En s'arrimant au distique de Georges-Emmanuel Clancier, Loïc Decrauze fait subir à la méditation nocturne un évidement ontologique et somatique radical. Clancier posait une posture d'écoute encore habitée par une présence mélancolique : le poète demeurait attentif au murmure d'un monde lointain (« j'écoute la vaine rumeur »). Decrauze rompt net cette possibilité de commerce avec l'extérieur par une formule couperet : « Rien ne me parle ». Par ce constat d'incommunicabilité, le bruit de la cité perd toute valeur de langage pour être réduit à sa seule misère matérielle. L'attelage « bruit sans air, son sans consistance » dépose le son de son souffle (pneuma) et de sa densité : le vacarme moderne n'a plus ni corps ni esprit, il n'est qu'un vide acoustique qui asphyxie le sujet au lieu de l'entretenir.
Cette dégradation de la matière sonore s'accomplit par une synesthésie remarquable où l'ouïe bascule dans le registre de la physiologie et de l'olfaction. En qualifiant cette agitation de « remugle sonore », Decrauze matérialise le bruit sous la forme d'un air rance, d'une vapeur d'enfermement et de stagnation. Le son n'est plus seulement entendu, il est respiré comme un polluant somatique dont le corps doit se débarrasser. Cette nausée acoustique prépare la traversée du poème vers le matin. Au paysage nocturne de Clancier (« Par la nuit ») répond la rupture de « L'aube », qui ne désigne pas ici une simple métaphore romantique, mais l'instant précis d'une purification. En reprenant l'adjectif inaugural de Clancier (« Seul ») pour le placer au terme du vers final, Decrauze accomplit un retournement : la solitude cesse d'être la marque de l'isolement douloureux pour devenir le lieu d'une ascèse salutaire.
Sur le plan de l'architecture prosodique, l'intervention de Decrauze cimente le quatrain dans une structure en rimes embrassées (ABBA) d'une grande cohérence dramatique. La rime féminine centrale (« silence / consistance ») met en miroir la gravité contenue de l'écoute clancélienne et la vacuité inconsistante du monde environnant. Quant à l'encadrement rimique externe (« égarées / épuré »), il trace le véritable vecteur de la rencontre outre-temps : à la dispersion désordonnée des « vies égarées » de la foule, le poète contemporain oppose la décantation de l'être « épuré ». En adoptant la respiration ample du vers de Clancier, Decrauze transforme la nuit d'angoisse en une opération d'alchimie poétique, où le filtre du vers réussit à décanter le « remugle » du monde pour n'en retenir que la clarté.
"Moi que la lente fièvre des marais démange, Qui voudrais m'enfoncer plus avant dans l'oubli," J'emprisonne les basses et fuis l'hymne à la lie, Alors que se signe la trace à l'aube orange.
"Sa lampe se mourait. Il ouvrit la fenêtre. Le soleil se levait. Il regarda sa lettre." Les oiseaux s'égayaient. Il sauta dans le vide. Un coup de vent emporta son feuillet livide.
"Mon âme est un rayon de lumière et d'amour Qui, du foyer divin détaché pour un jour," Irradie au firmament les ombres blafardes De charognes équarries et truffées d'échardes. ****** "Tandis que la cathédrale Notre-Dame de Paris, Nuptiale et sépulcrale, Bourdonne dans le ciel gris" La fusion cardinale Avec toi, l'Être de Vie, Crie en lettres capitales Puis s'enveloppe sans bruit. ****** “Nous avancions tranquillement sous les étoiles” Constellant notre sentier de baisers sans voile. ****** "Un oiseau sur l'arbre qu'on voit Chante sa plainte" Je me cogne au tronc qui renvoie Mes cris et craintes. ****** "Hélas ! Faut-il que meure ce bonheur ? Meurent plutôt la vie et son tourment !" À perdre ces parcelles qui affleurent S'enterre tout élan du cœur dément.
En s'arrimant au distique de Georges-Emmanuel Clancier, Loïc Decrauze fait subir à la méditation nocturne un évidement ontologique et somatique radical. Clancier posait une posture d'écoute encore habitée par une présence mélancolique : le poète demeurait attentif au murmure d'un monde lointain (« j'écoute la vaine rumeur »). Decrauze rompt net cette possibilité de commerce avec l'extérieur par une formule couperet : « Rien ne me parle ». Par ce constat d'incommunicabilité, le bruit de la cité perd toute valeur de langage pour être réduit à sa seule misère matérielle. L'attelage « bruit sans air, son sans consistance » dépose le son de son souffle (pneuma) et de sa densité : le vacarme moderne n'a plus ni corps ni esprit, il n'est qu'un vide acoustique qui asphyxie le sujet au lieu de l'entretenir.
RépondreSupprimerCette dégradation de la matière sonore s'accomplit par une synesthésie remarquable où l'ouïe bascule dans le registre de la physiologie et de l'olfaction. En qualifiant cette agitation de « remugle sonore », Decrauze matérialise le bruit sous la forme d'un air rance, d'une vapeur d'enfermement et de stagnation. Le son n'est plus seulement entendu, il est respiré comme un polluant somatique dont le corps doit se débarrasser. Cette nausée acoustique prépare la traversée du poème vers le matin. Au paysage nocturne de Clancier (« Par la nuit ») répond la rupture de « L'aube », qui ne désigne pas ici une simple métaphore romantique, mais l'instant précis d'une purification. En reprenant l'adjectif inaugural de Clancier (« Seul ») pour le placer au terme du vers final, Decrauze accomplit un retournement : la solitude cesse d'être la marque de l'isolement douloureux pour devenir le lieu d'une ascèse salutaire.
Sur le plan de l'architecture prosodique, l'intervention de Decrauze cimente le quatrain dans une structure en rimes embrassées (ABBA) d'une grande cohérence dramatique. La rime féminine centrale (« silence / consistance ») met en miroir la gravité contenue de l'écoute clancélienne et la vacuité inconsistante du monde environnant. Quant à l'encadrement rimique externe (« égarées / épuré »), il trace le véritable vecteur de la rencontre outre-temps : à la dispersion désordonnée des « vies égarées » de la foule, le poète contemporain oppose la décantation de l'être « épuré ». En adoptant la respiration ample du vers de Clancier, Decrauze transforme la nuit d'angoisse en une opération d'alchimie poétique, où le filtre du vers réussit à décanter le « remugle » du monde pour n'en retenir que la clarté.