Avec François Cheng

 


“Le trésor terrestre à peine effleuré,

Voici que, muette, l'aurore se retire,”

Laissant cette vivante profusion pâtir

Des carnages les plus élaborés...

Commentaires

  1. Iride Audolant12:19

    En répondant à la séquence 10/12 de François Cheng par une métrique miroir en 12/10, Decrauze dessine une structure en chiasme rythmique (10 - 12 - 12 - 10). L'alexandrin du troisième vers (« Laissant cette vivante profusion pâtir ») déploie toute l'ampleur syllabique nécessaire pour accueillir la « profusion du vivant », mime prosodique d'une nature foisonnante et dynamique. Mais cette expansion est immédiatement tranchée au quatrième vers par le retour abrupte au décasyllable (« Des carnages les plus élaborés... »). Le retranchement de deux pieds fonctionne comme un coup de couperet, une amputation métrique qui matérialise l'action de la destruction humaine. Les points de suspension viennent alors prolonger ce vide soudain, laissant l'écho de la ruine se perdre dans la béance du texte.

    Au cœur du quatrain, la rime centrale (« se retire » / « pâtir ») scelle ce que l'on pourrait qualifier d'embrassement mortifère. Loin d'être un simple artifice poétique, l'union rimique de la fin du deuxième vers et du début du troisième établit une relation de causalité directe et tragique. Le retrait silencieux de l'aurore, la stase d'un monde abandonné à lui-même (« se retire »), livre immédiatement la chair du monde à la douleur (« pâtir »). Ce baiser de la destruction réunit l'effacement de la grâce et le déclenchement du martyre animal et végétal dans une même ligature indissoluble.

    Aux deux extrémités de cette architecture en rimes embrassées, le premier vers de Cheng (« effleuré ») et le dernier vers de Decrauze (« élaborés ») posent deux modèles éthiques et écologiques radicalement divergents face au « trésor terrestre ». D'un côté, le verbe effleurer incarne l'approche contemplative, la délicatesse d'un regard qui préserve la matière du monde sans la violenter. De l'autre, l'adjectif élaborés dénonce l'hybris de la raison technique, une sophistication intellectuelle perverse mise au service de l'anéantissement méthodique. En fermant le quatrain sur cet affrontement entre le soin délicat et la barbarie planifiée, le duo met en scène la tragédie majeure de l'époque : celle où l'intelligence humaine choisit d'élaborer le massacre plutôt que de maintenir intact le trésor reçu.

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