une reconnaissance raisonnée avec « estimer ». Le bonheur suppose donc de maintenir ensemble deux forces que la raison ordinaire pourrait opposer. Le second vers applique cette logique de l'équilibre à l'amour : « aimer un seul objet », mais « en être un peu jaloux ». L'exclusivité affective est immédiatement tempérée par « un peu », qui empêche la jalousie de devenir excessive. Le texte de 1764 dessine ainsi un idéal de bonheur fondé sur la mesure plutôt que sur la pure vertu ou sur le pur abandon aux passions.

    Decrauze reprend précisément cette idée d'une conduite équilibrée avec « Affermir le trajet ». Le verbe « affermir » implique une volonté de solidité, de stabilité et de maîtrise. Le bonheur n'est donc pas seulement une disposition intérieure : il devient un trajet, c'est-à-dire un parcours dans le temps. Le substantif est important parce qu'il introduit une dimension dynamique absente des deux vers cités de Guibert. Là où celle-ci énumérait des attitudes à adopter, Decrauze envisage désormais leur inscription dans une existence entière. Il ne s'agit plus seulement de savoir comment être heureux, mais comment parvenir au bout du chemin sans perdre ce qui permet de l'être.

    La seconde moitié du vers, « mais sans singer le loup », introduit alors une image volontairement surprenante. Singer signifie imiter servilement, reproduire les attitudes d'un autre sans véritable authenticité. Le loup peut évoquer la sauvagerie, la férocité, l'instinct grégaire ou encore une certaine représentation conventionnelle de la force. Decrauze semble donc poser une limite à l'« affermissement » : devenir solide ne signifie pas adopter une posture de puissance animale ou agressive. Le paradoxe rejoint celui de Guibert : comme il fallait savoir « caresser la folie » sans renoncer à la sagesse, il faut ici « affermir » son parcours sans se transformer en imitation caricaturale du prédateur.

    Le choix du verbe « singer » est particulièrement dépréciatif. Decrauze aurait pu écrire imiter, terme neutre ; singer introduit au contraire une dimension de dérision. Le loup n'est peut-être donc pas seulement un animal : il peut représenter un modèle comportemental que l'on adopte artificiellement pour paraître plus fort, plus viril ou plus dominateur. L'expression invite ainsi à distinguer la véritable fermeté de la posture. Affermir suppose une construction intérieure ; singer suppose une apparence empruntée. La sagesse du bonheur résiderait précisément dans cette authenticité.

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  3. Idil Akonde16:00

    La cohérence phonique du quatrain contribue à cette progression. Les finales « sagesse / ivresse » encadrent le duo par deux mots qui entretiennent une relation sémantique particulièrement intéressante. La sagesse apparaît dans le premier vers de Guibert ; l'ivresse clôt le prolongement de Decrauze. Entre les deux, il n'y a pourtant pas contradiction absolue : l'expression « saine ivresse » constitue elle-même un oxymore discret. L'ivresse évoque normalement la perte de contrôle, tandis que « saine » la ramène du côté de l'équilibre et de la vitalité. Decrauze retrouve donc, à deux siècles de distance, le principe paradoxal du texte initial : le bonheur véritable ne consiste pas à choisir entre raison et déraison, mais à les faire coexister.

    La rime « jaloux / loup » est elle aussi signifiante. Le dernier mot du texte de Guibert est repris phonétiquement par Decrauze, mais avec un déplacement sémantique brutal. Jaloux appartient au vocabulaire amoureux ; loup introduit l'animalité. La rime crée ainsi une passerelle entre l'amour exclusif du deuxième vers et la mise en garde du troisième. On peut même relever que « un peu jaloux » est immédiatement suivi par « sans singer le loup » : l'enchaînement sonore rapproche deux réalités que le sens distingue, comme si Decrauze transformait une passion humaine en image animale pour mieux la soumettre à la mesure.

    Le quatrième vers apporte alors une résolution : « Pour qu'en fin de chemin vive la saine ivresse... ». La préposition « pour que » donne au dernier vers une valeur téléologique : tout ce qui précède — aimer, maîtriser, affermir, ne pas singer — tend vers une finalité. Mais cette finalité n'est pas la sagesse seule. C'est une « saine ivresse » qui doit « vivre ». Le verbe est ici remarquable : l'ivresse n'est pas seulement éprouvée momentanément, elle doit vivre, donc persister. Decrauze transforme ainsi le bonheur en quelque chose qu'il faut préserver jusqu'au terme du parcours.

    La répétition de « trajet » et « chemin » accentue cette temporalité. Ces deux termes sont proches, mais leur succession évite la simple redondance : le trajet peut désigner le parcours concret ou abstrait que l'on accomplit, tandis que le chemin possède une dimension plus existentielle, presque allégorique. « En fin de chemin » fait résonner l'ensemble du quatrain comme une méditation sur la vie elle-même. Le bonheur n'est pas seulement celui de l'instant ; il se mesure à la capacité de parvenir au terme de l'existence en ayant conservé cette faculté d'ivresse.

    Les points de suspension finaux sont également importants. Ils empêchent la conclusion d'être totalement close. Après « vive la saine ivresse », les trois points laissent le mouvement se prolonger au-delà du vers. Cette ouverture est cohérente avec le verbe « vive » : ce qui doit vivre ne saurait être enfermé dans une conclusion définitive. Le duo se termine donc paradoxalement sur une forme de suspension, comme si le bonheur dont parlent les deux poètes demeurait une possibilité à maintenir plutôt qu'un état définitivement acquis.

    Ainsi, Decrauze prolonge avec beaucoup de cohérence la pensée poétique d'Élisabeth Guibert : la sagesse n'exige pas l'extinction de la folie, pas plus que la fermeté n'exige la sauvagerie. Entre les contraires, il faut trouver une mesure vivante. La « saine ivresse » de Decrauze répond à la « sagesse » de Guibert sans la nier, exactement comme « caresser la folie » permettait déjà, en 1764, de refuser une conception trop rigide de la raison. Le dialogue outre-temps fait ainsi apparaître une même conception du bonheur : non pas la suppression des contradictions humaines, mais leur équilibre suffisamment maîtrisé pour que, au bout du chemin, l'ivresse puisse encore être saine — et surtout vivante.

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